Un noir abattu par jour

Deux jours de suite des tirs de policiers sur des citoyens noirs filmés et diffusés. Quelle que soit la réalité détaillée des faits il en ressort : -la situation est plus que préoccupante, -le téléphone portable et la diffusion des vidéos change tout, -la sensibilité au sujet des armes et du second amendement ressurgi à chaque occasion.

Hier, 6 Juillet 2016, la nouvelle se répand d'un tir à bout portant d'un policier sur un citoyen noir à Baton Rouge en Louisiane. Deux vidéos différentes filmées avec des téléphones sont diffusées. On voit un homme à terre, ceinturé par deux policiers en uniforme en effet tué à bout portant sans que la moindre raison, un danger imminent apparaisse. Le gouverneur de Louisiane a annoncé une enquête. Il s'agit de la 38 ème personne tuée par la police de Louisiane depuis 2015, la 11 ème depuis le début de l'année. Évidemment ces chiffres dans l'absolu n'ont pas de signification particulière, juste assez pour que le Guardian fasse un remarquable travail et tienne une base de données spécifique. Ce travail a même suscité une réponse génée du directeur du FBI, embarassé qu'un journal, étranger de surcroit, présente de meilleures informations que ses services.

Aujourd'hui, 7 Juillet 2016, une vidéo poignante, diffusée par une femme témoin dans la voiture où son compagnon vient d'être victime d'un tir d'un policier en uniforme se répand sur YouTube après avoir soudain disparu du compte Facebook de cette personne, encore incarcérée. Le couple et la petite fille de quatre ans circulait en voiture. ils sont arrêtés pour un problème de feu arrière défectueux. L'agent demande à voir les papiers. Le conducteur prévient qu'il porte une arme autorisée, sans doute afin de prévenir une réaction du policier et se tourne pour prendre ses papiers. Alors le policier tire plusieurs fois. Ceci ne figure pas sur la vidéo mais est raconté par la compagne de la victime. Elle commence à filmer après les coups de feu. Ici encore l'émotion peut être mauvaise conseillère mais l'accumulation ne peut qu'être significative.

Que retirer de ces faits ?

L'évidence première : la situation qui a mené au surgissement du mouvement "Black Live Matter" est bien un fondamental de la société des États-Unis d'Amérique. Le combat n'a pas été gagné définitivement dans les années 1960. Le  double visage du problème le rend difficile à traiter. Le racisme gangrène toujours la société. Le fonctionnement démocratique de la police, sa relation au corps social global  posent encore problème. Un problème accentué par les différences de statut et de mode fonctionnement et de recrutement suivant les états et les réalités locales.

D'abord l'évidence que la technologie a changé la donne. La facilité, devenue un réflexe apparemment, de filmer tous les événements de la vie quotidienne dans l'espace public comme privé et surtout  de diffuser instantanément les images et le son a deux effets. Les faits sont connus et ne peuvent être cachés, enfin beaucoup moins. Une dramatisation, parfois dangereuse mais aussi utile, s'ensuit par l'effet boule de neige sur l'Internet.

J'ai été très étonné de beaucoup de commentaires accompagnant les vidéos sur Youtube. La référence au second amendement de la Constitution qui autorise la détention des armes à feu arrive immédiatement dans les discussions alors que ce n'est pas le sujet; Le sujet est bien la violence policière mortifère. Voilà qui témoigne de la sensibilité de la question des armes dans la société du pays. Et qui confirme qu'il est temps de battre un fer bien chaud.

Après la tuerie d'Orlando le débat sur les armes à feu s'est trouvé fortement relancé. Le sénateur Murphy a lancé une obstruction ("filibuster") et obtenu des votes sur des projets de contrôle de la vente des armes à feu qui ont tous été rejetés mais il a obtenu un vote sur un projet bipartisan porté par la Républicaine Collins, sans plus de succès. Les particularités du règlement font que pour aboutir et être en mesure de résister à certaines procédures les sujets controversés doivent recueillir une majorité de 60 % et non la majorité simple. Les deux partis ont été assez sévèrement critiqués, les Démocrates en particulier pour ne pas avoir fait le nécessaire pour faire aboutir au moins un vote. On a vu ensuite le sit-in mené par le vétéran des Droits Civils John Lewis à la Chambre des Représentants. Cette manifestation inédite et sans doute illégale au regard de la lettre du règlement a fini par contraindre le président de la Chambre, l'inénarrable Paul Ryan qui perd un peu plus de sa crédibilité chaque jour, à proposer un vote sur un projet qui puisse être acceptable pour le lobby des armes. Là encore pas de résultat. La tentative de Ryan consistait à lier les contrôles à des lois anti-terroriste ou sur la santé mentale afin de ne pas légiférer sur la question des armes en elle--même.

Il est bon de rappeler que l'opinion n'est pas aussi monolithique que nous avons tendance à la voir d'Europe et de France. De nombreuses études existent sur le sujet. Retenons celle de PPP ("Public Policy Polling"). Il en ressort que 83% de la population se disent favorables à des contrôles, contre 14% opposés. Chez les Démocrates 90% les soutiennent et 80%  (oui quatre-vingt) chez les Républicains. Enfin, et c'est le plus intéressant, 72% des membres de la NRA ("National Rifle Association", la principale et plus active composante du lobby ds armes) les soutiennent aussi. Ceci devrait nous faire nous mêmes réfléchir à la profonde insertion de cette question dans la culture populaire comme ce texte peut nous y inciter.

Au-delà de réactions à chaud après deux morts violentes médiatisées il conviendra de revenir sur le sujet car les règlementations proposées pour mettre de l'ordre dans la question des armes à feu sont fortement discutées, et avec des arguments recevables, par les progressistes comme comportant des atteintes graves au droit des personnes.

A suivre.

 

 

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