Le mythe du paysage qui vote, et la mite FN

Au moment où dans les Deux-Sèvres Delphine Batho fait campagne façon crypto-socialiste , affrontant entre autres une candidate LRM qui l’assure de sa « bienveillance », et un candidat de la France insoumise inventeur d’un e-liquide parfum flan aux cerises de ma grand-mère, retour au bocage et aux chemins creux de la politique . Avec accueil d’une poignée de réfugiés comme abcès de fixation.

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Juste après le second tour, il y a bien eu dans La nouvelle République,  quelques commentaires d’élus , dont un sur les scores locaux du FN,  entre compréhension – "pas des nazis"- et mise en garde  aux politiques, « c’est la dernière cartouche ».

Puis tout est rentré dans l’ordre ordinaire, les candidats surprise de la République en marche, le lancement de campagne. Chez moi, il y a donc Delphine Batho, députée sortante.  « Elle fait le job », dit-on ici, même dans les rangs de la droite. Un slogan barre son affiche électorale, « Pour une majorité présidentielle de gauche » ( les mauvais esprits auront tendance à chercher l’erreur). D’autant que tout poing, rose et autres accessoires ont disparu du matériel électoral. Le PS, quel PS ? Qui l’a investie cependant.

Qu’importe, Delphine Batho ici demeure celle qui fut virée d’un gouvernement honni, qui vous fait six kilomètres de marche nordique sans désemparer, et bosse ses dossiers, surtout, comme en témoigne, entre autres, un impeccablerapport sur les retenues d’eau envisagées par ici, ces « bassines », ruine écologique et échec annoncé pour les tenants d’une agriculture fuite en avant. C’est technique mais compréhensible pour tous, argumenté. Elle fait le job.

D’autres, aussi, font le job, à hauteur de minuscules communes, de petites routes un peu défoncées par les engins, sous ciel haut et bleu, entre explosions de graminées sur talus et fossés qui font dire aux Parisiens de passage que c’est la campagne comme quand ils étaient petits. Depuis le second tour il fait très chaud.

La presse régionale, Nouvelle République, donc, et  Courrier de l’Ouest, s’est focalisée sur un village où  au second tour le FN l’a emporté contre Macron. Justement celui où on ne l’attendait pas : Coutières.

Je regarde toujours les résultats de Coutières, à portée de vélo avec côte mortelle : fermement ancré à gauche dans une Gâtine assez conservatrice. Et vlan, FN en tête au premier tour, Melenchon second, Hamon accédant à plus de 15%, Macron, euh, j’ai oublié, mais pas lourd. FN au second tour.

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Pour vous situer, le village, 175 habitants, est de ceux qu'on aime à citer pour montrer que le rural, ça vit,et c’est formidable. Il y a là l’IFFCAM, soit une formation universitaire au cinéma animalier (non loin du festival ornithologiquede Ménigoute, qui attaque sa 33e édition, avec toujours plus de monde); il y a là un CPIE , Centre permanent d’initiativesenvironnementales, où les classes vertes se succèdent, avec Jardin des sens.Il y a là un eco-lotissement qui change des copies de sous-banlieue américaine. Il y a un maire qui fut réélu avec un score de dictateur, Nicolas Gamache (devenu aussi conseiller régional délégué au patrimoine naturel), qui rompit avec le PS pour cause de petit arrangement électoral, se rapprocha d’EELV, parraina Hamon… et en novembre dernierréunit le village pour discuter: il entendait accueillir une douzaine de réfugiés soudanais. Il y avait le lieu, disponible, il y avait ce qui nous rend vivants, l’attention à l’autre. Ainsi arrivèrent Youssef, Aman, Sultan et les autres, en provenance de Stalingrad et chaperonnés par la Croix Rouge.

Pour moi, c’était plié : si le village « de gauche »avait penché FN, c’était les réfugiés. Ironie du sort électoral, Nicolas Gamache est géographe, et il a publié une thèse sur le vote rural, continue de suivre le sujet, avec entre autres ce très beau titre, Le mythe du paysage qui vote«  Le calcaire produit  l’instituteur, le granit produit du curé », le dicton vendéen figure dans un de ses textes. Coutières c’est pas mal granit, mais le calcaire n’est pas loin. Et comme dirait Macron, les lignes ont bougé. Sociologiquement sinon géologiquement.

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Assis côte à côte, ils ont quand même l’œil qui frise,  ces deux maires de petites communes , Coutières et Chantecorps, qui viennent d’essuyer un FN second tour, en évoquant la lettre ouverte du maire adjoint de Saint-Priest publiée par le Canard enchaîné, allumant  ses administrés frontistes: qui s’indignant des aides sociales (dont il est le premier bénéficiaire), qui du logement aidé (depuis son HLM), qui  de l’insécurité (calme plat, localement, depuis sa naissance). Un tour rapide sur Facebook donne un aperçu du FN local : brouille totale avec l’orthographe, ressentiment comme carburant, identité à toutes les sauces: « A tous se qui sont pour le FN voici comment le maire de chez moi a peur de vous il parle de solidarité mais quand moi je me suis retrouver dans la merde personne été la pour nous aider. Mais pour les refugiers la il est la ».

Mais ça, c’est ce qui se voit. Et pèse lourd, bien sûr.

Ils contesteraient plutôt la jolie carte électorale – cet Ouest et centre Ouest qui résisterait si bien au FN, par opposition  à l’Est et au Nord plombés. Ils pourraient en superposer d’autres,  de cartes, où les taches noires du vote FN collent parfaitement aux villages situés à « plus de trentes minutes pour les urgences », aux services sociaux à vingt kilomètres, aux transports en commun inexistants sauf si l’on est fan du transport scolaire avec horaires afférents. Sur ce point, on peut être d’accord avec Laurent Davezies, le service public n’a pas disparu. Mais il est parti loin. Pour les villages « dépolarisés », comme dit Nicolas Gamache -  soit hors orbite urbain, si modeste soit la ville, le sentiment d'abandon fait des ravages.Ca se joue à quelques kilomètres près.

Depuis 2002, dit Michel Pèlerin, maire de Chantecorps,  la commune voisine, il le voit monter, ce vote FN en Ouest exemplaire. Aujourd’hui à la retraite, il est de ces instituteurs de la laïque que célèbrent les séries télé nostalgiques, ultime génération recrutée par l'école normale dès treize ans, une carrière dans le département, un usage parfait de la langue, curiosité en éveil et esprit subtil. Chez lui, la commune, où il organise par exemple des journées de sensibilisation à l’autisme, est surtout formée d’anciennes métairies, une campagnequi «  n’était pas riche, ne l’est toujours pas ». Et en ce moment moins que jamais, avec les aideseuropéennes en carafe depuis 2015, qui menacent les plus fragiles. En France, 300 agriculteurs se sont suicidés cette année, «  on en parle beaucoup ».Alors, le vote FN, « c’est peut-être ce que l’on pourrait nommer un vote suicidaire. »

A Coutières (et ailleurs) repoussés par les prix de l’immobilier à proximité d’une ville, où s’installent en revanche des votants de gauche éduqués et aspirant à une vie en campagne,arrivent des rurbainsqui n’ont pas choisi grand-chose, ils n’ont fait que reculer. Aides sociales d’accord, « mais que peuvent faire des gens sans voiture, sans emploi, sans repères ? »  Regarder la télé (zéro presse alentour, de toute façon), facebooker quand ils n’ont pas atterri en zone blanche. Et ressasser. Et trouver que le Front est de leur côté.

Loin de ces deux "politiques" que sont les maires, avec leur formidable indemnité d’environ 500 euros par mois, frais de déplacement à leur charge. Et débrouille permanente.

Un chantier de bénévoles à Coutières ( ou helpers pour les macronistes) © DR Un chantier de bénévoles à Coutières ( ou helpers pour les macronistes) © DR

L’autre jour, un agriculteur de Coutières est passé et quand je lui ai demandé si les gens avaient moins peur, aujourd’hui, des terribles soudanais qui participent aux chantiers bénévoles, il a éclaté de rire : « C’est plutôt nous qui leur faisons peur ! ». Malgré les sorties rugby, l’apprentissage du français, ils commencent d’ailleurs à trouver le temps un peu long, les réfugiés. Ils aimeraient bien avoir une réponse, côté papiers.

Alors voilà, dans un village où quelques votants de gauche sont morts, d’autres se sont abstenus, on se retrouve avec le FN en tête : ce que Nicolas Gamache perçoit comme une alerte visible, le bout émergé d’un vote noir grandissant. Air du temps, aussi sans doute.La psychanalyste Anne-Lise Stern, pendant plus de trente ans, tint séminaire : chaque mois elle dépiautait  presse et publicité et oeuvres, allant chercher, par delà le revendiqué, ce qui se disait inconsciemment. Sûr qu’elle aurait beaucoup trouvé à dire, ces temps-ci, entre autres sur les magnifiques encarts de la filière viande qu’on peut voir dans toute la presse régionale, avec décor bucolique, homme bien de chez nous et invitation à goûter aux « plaisirs racés »  de la « viande racée »…

 

 

 

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