Place de l'Oie, une maison de passage

L’autre jour, un ami m’a envoyé un article sur la chute des prix immobiliers en bord d’Atlantique. Un agent y parlait bien sûr de la crise et des emprunts difficiles mais avançait un autre argument : acheter une maison, quand plus rien ne dure ? Ni les couples, ni les familles, ni l’emploi ? L’agent aurait pu citer Robert Musil, qui ouvre Place de l’Oie de Jean-Jacques Salgon.

« Nous voici donc avec une maison, dit Ulrich, qu’il nous faut transformer à notre usage : cette question, aujourd’hui, est oiseuse, dépassée. […] Les relations sociales ne sont plus assez solides pour des maisons, plus personne n’éprouve de vrai plaisir à afficher sa durée, sa constance, de la sorte. » C’est pourtant l’inverse que Jean-Jacques Salgon, dans Place de l’oie, affirme à sa façon, en douceur et avec auto-dérision. Le goût de la transmission sans célébration, la mémoire des lieux et des gens, des années 1970 à nos jours, dans cette haute maison des Vans, en Ardèche dont il raconte la découverte comme on raconte une rencontre amoureuse : ce panneau « à vendre, s’adresser chez Perrier, Pont d’Avène, Rousson 30 » accroché sur la façade, une visite des lieux façon cambrioleur avec vol d’une assiette en faïence, des pièces sombres avec ce qu’il faut d’abandon pour éveiller le désir et un prix modique ; c’était avant, entre Ardèche et Cévennes. Aujourd’hui, dans Uzès devenue chic, les toiles cirées sont tendance. Les amis, les enfants, l’amour, la vie, quarante ans plus tard. Est-ce tout ? Que non.

On a beaucoup comparé – hasard des écritures et des publications – Place de l’Oie et un autre texte paru en septembre dernier, Intérieur, de Thomas Clerc. Tous deux en effet relèvent du voyage immobile, de l’autobiographie délibérément elliptique et digressive, avec visite, mètre par mètre, de la maison de l’un au Vans, de l’appartement du second, Paris Xe. Les deux livres, outre leurs démarches proches, ont en commun un fantôme : à travers le lieu possédé à l’âge adulte, se profile toujours un lieu semi-rêvé qui fut celui de l’enfance. Chez Thomas Clerc, le gigantesque appartement des parents aux longs couloirs, qui se reproduit dans un agencement permanent de la perspective à hauteur de cinquante mètres carrés, chez Jean-Jacques Salgon, dans la possession et le plaisir à poser ici et là ce qui renoue avec une lignée ardéchoise qui remonte au XVe siècle, avec la maison des parents instituteurs, tout près de là. On trouvera donc, dans cette stratification épurée et indispensable, le panneau « à vendre » originel, accroché quelque part dans une maison qui justement ne l’est plus. Mais toujours il y a, chez Salgon comme chez Clerc, la recherche d’une acuité de sensation qui remonte à loin.

Et peut-être a-t-on fait le tour des points communs, voire des lieux communs aux deux écrivains. Paradoxalement, l’appartement de Thomas Clerc, pour habitant unique dans la capitale qui se rêve toujours métropole culturelle, est un lieu de retrait, celui où justement on laisse traîner les invitations aux vernissages. Une protection, en pleine rumeur urbaine : tout au long du livre, la sonnerie de la porte retentit, mais jamais personne n’est là quand on ouvre.

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À l’inverse, la maison de la place de l’Oie, dans un gros bourg, bien calme hors saison (de ce que j’en ai vu), en région où les urbains aiment tant à se retirer à hauteur d’août, est un lieu traversant, comme on le dit de cette lumière quand deux fenêtres opposées éclairent. Et c’est bien à une traversée, celles des années, des matelas à touche-touche sur le carrelage avec éveils difficiles, des discussions trop longues, « des gens qui passent », jusqu’aux chambres du haut, conquises avec le temps, attribuées aux filles, aux zamis, au couple que l’on assiste. Ici Perec trouverait du grain à moudre. Mais – et Perec y trouverait encore des Choses – s’invitent via un objet ou un autre justement l’Algérie, l’Afrique, et même les ancêtres des ancêtres via les sublimes dessins de la grotte Chauvet toute proche. La maison, « c’est aussi l’endroit qui favorise la remémoration, par cette sorte de neutralisation de l’état d’alerte permanente dans lequel, au contraire, le voyage ou la vie extérieure nous plongent ». La maison, si ancrée dans le temps devient bateau, elle est très précisément le point d’ancrage des départs heureux (et des retours possibles, ce qui change tout).

Les enracinements et les déracinements, les ancrages et les ruptures, voilà qui traverse déjà les livres antérieurs de Jean-Jacques Salgon. Qu’il s’agisse de Rimbaud ou de Basquiat. Il y a dans ce livre bien sûr des évocations, des moments, des couleurs d’avant (cet avant débutant de plus en plus rapidement), mais pas de nostalgie, sauf à considérer la nostalgie comme une secrète capacité à apprécier deux temps en un, et non à déprécier l’actuel. « L'amour et l’intérêt que je porte à ce pays ardéchois ne se distinguent pas de ceux que je porte au monde ou à l’univers tout entier.(…) Il n’y a pas de régionalisme. La vérité poétique d’un lieu est un appel à connaître d’autres lieux. » Et ainsi un vol de corneilles à l’automne préfigurait-il de « lointains Harar ».

Salgon n’est pas un écrivain péremptoire, bien plus un conteur doublé d’un incertain passionné, un écrivain qui se sent « toujours un peu faussaire ». Et il est drôle de noter que si Thomas Clerc, dans Intérieur, décrit ses instantanés amoureux avec miroir, en se montrant pudique quant à sa bibliothèque, chez Jean-Jacques Salgon, c’est l’inverse, et son Musil, par exemple, tel qu’il l’écrit, vaut invitation à la lecture. Il y a chez lui trace de l’enseignant qu’il fut, de l’apprenant curieux et ébloui, ouvrant grand la porte des savoirs. Un homme en fuite, aussi, un acheteur avisé et gourmet au marché, un promeneur récidiviste, un « honnête homme » avec qualités. Et au final, sur une étroite place des Vans, Ardèche, comme ces lumières qu’on aperçoit de loin quand vraiment ça tombe : un passeur des pensées des mots des vies, un lieu dédié, entre autres, « à ceux qui poussent la porte, à ceux qui n’ont pas de maison ».

Place de l’Oie, Jean-Jacques Salgon, 186 pages, éditions Verdier, 14,50€.

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