Les prix, j'suis dépaysée!

En juin, j'ai commencé à écrire sur Mediapart ailleurs qu'ici, en partie journal, sur la littérature. C'était un peu le noyau dur de ma vie, alors bien sûr. Ca ressemble à une avalanche : adieu lectures choisies, hasardeuses, nécessaires, voici la production.

En juin, j'ai commencé à écrire sur Mediapart ailleurs qu'ici, en partie journal, sur la littérature. C'était un peu le noyau dur de ma vie, alors bien sûr. Ca ressemble à une avalanche : adieu lectures choisies, hasardeuses, nécessaires, voici la production.

 © DR © DR
En l'occurrence dès juin, celle de la rentrée, qui connaît sa récompense avec les fameux Prix. Dont, d'ordinaire, je me contrefiche : si j'ai acheté un Goncourt, un Médicis, c'est parce que j'avais eu envie, avant, ou longtemps après, de lire le livre. Jamais à cause de. Mais je fais partie, il faut dire, de ces atypiques dont le nombre décroît chaque année, les grands lecteurs.Ceux qui ne font plus vivre les éditeurs et meurent des politiques éditoriales.

Ce que j'aime, moi, c'est m'allonger avec un livre, jour ou nuit, et que soudain le bruit du monde recule ( quitte à retrouver un autre son du monde). C'est finalement une des meilleures façons d'être au monde. Ou d'y revenir.

 

Au moment où ça commençait à chauffer, côté piles, qu'il fallait pousser ici et là dans la maison, j'ai eu une grande chance : celle de rencontrer un livre que sans doute j'aurais lu de toute façon, Le Dépaysement, de Jean-Chistophe Bailly. Pour ne pas répéter, voilà. A cet instant, quand vous lisez, et lisez, avec admiration, une certaine émotion ( on vous parle vraiment), des curiosités, que du bonheur. Aussi, sans doute, parce que je partage cette France-là, de culture, d'ouverture ( pléonasme), de mémoire, alors que la moitié du temps j'ai envie d'émigrer.

Oh, Jean-Cristophe Bailly, cinquante livres,oui, cinquante, théâtre non compris, des essais, des poèmes, des études : autant vous dire que j'étais assez loin de l'affaire des Prix. Il s'agissait juste de faire lire, au mieux. Le monsieur a ses aficionados, une sacrée réputation, il est passionnant à écouter, mais pas client des contre-allées littéraires archi-fréquentées. Pas buzz-buzz.

De temps à autre, en littérature, se produit un miracle : Le dépaysement, sujet la France, « dépayser comme on dit déniaiser », s'est retrouvé en tête des ventes littérature du Seuil.

Mais ce n'était pas tout, ça. 654 romans, donc 80% de sacrifiés, et douze ou quinze primés, on y va.Grandit une pile, petit à petit: celle des regrets.

Ce matin, Vincent Truffy m'a passé un coup de fil pour avoir versant radio - ainsi que celui de Christine Marcandier, d'Antoine Perraud - mon sentiment sur la rentrée. J'ai oublié de lui dire le plus important : être en disponibilité face à un livre, flottante, en attente, ce qui n'est pas gagné lorsque vous commencez à vous sentir oie gavée de mots, de pitches, de buzz. Retrouver votre état de lectrice. C'est la seule honnêteté qui vaut.

Allez, on passe sur les 400 000 exemplaires vendus garantis sur facture du Goncourt en auto-promo: j'en connais qui n'ont jamais passé les 70 000 ( pas si mal), source : les auteurs primés. Mais depuis quelques temps, à l'exception de Marie Ndiaye, on a surtout récompensé des livres qui se vendaient déjà très bien sans prix. On glisse sur les « faux noms » suggérés, afin de mieux promouvoir les surprises qui n'en sont pas vraiment, et peuvent aussi être d'excellents livres. On glisse sur les négociations entre maisons : nous, qui lisons, pas notre problème, nous entrons là dans le domaine de la stratégie commerciale.

Dialogue ( véridique) avec un membre du jury d'un des « grands » prix littéraires de l'automne :

- pourquoi vous avez viré X, en seconde sélection ? C'est tellement bien !

- Ah oui, de loin ce qu'il y a de plus intéressant, mais tu comprends, personne ne le connaît, c'est pas bon pour le prix... »

Aide-toi et Dieu ( le jury) t'aidera. Bref on fait vendre ce qui se vend déjà.

 

Et voici. Hier, le jury Renaudot ( outre Jean-Marie Gustave Le Clezio ou Louis Gardel, Franz-Olivier Giesbert, Jérôme Garcin, Frédéric Beigbeider , défricheurs de la littérature contemporaine) a récompensé Limonov d'Emmanuel Carrère, on ne s'en plaint pas. Une de Mediapart.

Aujourd'hui, le jury du prix Decembre récompense un livre - une bizarrerie déjà, publié au printemps dernier, pas en septembre - Le Dépaysement de Jean-Christophe Bailly( ex-aequo avec Gaston et Gustave d'Olivier Frébourg, qu'hélas je n'ai pas lu) , même pas une mention en ligne! Laure Adler, Michel Crépu, Josyane Savigneau, Philippe Sollers, Arnaud Viviant importeraient-ils moins ? Allez savoir. Et une fois encore: nous lisons, nos récompenses sont intimes.

Pierre Assouline, récemment, dans un article ou un blog, se moquait du Booker prize : ce sont les éditeurs qui leur envoient tel ou tel livre, c'est pipeau ! Tandis qu'en France, ça n'arriverait pas, hein ? Les jurés examinent les 654 parutions, zen.

Alors, comme on ne sait jamais ce que l'on va aimer dans un livre, retenir, ce qui va sédimenter, emporter, que l'on veut croire que par delà le bruit persistant ( pire que la censure) des œuvres parviennent à exister : je suis contente, aujourd'hui, que Le Dépaysement de Jean-Christophe Bailly ait survécu à la parution de printemps,ait été lu, entendu , soit « récompensé ». Il figure aussi dans la sélection du prix Wepler ( dont le jury n'est pas momifié à vie, il tourne).

La distribution des prix, en quelle année ça a été supprimé, en primaire ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.