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Le Club de Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Salut, Maria

Rue de Buci, elle passa ce jour-là main dans la main avec une femme, elles s'enlacèrent devant les légumes, elles marchèrent rapides et droites, et c'est à cela, quelque chose dans les enjambées, que je la reconnus, Maria Schneider.

Rue de Buci, elle passa ce jour-là main dans la main avec une femme, elles s'enlacèrent devant les légumes, elles marchèrent rapides et droites, et c'est à cela, quelque chose dans les enjambées, que je la reconnus, Maria Schneider.l_29c50c374cc448619dcc8445b70c6feb.jpg

Elle ne regardait pas les gens ; eux la regardaient trop. Elle avait l'air bien, première tiédeur de printemps, sortie d'hiver à Paris, et remplissait un panier d'étal en étal, mais quelqu'un, tout près, à la terrasse du café, avec dans la voix cette gourmandise (passion d'enterrer les vivants) : « Oh, elle ne tourne plus, elle est complètement défoncée, plus personne ne prend le risque ». Ce n'était plus vrai, depuis des années déjà. Là bas, au bout de la rue, elles s'embrassèrent. Disparurent rapides et droites.

Enterrée, Maria Schneider va l'être, au Père Lachaise ; elle vient de mourir, à 58 ans, cancer.

 

Maison des arts et de la Culture, Festival international du film de femmes, Créteil, 2001. Veste sombre, regard passablement ironique, visage nu et beau, zéro concession aux petits arrangements avec l'âge, assez royale, oui, pas rangée. Lasse : « J'ai tourné dans plus de cinquante films, on ne me parle toujours que du Dernier Tango, il y a 35 ans », disait-elle encore il y a peu. Oui, oui, la scène de sodomie qui en vient à occulter le film, la rencontre foudroyée entre un veuf américain et une très jeune fille de la bourgeoisie en quête d'appartement. Film vu il y a longtemps, j'avais aimé le veuf Marlon, l'appartement vide de Bir Hakeim, et surtout, surtout la fille insolente et vacillante. Interdit dans l'Espagne de Franco, en Italie, Le dernier tango propulse l'actrice de 19 ans , fille de Gélin - qu'elle connaît à peine - en rupture de mère, hébergée dans une chambre de bonne par Brigitte Bardot, vers les paparazzis, les allusions salaces, les insultes, et les propositions en série de rôles de bimbos dénudées, qu'elle décline. Elle décline tout court. Comme Clémenti, comme quelques autres, à la fois au centre et en marge. On s'explose, la dope pleut. C'était avant le sida, avant les amis amaigris et tremblants, avant la tristesse des défonces répétées.

 

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Et pourtant, elle survit, Maria Schneider, et il serait temps plus que temps de se souvenir qu'elle a aussi tourné un film sublime et impossible à trouver de Philippe Garrel, Profession reporter d'Antonioni avec un Nicholson d'une rare sobriété, un Rivette improbable, elle, stupéfiante, habité La baby sitter de René Clément, ou même terrorisé Luis Bunuel en un flamenco déjanté, qui la congédie sans égards Cet obscur objet du désir, adapté de La femme et le pantin, sera tourné sans elle, en version tiède.

 

Elle dit ce que les jeunes actrices ne doivent pas dire. A Losey qui lui demande de ne pas fumer (de joints) pendant le tournage, elle rétorque que, dans ce cas, l'a qu'à arrêter de boire, lui... «On accepte d'un acteur homme qu'il soit dans un état second, mais, pour nous, c'est impardonnable. »

Elle dit aussi ce que les actrices vieillissantes ne disent pas : les hommes tournent toujours passé soixante ans, pour les femmes, « entre le sex symbol et la mamie, il n'y a pas grand-chose ». « L'actrice qui fait un bébé, ça se vend, mais celle qui vit très bien dans son coin, c'est pas possible. On a tous une ambiguïté sexuelle, mais ce n'est pas écrit sur le visage. Un jour, Delphine Seyrig est venue me voir à Los Angeles. Elle avait quarante ans, moi j'en avais vingt. Elle était plus motivée que moi par la lutte féministe. Moi, je disais : « On verra, je ne ferai peut-être plus cela dans deux ans. » Elle s'est fait des ennemi(e)s en rembarrant les journalistes, mais c'est sûr que, pour réussir, il faut aller dans le sens du poil, comme Nathalie Baye, comme Isabelle Huppert ».

 

Elle n'allait pas dans le sens du poil, était fascinée par Garbo, par la force de Magnani, une tendresse pour Vivien Leigh la fracassée.

Mais elle tournait, dans cette épreuve cinématographique que fut La Repentie, de Laetitia Masson, jusqu'au dernier rôle, que j'ai manqué : Cliente, de Balasko, en 2009.

 

L'été dernier, Frédéric Mitterrand l'a honorée d'un Chevalier des arts et des lettres, beau contre-emploi, mais pas immérité. Quant à Bertolucci, qu'elle n'a guère épargné, ni comme réalisateur, ni comme homme, il regrettait hier de n'avoir jamais pu lui demander pardon : « Sa mort est arrivée trop tôt. Avant que je ne puisse l'embrasser tendrement, lui dire que je me sentais liée à elle comme au premier jour. »

Trop tard de trop tard, en effet. Je n'ai jamais revu le film. Sans doute ne l'aimerais-je plus, aujourd'hui. Même pas sûr. Ni le veuf américain, ni la jeune bourgeoise affolée par sa propre audace n'étaient sales. Mais le regard des spectateurs peut l'être.

 


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Tous les commentaires
  • 12/02/2011 02:05
  • Par JJMU

J'admire ce style elliptique que je finis par identifier comme vôtre. Marrant, tout de même : ce qui me séduit dans les motifs que vous brodez m’indispose toujours un peu par les sujets que je lis de vous. Oh, la vie de Maria Schneider méritait sans doute que quelqu’un (et pourquoi pas vous, bien entendu ?) vienne rétablir devant tous la personne humaine, forte et fragile, sensible aussi, face aux représentations collectives qui circulent autour d’elle, soit, et je n’ai rien à dire là-dessus, au contraire, même. Cependant...

Pour autant que je puisse cerner la nature de ce malaise qui résiste à mon réel plaisir de lire vos phrases, c’est du côté d’un certain contre-pied systématique chez vous que je le situerai : un contre-pied au sordide, au macabre, c’est ça : je lis dans vos pages une sorte de contre-pied que vous placez à la frontière du vertige. Les gens dont vous parlez ont connu des destins fracassés, et vous nous en parlez pour attirer notre regard sur d’autres pans, plus proches de nous, comme si, en se reconnaissant des analogies avec eux, ou grâce à l’empathie que suscite votre écriture, alors, la fraternité humaine parvient à dépasser les ignorances ou les négligeances et les réhausse, les réhabilite, et vient participer à la rencontre de mains qui se tiennent immanquablement (pas simplement celle de l’actrice malade accompagnée de son amie qui soutient son regard devant un marché d’incompréhensions, mais la main de l’enfant qui desserre les poings fermés du père humilié à la toute fin du Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sicca).

Bon, je finis par me dire que ces zones-frontières que vous mettez en lumière sont justement celles du passage de l’intime et du public – de l’art et de ce qu’on appelle les réalités, dans nos existences. Après vous avoir lue, des gens comme moi ont pu traverser des zones d’ombre, avec, en contre-point, quelques lueurs çà et là qui protègent de la désespérance. Merci à vous.