Dominique Conil
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Billet de blog 5 avr. 2014

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Duras n’a pas cent ans, Dominique Sigaud l’a rencontrée

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En décembre, on marchait à Trouville, épaule d’un homme et horizons noyés, pas même une de ces odeurs chimiques venues du Havre, une immobilité malgré les amples marées, et ce fut évident . Le centenaire de Duras, non. Sauf accident :   Partir, Calcutta en est un.

Me revenait sur la plage, et d’ailleurs plutôt sur celle d’Houlgate, loin des bottes caoutchoutées sur planches,  la phrase qui ouvre le livre d’Hélène Bamberger : « Chaque jour on regardait ça : la mer écrite ». Oui, Duras,centenaire,  j’aurais aimé un silence et une note, un corps et une absence,  même une liste de courses, des souvenirs qui ne se bloguent pas, et basta.

Mais bien sûr,  Duras aura fait écrire autant qu’elle a écrit, il y a de beaux livres ;on y rappelle que Duras est l’auteur la plus étudiée dans les lycées,  La Pléïade l’an dernier, qu’elle est au répertoire de la Comédie française,  on  revient sur le look MD , refont surface des témoins  d’un jour, cette interrogation obstinée: Marguerite était-elle une menteuse ? « Alors, l’écrivain, il devient son propre flic », avait-t’elle écrit . Les biographes peuvent l’être aussi. Mais oui, menteuse,  elle raconte le Gange sur un chantier naval, Venise au Havre , et Vinh Long partout. « On ne sait plus rien, presque, à force de savoir tout. Tout comme on croit savoir. C’est ce qu’on appelle un état avancé du désespoir ».

Alors, justement, c’est en ne sachant pas, en ne voulant pas savoir d’avance, que Dominique Sigaud, écrivain beaucoup, journaliste un peu, a rencontré Marguerite là où celle-ci n’est jamais allée : à Calcutta. Sous la couverture jaune safran des éditions Verdier, un drôle de livre, un déplacement.  Le voyage comme un état. Chaque année, l’Institut français accorde une trentaine de bourses à des écrivains, qui couvrent ( sans luxe excessif) les frais d’un séjour en pays étranger. Dominique Sigaud, au chapitre du « projet » que l’on est censé présenter, a répondu que justement, elle n’en avait pas. Et  sans doute parce que son œuvre est assez  importante, déjà, pour que son non-projet séduise, la voici à Calcutta. « J’ai lu avant de partir quelques pages de Moravia, de Pasolini, Michaux, leurs phrases définitives sur l’Inde, ce qu’est l’Inde ». Elle leur préfère alors quelques lignes du Vice-Consul , la jeune mendiante chassée par sa mère :

-Comment ne pas revenir ?

- Il faut se perdre.

- Je ne sais pas.

- Tu apprendras.

- Je voudrais une indication pour se perdre.

- Il faut être sans arrière-pensée, se disposer à ne plus reconnaître rien de ce qu’on connaît, diriger ses pas vers l’horizon le plus hostile ».  

Alors, pas de guide touristique, un appartement dans un quartier  qui n’est pas celui où l’on croise les occidentaux, elle marche. Elle coule dans la foule  et suit l’indication durrassienne, des heures entières et même des journées entières, se perd. S’épuise à gagner le bord du Gange, entrevoit ces somptueux palais en ruines – « le souvenir d’une façade à colonnades, balcons en balustrades, étages de coursives.(..) Je peux reconstituer le palais. Je reconnais quelque chose. Je ne sais pas quoi. » Rêves coloniaux de pierre, où sèche le linge. L’écriture de Dominique Sigaud – nerveuse, précise, cumulative, avec trouées lumineuses –  se tient au large de Duras mais dans ce pays où l’on tue beaucoup les petites filles, jusqu’à parfois faire basculer les statistiques de naissances, où l’homme de ménage coupe la lumière à l’écrivain ( rien qu’une femme), où seule une femme relèvera  la vieillarde tombée dans le bus, la petite mendiante récurrente est partout. Venise – son nom, dans Calcutta enfin désert, en pleine nuit, aussi.

L’écrivain est malade, fiévreuse, elle mange et boit aux étals. Autre façon de se perdre, loin des conseils aux voyageurs.  Et finalement, Marguerite est bien là, c’est annoncé. Trois soirs durant.

« Nous l’avons connue en même temps. Nous avions vingt ans, elle soixante. Elle était l’une des rares à avoir encore notre âge », écrit Dominique Sigaud en évoquant celui qui, au moment même où elle s’y trouve, monte Gates to India song dans la maison de Tagore : Eric Vigner. Elle l’ignorait, et avait fourré le texte dans sa valise au dernier moment.

Le traducteur du texte, pour la pièce, a souffert : « Certaines phrases de Duras contenaient trois mesures de sens en même temps, en anglais il fallait trois phrases ». Les comédiens indiens se fondent dans l’univers de la pièce « si proche de cet autre Calcutta doux et lent, rongé par la poussière et l’âge que Duras a voulu ».

Et c’est presque tout : un déplacement,  une perdition dans cette ville pour  laquelle ,paraît-il, « deux trois jours suffisent » selon les guides. Bien sûr, le retour n’est pas vraiment un retour, plutôt l’apprentissage de ce manque sur lequel Duras a tant écrit. « Cette rumeur, le Gange ?...-Oui. – Cette lumière ? ..- La mousson. – Cette poussière ? – Calcutta central ».

Non, pas de centenaire anniversaire pour Marguerite, mais ce cadeau d’un écrivain à un autre, l’abandon complice à un imaginaire.

Partir, Calcutta, de Dominique Sigaud, 133 pages, éditions Verdier, 13,50€.:  Présentation  en video du livre par Dominique Sigaud pour la librairie Mollat: ici

Et aussi :

Marguerite Duras, l’écriture de la passion, par Laetitia Cénac, dans le registre bel album synthétique, 215 pages, éditions La Martinière, 32€.

Les yeux bleus cheveux noirs viennent d’être réédités en poche par les Editions de Minuit, qui rééditent également cette année, en version numérique, la presque totalité des oeuvres de marguerite Duras qui figurent à leur catalogue. ( Les autres titres ont été publiés par Gallimard et POL)

Ah, Ernesto !, album pour enfants, illustrations de  Katy Couprie, editions Thierry Magnier.

Et aussi :

La passion suspendue, de Leopoldina della Torre, paru l’an dernier au éditions du Seuil. 

Et regret de ne pas voir réédité La mer écrite, texte de Marguerite Duras, photos de Hélène Bamberger, éditions Marval ( mais on le trouve parfois d’occasion…)

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