Les Deux-Sèvres, c'est où exactement ?

Comme on me pose la question depuis vingt ans, il est temps de répondre. Ca aidera sûrement quelques bordelais, là-bas au bout de la mega région. Au bout de la route bien glissante un soir d’hiver, village de Vasles, il arrive qu’on fasse de la politique. Ou que l'on apprenne la création d'un tribunal Monsanto...

 

 

campagne-lumineuse-peter-nemeth © Peter Nemerth campagne-lumineuse-peter-nemeth © Peter Nemerth
Les Deux-Sèvres c’est où exactement,  bien sûr, on peut commencer par les chevreuilsdans le pré déçus de ne pas pouvoir bouffer le pommier, les chats sauvages qui viennent aux croquettes,  le blanc de gelée et le ciel qui redevient Ouest, changeant et lumineux au-dessus des haies de Gâtine broyées net, les volatiles inédits d’ici, le figuier qui perd sa dernière feuille. C’est un privilège, de pouvoir travailler là. Qui se paie.

Donc, c’est où, exactement ? Il y a eu des tas de reportages nationaux très bien sur la future méga-Aquitaine. Sur les sacrifiés évidents du mariage, Creuse, Limousin. Ou sur les Charentes, même non maritimes.  Les Deux-Sèvres, on n’a pas trouvé où c’était. Pas assez FN, pas assez désertifiée ?

Ou un problème de train ? Comme nous devenons tous des foudres d’économie, en lisant il y a quelques jours que, vlan, le fameux projet Tours-Bordeaux LGV bloquait durement sur quelques milliards d’euros car les banques trouvaient  ça soudain non rentable, il ne fallait pas être très fûté pour comprendre qu’il s’agissait d’une amicale pression de Lisea, filiale de Vinci, sur la SNCF. Lisea touche de l’argent à chaque passage de train, façon autoroute,  la SNCF à chaque voyageur, façon taxi. L’une veut plein de trains, même vides, l’autre veut des trains pleins de payants, même rares. En bout de ligne, Juppé veut plein de trains. Devinez qui va gagner ?

L’expression désuète « service public » ne figurait nulle part. Il s’agit de gagner 50 minutes sur le Paris-Bordeaux.Faut pas traîner. Dans les Deux-Sèvres, du coup, on perd 1h20 pour aller à Paris depuis Saint-Maixent. Car la SNCF soucieuse de rentabilité vient de supprimer la plupart des arrêts TGV de Saint-Maixent-l’école ( qui ne dessert que 100 000 personnes), avant de les supprimer totalement. La gare de Saint-Maixent est certes shadock, la seule que je connaisse qui enferme le distributeur de billets quand elle ferme le guichet, mais désormais il faudra prendre le TER ( bénis soient les TER, à part ça, comme il serait heureux de revivifier Parthenay la sous préfecture, avec gare et rail mais sans train  aucun depuis des lustres). Bref après TER, ensuite galoper sur trois escaliers sans glissière valise et espérer choper le TGV. Nous autres, les gens avec enfants et poussette, handicapés divers, vieux, victimes du poids de la rentrée littéraire, on a intérêt à s’entraîner. Testé pour vous.

En plus, il faut désormais 3h30 contre 2h10 ce qui pour tant de gens encouragés par Macron à la super mobilité ne va pas sans problème. Ici pétition, tant que j’y suis. C’est une fan du Corail qui vous parle : voyage plus long ( euh, 3h30 ! , bien moins cher). Mais le Corail bondé que j’aimais bien a été supprimé depuis longtemps. Ce fut TGV ou rien maintenant, c’est rien. Prenons les voitures, pour rallier de lointaines gares, chère Cop. On n’arrête pas le progrès ? Si.  

Phil ( un anglais, car les Anglais, eux, s’installent pas mal ici, 20 euros pour rallier Londres en low cost, c’est  toujours moins cher que Paris ou Bordeaux SNCF) n’a plus de téléphone depuis septembre. SFR, une « erreur informatique ». Le portable ne passe pas chez lui. En décembre, il attend toujours. Retour à la presse économique, entrefilet : les opérateurs privés se retireraient des zones rurales : on ne va pas leur réparer ces antiques poteaux, les lignes qui traînent dangereusement à hauteur des engins  agricoles Midwest, pas assez de monde. Les cost killers sont à la manoeuvre. Internet, a tout changé, à la campagne, prise possible sur le monde, à deux kilomètres ou à l’autre bout de la planète.

C’est pourtant bien lasse d’Internet que je suis allée au meeting EELV de Vasles. Certes, l’info circule vite, mais vous savez, ces milliers de like rebelles rézosocio qui se traduisent par deux cents personnes à peine sur le terrain…La caverne de Platon , où les ombres facebook se portent bien. Meeting, le mot est un peu exagéré, mais réunir les gens pour de vrai , hors grand messes des partis .

Je ne suis pas très verte, tout juste écolo-compatible. Je ne connais pas Françoise Coutant, tête de liste régionale EELV ( les seuls à présenter des têtes de listes qui ne sortent pas du bordelais avec le Front de gauche), je connais à peine Nicolas Gamache( tête de liste département) il est le maire d’un village tout  proche, je sais peu de lui : géographe, enseignant, il y a dans son village un eco-lotissement, le Jardin des sens, la seule école de film animalier performante (IFFCAM) et pas loin, le festival ornithologique de Ménigoute qui attire l’Europe ( mais pas le TGV ! ) où j’ai découvert que, me traînant pour voir des trucs oiseaux, il y avait des films remarquables, où Paul Watson donnait conférence cet automne . Rien de tout cela ne peut être  attribué à Nicolas Gamache: il en est un partisan, un continuateur. Et nous ne vivons pas dans un Eden écolo. Ici comme ailleurs les gros céréaliers cherchent des terres nouvelles, sans les arbres et les haies ça roule, ici comme ailleurs de tristes éoliennes  surgissent qui moulinent du bruit sans objet, ici comme ailleurs vous lisez l’étiquette du bidon jaune qui annonce cancérigène, combinaison-masque indispensable, sauf que personne, à commencer par l’ agriculteur, ne se promène habillé en cosmonaute. Les transports publics, tandis qu’on enjoint aux gens de renoncer au tout-voiture, faut les chercher surtout en campagne. Les services publics maigrissent, comme ailleurs. Les hypermarchés de périphérie sont bien plus accessibles que les hopitaux. Comme ailleurs.

Ca disjonctait sec dans la salle des fêtes de Vasles Mouton-village ( avec bien moins de moutons, désormais).  Les « récupérateurs de sons »  Tony et Manu, avec instruments improbables et géniaux,  faisaient tout sauter. Pour un peu, c’était réunion à la bougie. Il y avait  là une cinquantaine de personnes en manteau et cache-nez, des agriculteurs bio du type surper rôdés, des enseignants, évidemment ( que ferions-nous sans eux, enfin certains). Des gens.

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Au retour sur la route obscure Adèle m’a fait remarquer dans sa bagnole antique (  1) que le prolétariat ici n’est pas très présent, même si prolétariat, faut plus dire. Juste, il n’est nulle part, et le FN n’a pas besoin de réunions au plus près des gens. Il ramasse des voix sur la distance, le vide. Je me souvenais aussi que ce qui m’avait amenée là, c’était le fait que Nicolas Gamache avait demandé à ses administrés de réfléchir à l’accueil des réfugiés. Dans le petit village de Coutières, avec son Jardin des sens. C’était à contresens de la France telle que rapportée, telle que décrite.

La préfecture a bien encouragé l'accueil des réfugiés mais en posant des conditions. Que nul ne remplit. Likons, ça ne mange pas de pain. Réfléchissons, on ne sait jamais.

Lundi, Nicolas Gamache a dit que la politique, c’était important même si tout le monde trouve ça nul. Que c’était bien, la politique. Que parler d’environnement, c’était être de gauche car on ne peut respecter les gens, et les lieux, sans contrevenir aux intérêts. Ca n'a l'air de rien, mais ça devient original, comme discours. Je me demandais combien de candidats régionales étaient,  en ce lundi humide, avec des gens, et combien sur twitter seulement. Combien sur ce fil ténu, entre identité et ouverture au monde. Il y a un programme EELV nettement plus fourni-détaillé que ça, mais pas mon propos ( plutôt regarder la video de Marie Monique Robin qui marraine la liste et annonce la création d'un tribual Monsanto ?).

Le Courrier de l’Ouest était là, la Nouvelle république aux fraises. Le lendemain un seul chevreuil de passage, les hérissons avaient mangé les croquettes et chié partout ( les espèces menacées sont un sacerdoce) des roses très réchauffement climatique s’ouvraient en décembre. Juste un billet depuis un triangle des Bermudes médiatique.

1. En 2007, Ségolène Royal avait refusé d'appliquer la taxe "régionale" sur les carburants: l'infrastructure  transports publics était bien trop faible ( rien de le dire, vu d'ici), et  comme personne ou presque ne peut travailler sans voiture ici, c'était surtout pénaliser les moins riches, avait-elle estimé, à hauteur d'envron 1200 euros par an. Du coup, le picto-charentais payait un peu moins cher son essence-diesel.  Ce sera terminé au 1er janvier 2016: en un raccourci saisissant, mais pas faux, on peut dire que tandis que les services s'éloignent, les taxes se rapprochent.

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