Pourquoi êtes-vous pauvres ?

 Cette question là est la plus indécente de toutes à poser aux damnés de la planète. Mardi soir, l’écrivain américain William T. Vollmann, à l’heure où se votait l’élection d’Obama, s’est vu remettre le Prix du Meilleur Livre étranger pour l’avoir posée pendant presque dix ans.

 

Cette question là est la plus indécente de toutes à poser aux damnés de la planète. Mardi soir, l’écrivain américain William T. Vollmann, à l’heure où se votait l’élection d’Obama, s’est vu remettre le Prix du Meilleur Livre étranger pour l’avoir posée pendant presque dix ans.<--break->

 

 

L'élection présidentielle a quelque peu occulté le prix, mais le propos même de Vollmann, rencontre frontale avec la pauvreté dans tous ses états, n'est pas sans rapport avec l'attente quasi planétaire du vote américain. Dans le récit aménagé mais pas forcément mensonger, qu’il a donné de son parcours, Barrack Obama ne dit-il pas lui-même qu' il a découvert les méfaits de la politique étrangère américaine et la pauvreté en grandissant en Indonésie, puis à Hawaï. Vollmann s’est rendu dans nombre de pays, pas ceux-ci. En revanche, il a rencontré des pauvres aux Etats-Unis.

En Alaska, par exemple. Au pied de sa maison, à Sacramento, où campent les SDF.

« Pourquoi êtes-vous pauvre » est dérangeant. Le livre frôle parfois la bavure, affiche une ambition à la fois aboutie et dérisoire. Le pauvre pour nous autres, n’est-ce pas, est une plaie ouverte. Il est dans un film où souvent nous sommes les méchants, jamais des innocents. Vollman tente de s’affranchir de cette culpabilité qui imprègne, selon lui, charité comme marxisme. Qui est pauvre ? Qui est le pauvre de qui ? Il travaille argent sur table, le dit, et dit combien.

Le pauvre tel qu’il est. En lui-même. Là où il est, ce pauvre : sur un vélo en Chine, dans une anfractuosité urbaine d’Asie, assis sur un puits d’Amérique latine, derrière une voie ferrée américaine.

« Pourquoi êtes-vous pauvre ? » Et l’interprète de lui glisser, à lui, investigateur qui paie pour voir et entendre ,- « mais non, ce n’est pas un vrai pauvre ! »- dans un bidonville.

Et Wan, 23 ans, mendiante, regard outre-tombe, viage marbré de blanc, recroquevillée autour de son sac plastique sur les marches de la gare centrale de Bangkok, hors la vie déjà, dit : « Je trouve que je suis riche ».

Il y a des chiffres, dans le livre de Vollman. L’Onu estime que la pauvreté ( soit vivre avec moins de 4 dollars par jour, la plupart de ceux qui peuplent ce livre sont bien en deçà) a plus reculé, ces cinquante dernières années, que pendant trois siècles auparavant.

Et l’Onu, sûrement, a raison.

Un prix Pulitzer ( non identifié) estime, lui, que 80% de la population mondiale vit en extrême pauvreté, et il a sans doute raison aussi.

J’ai lu attentivement ce quil concernait des pauvres que je connais un peu, les Russes, et je les y ai retrouvés.

Oksana, ancienne statisticienne kolkhozienne, aujourd’hui mendiante à Saint-Petersbourg, belle-mère d’un « nettoyeur » de Tchernobyl irradié dont les fiches de salaire ont été truquées, comme bien d’autres, pour qu’il disparaisse des statistiques - je connais, ainsi que sa fille trentenaire, trop pâle, qui lit toute la journée.

A la question, pourquoi « Etes-vous pauvre ? », tous apportent de terribles réponses : vie antérieure à purger, Allah le veut ainsi, destin, karma, fatalité. Même lorsqu’au Kazakhstan on invoque Lénine/ Staline, c’est de la pensée magique. Un Chinois interroge avec méfiance : c’est politique ? « Le communisme et le capitalisme son tous deux des échecs », dit un ouvrier de Volgograd, « ce sont toujours des pauvres qui me donnent, les riches gardent tout », dit en écho un Mexicain.

Etre pauvre, c’est être si occupé d’une survie minimum, nourriture, chaleur, demain matin, qu’il ne reste ni temps ni moyen d’interpréter, voire même envier, haïr. Ou bien seulement haïr l’autre pauvre, comme le disait Céline, que cite Vollmann. Il peut y avoir férocité, mais si peu de colère.

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Abandonner toute grille familière d’interprétation, ne se référer qu’à la pauvreté, telle qu’elle est perçue par ceux qui la vivent. Il y avait là un risque de compilation stérile. Les 130 pages de photos, et ces visages sombres, très souvent sombres, parfois voilés, parfois détruits, ce fouillis général en fond, sacs, planches, rues détruites, briques et flaques, ressemblent à celles que de nombreux photo reporters nous donnent à voir.

Mais chacune de ces photos renvoie à un récit, une personne, une histoire, une histoire arrangée pour rester vivable, ou bien les bribes d’une histoire presque oubliée, jamais sue peut-être : « Je ne suis pas une personne importante ». Etre pauvre, c’est aussi ne plus très bien se distinguer soi-même. Alors, Vollmann redonne à ces inconnus croisés quelques jours, rarement revus, ce dont, tous sont privés, toujours, dans la rue, dans les méandres de bidonvilles où il n’est aucun espace privé, sous un pont japonais où d’anciens cadres licenciés contemplent un aquarium, minuscule espace du superflu, dans une barre de krouvetchkas en banlieue petersbourgeoise bref, partout : une visibilité, une existence.

 

Seul un Américain, sans doute pouvait-il concevoir et réaliser ce livre, entrer dans un bidonville où l’on ne se pose qu’une question, -veut-il une fillette ou de la drogue- passer la frontière tacite entre riches et pauvres du côté de la gare de marchandises à Oakland, et être apostrophé par des kazakhs qu'empoisonnent les émanations de sulfure rd'une exploitation pétrolière. Ils espèrent alors,brièvement: "racontez-leur, en Amérique !"

 

 

Pourquoi êtes-vous pauvres, de William T. Vollmann, Actes Sud, Prix du meilleur livre étranger. A paraître en 2009, une gigantesque "Histoire de la violence", éditions Tristram.

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