Sally Mann, elle retient la mort

« Je suis un petit peu comme Flaubert, qui sous la jeune fille en fleur voyait le squelette ». Sally Mann, artiste photographe, regard trop intense de voyante, résume plutôt bien sa démarche. D’elle, vous lirez qu’elle est une photographe de l’intime. Qu’elle a toujours travaillé dans le périmètre restreint de la Shenandoah valley, en lisière des Blue Ridge mountains, Virginie(1). Pris pour modèles, à de rares exceptions près, son entourage immédiat. Jessie, Virginia et Emmet, ses enfants, Larry, son mari.

« Je suis un petit peu comme Flaubert, qui sous la jeune fille en fleur voyait le squelette ». Sally Mann, artiste photographe, regard trop intense de voyante, résume plutôt bien sa démarche. D’elle, vous lirez qu’elle est une photographe de l’intime. Qu’elle a toujours travaillé dans le périmètre restreint de la Shenandoah valley, en lisière des Blue Ridge mountains, Virginie(1). Pris pour modèles, à de rares exceptions près, son entourage immédiat. Jessie, Virginia et Emmet, ses enfants, Larry, son mari.

C’est vrai, c’est seulement très court . L’intime de Sally Mann brasse l’amour, la mort, la beauté ou la décomposition, la guerre de Sécession, les obscurités , la touffeur et les illuminations du Sud profond des Etats-Unis comme vous l’avez sans doute lu, rarement vu peut-être.

(Vous lirez aussi que ses œuvres figurent, entre autres, au Moma, au musée d’art moderne de San Francisco, au musée de Harvard, au Whitney museum, au musée d’art moderne de Tokyo).

Dans la grande salle de la galerie Kirsten Greve (2), à Paris, il y a un homme. Partout. Il y a un homme désiré, épaule lumineuse, un homme en courbes, étendu dans une demi pénombre, juste de clairs reflets sur sa peau, sa vulnérabilité. Il y a le visage énigmatique de ce même homme, cheveux gris, relief de la barbe, intitulé Was ever love ? Apaisé, yeux clos, gisant ou reposant ?

Il y a sur un mur des jambes, des verticales, des tibias pourrait-on dire, car la chair s’amoindrit, fond sur la structure osseuse, le corps en devient abstraction.

Car Larry, l'époux depuis si longtemps, est atteint d'une dysplasie musculaire qui depuis le début des années 2000 rétrécit un corps athlétique. Ode aimant et clinique à la fois.

Philosophe de formation, Larry a passé son diplôme d’avocat après simple lecture attentive du code, tout en entamant une carrière de forgeron en veillant, souvent à cheval, sur les quinze exploitations de la propriété Mann. Quelque chose du Sud.

Nous buvons deux doigts de Bourbon, l’après-midi, nous bavardons, c’est comme ça et toujours aussi bien, dit Sally Mann. Et c’est au cours de ces longs après-midi calmes que Larry est venu dans son atelier, poses debout s’il avait passé du temps assis, couchées s’il avait marché, Proud Flesh, les photos de Larry, et de la maladie de Larry. La maîtrise amoureuse de l’une, la connivence et la confiance de l’autre. Exposer la maladie ? « Il savait que je ne flancherai pas ».

Car elle ne flanche pas, en effet, Sally Mann.

A la fin des années 80, alors que Robert Mapplethorpe vient de mourir, qu’on s’indigne des fonds publics qui ont été alloués à un artiste si sexuellement incorrect, Sally Mann est une photographe remarquée, connue d’un cercle encore restreint, vivant par delà les Appalaches. La célébrité, via le scandale, va brutalement lui tomber dessus. Elle publie une série de photos, ancrées là, sous les grands arbres, au-dessus des eaux miroitantes de la rivière, sur la veranda ombreuse, dans le désordre des lits.Immediate family, collection de photographies des enfants. Ce qu’elle avait sous l’objectif, 8X10 en général. Jessie, Virginia et Emmett y sont souvent nus - nus sans y penser, nudité d’été – regard parfois provocateur, grâce absolue et morve au nez, c’est l’enfance triomphante et rétive, une beauté sans joliesse aucune.

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Dans l’Amérique qui trouve si cute ses mini-misses fardées-volantées- bouclées, cette enfance là fait scandale : appel à la pédophilie, dira-t’on (le leader d’extrême-droite Terry Randall appelle à la destruction des albums dans les librairies, ce qui d’ailleurs n’arrivera jamais), plus sournoisement, on s’interroge à blog ouvert sur cette mère qui saisit son appareil photo au lieu de cajoler l’enfant qui saigne. Traduire : la sensualité du regard maternel dérange, comme cette enfance qui n’est exempte ni de peurs, ni d’angoisse, ni de sexe.

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Sally Mann alors fait front – elle n’est pas pour rien la fille d’Elisabeth Munger, dite Betty-la-Rouge du côté de Lexington, en raison de ses opinions avancées– mais ne s’explique que sur un point, le seul qui lui importe.

Il n’y a pas eu manipulation de ses enfants, mais création collective.

Aujourd’hui adulte, Jessie, l’aînée, le dit aussi. Même si elle a traversé une période complexe, avant de devenir poétesse, peintre, modèle-créatrice, comme elle dit, et jungienne revendiquée. Qu’elle aime à citer : « Ce qui demeure inconscient refait surface comme destin ».

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« Ce qui demeure », What remains, c’est justement le titre d’un des ensembles suivants de Sally Mann. Anticipant l’effacement des visages aimés, décortiquant la décomposition, explorant l’éphémère de la vie, le visible de la mort, puis l’invisible. La mort d’un chien, le suicide, sur les terres, d’un évadé de prison traqué, ouvriront sur des études autour de la décomposition des corps.

 

 

 


Le film, réalisé par Steven Cantor ( What remains.., nominé aux Oscars) en rend compte en quelques plans. On y voit Sally Mann, sa veste, ses cheveux un peu en vrac, ses gestes habitués en montant l’antique appareil qu’elle utilise, les plaques de verre qu’elle trempe au collodion ( collodion et vernis sandarac, les mots sont évocateurs, les techniques anciennes … mais je n’y connais rien). Derrière elle, un brave pré virginien, bien vert, l’orée d’un bois, un ciel de rien. On suppose l’endroit giboyeux et fertile.

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L’œil translucide et fixe, allumée de première, Sally Mann développe. Quelques heures plus tard apparaît l’image, clair-obscur violent et immobile, masse complexe des nuages : Sally Mann a photographié l’un des champs de bataille de la guerre de Sécession, une terre qui a vu les morts. Quelque chose de cette densité qui vous saisit parfois, là où quelque chose a eu lieu. Le collodion, aux effets fantasques, dévorant un bord, rongeant, révélant des traces d’ongles, magnifie le tout : « Je ne prie pas pour que tout se passe bien, je prie pour qu’il y ait accident ». De l’incertitude comme matière première.

« Pourquoi tant de grands écrivains américains viennent-ils du Sud ? », demandait-on à William Styron. « Parce que le Sud a perdu la guerre.. » répondit-il.

Et ce sont en tout cas ces paysages accidentés et sublimes, vides de toute présence humaine, proches de la peinture, de l’abstraction parfois, qui plus encore que le reste, récompensent ceux qui peuvent se rendre galerie Kirsten Greve : la reproduction internet renvoie la moitié d’entre eux à l’indiscernable, bouffe la nuance , gomme les reliefs.

Aujourd’hui, Sally Mann, qui voit ce qui fut, retient ce qui est, travaille à la fois sur elle-même, Larry toujours, - la chair et l’esprit, la fierté et la faiblesse - et sur les races. Là bas à Lexington, il n’y a plus guère d’Afro américains (3) mais ce fut un haut lieu de l’esclavage ..

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1: Elle a aussi, rare occasion, travaillé plusieurs mois dans le Yucatan : autre vigueur végétale, autres ruines.

2: Exposition jusqu’au 31 décembre 2010 (5, rue Debelleyme 75003). Sont regroupés différents travaux de Sally Mann : quelques unes venues d’ Immediate family ( les enfants, jusqu’à la fin des années 80, début des années 90),Deep South ( 1996-1998), Battlefields (2000-2002), Faces ( 2004), et surtout Proud Flesh ( 2004-2009) , les photos de Larry .

3: Environ 10% de la population aujourd’hui.

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