Annemarie Schwarzenbach, l'insoutenable liberté

C’est à contre-courant, comme elle. C’est rafraîchissant, comme son livre. C’est une élégante affirmation de liberté. C’est déjà traversé par l’inquiétude. Annemarie, d’une seule traite.

C’est à contre-courant, comme elle. C’est rafraîchissant, comme son livre. C’est une élégante affirmation de liberté. C’est déjà traversé par l’inquiétude. Annemarie, d’une seule traite.

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Ils sont beaux – ou moins beaux, peu importe, en état de grâce – ils offrent aux parents, ces anciens qui ont connu 14-18, un front lisse et des cols de chemisiers repassés, des airs raisonnables dans d’immobiles salons ouvrant sur les jardins d’une ville assoupie . Ensuite, ils fuient,  rient, se retrouvent, se troublent, s’aiment ou se déprennent, essaient tout le nuancier des attirances, mélangent les genres, se brûlent un peu, pas encore pour de vrai. Ils roulent trop vite dans la campagne , échouent sous un tilleul, aspirent à l’autre vie, Zurich, Florence, Paris surtout.

 Annemarie Schwarzenbach  a 23 ans et étudie l’histoire lorsqu’elle écrit Les amis de Bernhardt,  réussissant  à capter cet  instant, l’abord  ensoleillé de la vie adulte avec traces d’enfance, énergie et innocence qui n’est pas tout à fait naïveté. Presque rien, une bulle, mais rare : à vingt ans, on veille  souvent davantage à la gravité qu’à la légèreté. ..Et Bernhard lui-même, qui donne son titre au livre, aimantant amours, amitiés, et amitiés amoureuses semble de prime abord, un être auquel tout est donné, le talent et une fortune à peine fragilisée par la grande crise. Pour lui « il y a peu de changement  ( …) on s’est seulement débarrassé des chevaux et d’une voiture, et on a vendu les terres ».

Mais le monde connu vacille : « Ils ont tous besoin d’argent, ces jeunes filles étrangères et ces jeunes gens sans métier ; ils ont du talent, au début ils sont très confiants dans l’avenir, mais bientôt ils ne savent plus de quoi ils vont vivre »(..) Avant, « on avait toujours  quelque part ses parents, à Paris il fait la connaissance de gens qui « n’ont tout simplement personne » .

 

Une inquiétude sourde , une incertitude persistante  fait surface un instant puis disparaît. Une phrase, une seule, sans suite, une question à laquelle on ne répond pas : « Aimez-vous Hitler ? ». On se souvient alors que le livre a été écrit et publié en 1931. Le parti nazi vient de devenir la seconde force politique en Allemagne, on ne croit guère à son arrivée au pouvoir ; pourtant les cabinets de droite dévorent la république de Weimar, la xénophobie et le fascisme galopent, mais ce n'est encore qu'une ambiance..

Rien d’étonnant, donc,  à trouver ce court roman réédité par Phébus, qui a entrepris depuis plusieurs années de publier l’ensemble des œuvres et écrits de Klaus Mann, Les Amis de Bernhardt s’inscrivent dans la démarche comme un aparté.

Annemarie Schwarzenbach et Erika Mann © DR Annemarie Schwarzenbach et Erika Mann © DR

On reconnaît , dans les personnages de Christina et Léon, Klaus Mann et sa sœur Erica, la complicité qui les unissait et leur pouvoir de séduction à tous deux ( Annemarie Schwarzenbach s’est éprise d’Erika). L’héritière zurichoise va s’engager dans la lutte anti nazie, finançant une revue dirigée par Klaus Mann, organisant ensuite l’accueil des réfugiés politiques allemands.

Résolue, et fragile,  et en fuite . Amoureuse d’Erika Mann- combattante, elle,  d’une solidité à toute épreuve ( antinazisme, guerre d’Espagne, et pour finir affrontant le mac carthysme après-guerre) - Annemarie Schwarzenbach est  par certains aspects bien plus proche de Klaus. Comme lui se perdant dans la morphine, les cures, et plus que lui s’évadant, cherchant ses autres mondes jusqu’en Afghanistan, en compagnie D’Ella Maillart.

La rencontrant à Paris, la mère de Claude Bourdet, Catherine Pozzi, note à son propos : « « Que de grâce dans ce visage sérieux. Mais elle a un regard inquiet, comme sollicité par d’invisibles peines. On a auprès d’elle un sentiment d’instabilité curieux. Elle vous donne le mal de l’Europe »..

 

En quoi ce livre aérien serait-il nécessaire ?  Pour le plaisir, son air de liberté, sa capacité à évoquer l’état de gestation adolescente, regarder les ombres au plafond, entendre les bruits du dehors, sa capacité à évoquer un futur désirable et que l’on pressent condamné.

 

 

Bernhardt, et ses amis, c’est aussi Annemarie, bien sûr, haute et longiligne silhouette dont si souvent on va s’éprendre : Carson mac Cullers , subjuguée, lui dédiera Reflets dans un œil d’or. Les autorités américaines, elles, ne  seront pas séduites: elles expulsent en 1941 cette fille aux mœurs suspectes qui a traîné dans les hôpitaux psychiatriques.

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En 1942, Annemarie Schwharzenbach fait une chute à vélo dans la campagne suisse. Elle meurt à 34 ans.

 

 

 

 

 

Les amis de Bernhardt, 200 pages, traduit de l’allemand par Nicole Le Bris et Dominique Laure Miermont, éditions Phebus, 2012, 19 €.

 Annemarie Schwarzenbach ou le mal d’Europe, édition en poche, biographie révisée de Dominique-Laure Miermont, Payot 2012, 10,59 €

 



Réédition en cours des œuvres de Klaus Mann :

Contre la barbarie,  essai, traduction de Dominique Laure Mirmont et Corinne Gepner, essai, Phébus 2009

Point de rencontre à l’infini, roman, traduction de Corinne Gepner, Phebus 2010

Aujourd’hui et demain, l’esprit européen 1925-1949, essai,traduction de Dominique-Laure Mirmont et Corinne Gepner, Phebus 2011

Speed, nouvelles, traduction de Dominique-Laure Mirmont et Corinne Gepner, Phébus 2011

 

Et aussi : Catherine Pozzi, journal 1913-1934,  établi par Claire Paulhan, éditions Ramsay, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

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