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Le Club de Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

«Clairvaux, instants damnés»: les gens de Régis Schleicher

En juin, une étrange fête a eu lieu dans un gîte du Vercors. Le voyage se méritait, l’assemblée était émue. Autour de Régis Schleicher, condamné d’Action directe libéré après 25 ans de prison, se retrouvaient des gens qui parfois ne s’étaient jamais vus, amis fidèles et vieillis, ou très jeunes, sociologues ou taulards, résistant communiste de 87 ans, instituteur, militants, artistes peintres ou montagnards.

En juin, une étrange fête a eu lieu dans un gîte du Vercors. Le voyage se méritait, l’assemblée était émue. Autour de Régis Schleicher, condamné d’Action directe libéré après 25 ans de prison, se retrouvaient des gens qui parfois ne s’étaient jamais vus, amis fidèles et vieillis, ou très jeunes, sociologues ou taulards, résistant communiste de 87 ans, instituteur, militants, artistes peintres ou montagnards. Le Vercors, où le regard porte loin et dont l’assaut est difficile, on s’en souvient. Un texte circulait, Clairvaux, instants damnés.

 © Raymond Depardon © Raymond Depardon

Normalement, aujourd’hui publié par l’Editeur, le livre aurait dû sombrer.

Régis Schleicher n’est pas vedette, n’a jamais voulu l’être. Condamné par deux fois à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité de meurtre (voir Et le rouge toujours resterait au fond sur le sujet), il ne parle pas de lui, ou très peu. Il fait partie des silencieux d’AD. Il ne s’invente pas une de ces trajectoires héroïques, qui vengent d’années humiliées et fabriquent du mythe.

Il ne parle pas de la Prison, mais de la sienne, Clairvaux. Une ancienne abbaye cistercienne qui fait partie du circuit centrales haute sécurité. Longues, très longues peines, toujours plus longues depuis 1986. Tout près de Colombey-les-Deux-Eglises, où se rend aujourd’hui Nicolas Sarkozy en quête de bonnes références. « La croix de Lorraine, on ne la voit pas depuis Clairvaux », plaisante Régis Schleicher. Le livre d’ailleurs s’ouvre sur le paysage contemplé par delà les trois murs d’enceinte, val d’Absinthe, ondulation de colline, saisons sur la haute forêt. Comme une femme trop souvent vue, qu’on ne regarde plus.

Normalement, ce livre n’aurait pas dû intéresser grand monde. Oh, statistiquement, en France, une personne sur sept est concernée de loin ou de près par la prison. Mais on relègue les centrales loin des regards (et des gares) ; plus facile de n’y pas trop penser.

Régis Schleicher, solide réputation de cabochard, qui vient de décliner les offres de Rue 89 et d’un  grand hebdomadaire  parce qu’ils voulaient organiser un face à face journalistique avec Jean-Marc Rouillan. Interdit de séjour à Paris, et pas vraiment client du plateau-télé. Et pourtant.. malgré, ou  à cause de tout cela, Clairvaux Instants Damnés ne coule pas. France Inter est passé, les Inrocks, le Canard, Libé et Le Monde sont attendus….

Peut-être parce qu’il s’agit d’un livre bien, comme on dit un homme bien. Une suite de brefs chapitres sur 300 pages, avec, en alternance, les portraits de ceux qu’il a côtoyés pendant un quart de siècle,« les gens qui peuplent ces pages aussi ont laissé en moi des traces, aujourd'hui eux aussi me "constituent". Ils m'ont aidés  à me situer, par adhésion ou par répulsion, c'est selon. Je tenais à rendre hommage à ceux qui m'ont permis de demeurer un être capable d'émotions et de choix. », dit-il. Ces gens ce sont d’abord les prisonniers, mais aussi quelques gardiens, du Vieux réglo, à la Goutte, imbibé en permanence, sur lequel pour ainsi dire veillent ceux qu’il est censé garder. On visite au passage la fameuse dynastie Suchet, matons de pères en fils ou neveux depuis la nuit des temps carcéraux.

Les autres chapitres racontent, crûment, drôlement, avec une distance et une empathie  acquises au long cours, le quotidien de Clairvaux. Les frites du mercredi, les parloirs – saviez-vous que pour bénéficier de ces parloirs familiaux , soit trois heures d’intimité trimestrielle, il faut convaincre, via une lettre de motivation ? – le mitard, le catalogue des Trois Suisses, les portables, la promiscuité, le marathon, la saine gestion de la dope en prison « la taule pour ronronner a besoin d’un flux d’anxiolytiques voisin de celui de la société ».

Ils racontent les minuscules territoires qui balisent le temps infini, permettent d’échapper «  à la glaciation intérieure ». Pour Schleicher, mésanges et chardonnerets sur un toit hérissé de barbelés, pour le Gros, en espoir toujours déçu de libération , des timbres délicatement ordonnés, pour pépé Goleck, aux intestins raccourcis par une rafale, la pornographie en folle collection.  Ou bien l'angoisse du braqueur devant le lave-linge en panne, l'indignation ménagère d'un perpète dont on salit l'impeccable parquet, car penser à ici et maintenant, c'est ne pas penser à.. quand ?

Apanage du long séjour, entré à 26 ans, sorti quinquagénaire, Schleicher aura combattu avec d’autres pour obtenir des barres parallèles, planté des rosiers, connu quelques heures de nudité frisquette mais fière, le jour où tous exigeaient des parloirs décents ( et bien plus dur, mais ce n'est seulement évoqué) vu défiler des générations taule, arrivée de l’islam post-1995 comprise.

A l’ersatz de vie sociale que constituait la promenade, avec ses parties de cartes, ses discussions, ses clopes dans l'air froid, sa bataille de boules de neige évoquée des années durant,  ses bannis et ses bagarres, succède aujourd’hui un vide de cité endormie. Tout le monde devant l’écran , télé, ordinateur, jeux…. Silence des âmes.

 © France 2 © France 2

Petits et grands cercles de l’enfer, Schleicher a visité, et s’est visité lui-même. Voir l’homme derrière le pointeur abhorré, le génie de la bricole d’un « mœurs », ne pas pouvoir parler au « monstre », qui a fait la Une. Reconnaître, au détour d’une ordinaire conversation, le noyau dur intact d’un pervers, officiellement amendé. Savoir jour après jour, que l’application dérisoire des « soins » n’est rien. L’administration reine voit dans la soumission un retour de citoyenneté, dans le combat pour la dignité une dangerosité : n’est-ce pas l’inverse ? Pas de haine recuite, cependant."Ce que je sais, c'est placer quelqu'un entre quatre murs et l'y laisser croupir pendant des lustres, sans travail civique institutionnel, sans pédagogie citoyenne, relève de l'aberration". Et ensuite, il dit qu'il ne se sent pas jouer les spécialistes praticiens de la taule, que ça soit clair.

« Témoignage », dit la quatrième de couverture, oui. Lire «  c’est le premier perpète à la sortie duquel j’ai assisté, leur nombre est inférieur à 10 en 26 ans », résume bien des cohortes chiffrées de la statistique. Et on se réjouit, vraiment, lorsqu’une rapide fin de chapitre nous apprend que l’un est assis en terrasse sur l’île de Ré, un autre conduit son camion, un dernier, eh bien, pas trop de détails, mais vit sa vie…

Les retours, venus de Clairvaux, Régis Schleicher les attend (air détaché, pas détaché du tout). Le temps, en centrale, est ralenti. La circulation des livres, surtout ceux qui parlent de prison, délicate. Mais déjà, l’un de ceux qui figurent en chapitre, aujourd'hui presque libre, lui a écrit : j’ai eu l’impression de relire ma vie.

 © dr © dr

Commencé sous forme de notes éparses à Clairvaux, Instants damnés a été écrit dans cette zone grise qu’est la semi-liberté. Une reproduction pointilleuse du metro-boulot-dodo, travail dans la journée, retour en foyer carcéral le soir, sans halte au bistrot, ni où que ce soit… Assez de liberté pour écrire, assez d’enfermement pour se souvenir avec acuité.

Aujourd’hui, Régis Schleicher travaille avec l’EHPAD (personnes âgées dépendantes), les « sans abris du 3e âge », dit-il, il trouve des financements pour compléter les retraites insuffisantes. Dans l’actualité, en somme, et dans la filiation.

Car si son livre est dédié à Hélyette Besse, amie de toujours et visiteuse opiniâtre, à Blanqui, pensionnaire de Clairvaux qui manqua y laisser sa peau, à Chriske, l’ami de prison qui illustre le livre, il l’est d’abord à son père, un monsieur que j’avais croisé, il y a longtemps, quand le nom de Schleicher valait condamnation. Syndicaliste – du type pas pour de rire – amour paternel et solidarité chevillée au corps, quels que soient les désaccords politiques. « Pour m’avoir appris à ne jamais renoncer », lit-on. Leçon retenue.

 Clairvaux, instants damnés, l'Editeur, 19 euros.

(1) Les périodes de sûreté, qui interdisent tout aménagement de peine, introduites en 1978, renforcées par Albin Chalandon en 1986, puis en 2005 par Perben. L’extension de la période maximale de sûreté (30 ans), à un plus grand nombre de crimes a été votée en 2007. Nicolas Sarkozy a introduit, lui, la rétention de sûreté qui fait suite à la peine, sans limite de durée.

(2) Jean-Marc Rouillan publie ces jours-ci un livre, Infinitifs présents, sur son parcours carcéral. En semi-liberté depuis 2008, il a été réincarcéré en octobre 2009 après un entretien accordé à l’Express et se trouve actuellement à Muret.

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Merci Dominique Conil, je suis en train de lire ce livre, qui est vraiment extraordinaire, grâce à vous.

Cordialement.

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