Dominique Conil
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Billet de blog 10 mars 2009

Dame Valadon, fiston Utrillo

Mère et fils, ces deux-là se sont aimés à mort. Au Panthéon des femmes luttant pour exister, Suzanne devrait figurer en bonne place. Et parmi les grands peintres. Au Mémorial des fils anéantis, Utrillo tient son rang. La Pinacothèque vient de les réunir pour une exposition rare, où se raconte et surtout se regarde une histoire terrible et flamboyante.

Dominique Conil
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© bastetandcolors
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Mère et fils, ces deux-là se sont aimés à mort. Au Panthéon des femmes luttant pour exister, Suzanne devrait figurer en bonne place. Et parmi les grands peintres. Au Mémorial des fils anéantis, Utrillo tient son rang. La Pinacothèque vient de les réunir pour une exposition rare, où se raconte et surtout se regarde une histoire terrible et flamboyante.

« Cette artiste vigoureuse qui va mettre au monde l’une des figures les plus emblématiques de l’Ecole de Paris est exemplaire ». La phrase figure sur l’un des premiers panneaux explicatifs-narratifs de l’exposition ouverte depuis peu. Vigoureuse et mettre au monde, vous l’avez compris, c’est une femme… Celle qui enfante le génie. Où est-ce l’inverse ? Sur l’affiche qui annonce l’expo, c’est Utrillo, mais peint par Valadon, que l’on voit. Notre œil fatigué par un siècle de rues Montmartroises remarquerait-il encore les rues désertes du célébrissime fils ?

Suzanne Valadon, qui d’ailleurs ne s’appelait pas Suzanne, mais Marie-Clémence, puis Maria le modèle, je l’ai d’abord vue. Ses toiles. Puis j’ai su. Puis j’ai de nouveau vu…

Clémence, voilà qui n’allait guère à cette bâtarde sans père débarquant à Paris dans les jupes de sa mère lingère, en plein siège de 1870, à l’heure où l’on commence à bouffer le zoo. Rebelle chez les sœurs, elle entend bien ne pas être esclave à son tour, s’user les yeux et les mains sur les broderies de la bourgeoisie. C’est pourtant en livrant des chemises qu’elle rencontre Puvis de Chavannes, peintre académique, consacré et dépassé, qui la prend pour modèle et maîtresse. Renoir surtout, et bien d’autres lui succèdent ( la video ci-dessus mélange Valadon le modèle – tous les Renoir, les Lautrec – et Valadon peintre). Elle couche avec une bonne partie du musée d’Orsay ( il faut ajouter, entre autres, les 300 lettres d’amour d’Erik Satie), elle règne sur la « foire aux modèles » montmartroise . Elle pose inlassablement, prend merveilleusement la lumière et a de la conversation, haute en couleur.

A l’horizontale ou à la verticale, elle apprend. Pendant dix ans, et sans souffler mot. Car rentrée dans son deux pièces, elle dessine. Elle a toujours dessiné, quitte à voler du charbon pour tracer des contours à même le trottoir. Il lui faudra quelques années de plus pour oser toucher aux pinceaux. Les maîtres l’ignorent, ou ne veulent pas savoir. Cet apprentissage sauvage ne lui sera pas pardonné. Jusqu’ici, seules quelques échappées de la haute bourgeoisie se sont risquées, Berthe Morisot, Mary Cassatt. Suzanne Valadon dessine ce qu’elle a, ce qu’elle voit, filles du peuple, femmes usées, corps osseux, tombé des épaules fatiguées, fillette impubère déjà offerte.. Et son fils.

Car elle attrape un enfant, dès 18 ans. Elle variera beaucoup quant au père putatif, mais sans doute Miguel Utrillo, aristocrate espagnol en goguette, eut-il raison de reconnaître tardivement l’enfant : ils se ressemblent en tous points, jusqu’aux oreilles largement décollées.

Elle vit encore une passion bruyante avec le voisin du dessus – Toulouse Lautrec, épris de ce mètre cinquante-quatre rassurant – lorsqu’enfin elle montre ses dessins à Degas. Agé, misanthrope, ronchon, Degas est aussi réputé pour son « œil ». Et il repère, soutient, encourage immédiatement. Ce trait sauvage, la précision cruelle du détail, l’élan des corps.

« Il vous faudra user du singulier talent que je suis fier de vous trouver ; ces terribles dessins, j’ai envie de les revoir. Il faut avoir plus d’orgueil.. »

Il l’avertit, aussi : « La foule vous accorde ses faveurs et vous les retire sans que vous sachiez ce qui vous vaut tant d’honneur ou tant d’injustice ».

L’enfant Mau Mau demeure immobile des heures durant tandis que sa mère le dessine. Il supporte, c’est le seul moment où, vraiment, elle le regarde. Mau Mau est sien – et pour longtemps – mais elle sera la dernière à savoir que dès treize ans, l’enfant rentre fin saoul de l’école, après halte chez les ouvriers dont il partage les tournées.

Elle ne sait pas, ne veut pas savoir sans doute. Elle aborde la peinture, ses premières expositions, avec des toiles dérangeantes qui empruntent au fauvisme, annoncent l’expressionnisme. Valadon peint l’après-guerre avant que celle-ci n’ait eu lieu.

Elle veut se ranger, épouse Mousis, cadre bancaire, achète demeure à Montmagny, case en pension le fils difficile, le récupère, ne peint que peu de toiles, arpente la campagne en compagnie de ces chiens qui ne la quitteront plus, rentre auprès de ces chats, devenus nécessaires.

Mau Mau est ivre, battu toujours par tous, il est beau aussi, ramené, évadé, elle lui colle les pinceaux dans la main, il n’a rien demandé, surtout pas, mais pour la première fois l’œil terrible de sa mère s’arrête sur lui, s’étonne, c’est qu’il a du talent, et plus même. C’est ici que commence l’exposition…

Pacte terrible, de reconnaissance contre toile, de vin contre toile car l’adolescent, puis le jeune homme, puis l’homme jeune, vend ce qu’il peint en une heure contre un litre. Quinze par jour, en période haute. De litres.

« Litrillo », on l’appelle, sur la Butte.

Suzanne peint peu, épouse ennuyée c’est sûr, mère galopant pour récupérer l’enfant dans les commissariats et les hôpitaux, il signe Utrillo, suivi d’un V., ce Valadon qu’il voulait tant porter.

Sur deux salles de la Pinacothèque, Valadon disparaît. Rien d’elle. S’alignent, en une suite vertigineuse, des rues en point de fuite, des murs, des façades commerçantes. Utrillo, premier peintre urbain moderne, peint son vide, peint l’absence, le manque, toujours. Grisaille, non-lieu, et là bas, des silhouettes floues, de dos toujours. A droite, ou à gauche, du blanc, ce blanc de céruse qu’il mêlait à du plâtre, qui à la perfection nous renvoie vers le Paris d’aujourd’hui, une lumière qui frappe et illumine un pan de mur, sous un ciel accablant, et une étroitesse de parcours désespérante.Quinze litres de rouge et le compas dans l’œil.

Premier peintre urbain, alors que pointent déjà Picasso, Léger, que son ami de beuverie est Modigliani.

Fin de ce que l’on appelle la période blanche, l’Utrillo qui s’arrache et pour si cher.

« J’en ai fait plus de mille », dira Utrillo, en 1918. Il vend aux troquets, aux flics, aux infirmiers psychiatriques, qui se montrent moins chiches que sa mère, côté alcool.

Mais il vend, incroyablement. Ses toiles grimpent. Le pire est, sans doute, que les collectionneurs le trouvent à la fois pittoresque et décoratif . Des générations de pittoresques vont suivre.

Il n’a qu’un ami, Utter, peintre en devenir.

Suzanne Valadon va divorcer d’avec la sécurité, à quarante-cinq ans, s’éprendre de cet Utter blond et clair, d’un an plus jeune que son fils sombre et intenable. Elle peint alors comme jamais, le trait souligne les corps, pas un genou cagneux d’épargné, force vitale, bleu qui assombrit les corps nus, regard terrible sur les couples mère-fille, ou fils, taillant une route que reconnaissent les plus célèbres, mais sans vendre beaucoup.

A cela, il y a une raison bête : les collectionneurs achoppent sur ce Suzanne, les femmes jamais ne monteront si haut.

Utrillo lui dérive, la police désormais le ramène en taxi après l’avoir tabassé puisqu’il vaut si cher.

Utter l’amant, peintre en devenir qui toujours le restera, gère l’affaire Utrillo. Valadon expose, avec Utrillo, Utrillo ne sort plus, ne peint plus que d’après cartes postales, Valadon avance, explore, Utrillo s’étiole.

Il y a là une férocité de créateurs.

http://art.mygalerie.com/lesmaitres/svaladon/sv1_200.jpg

Les biographes ont fait de Suzanne Valadon et Utter des Thénardier de la peinture, vivant sur un grand pied, tandis qu’au sous-sol Maurice peint, gémissant. Et c’est vrai, sans doute.La cote d’Utrillo atteint des sommets ( Picasso s’en irrite). Suzanne prend le taxi sur quatre cents kilomètres, Suzanne donne son manteau de fourrure en litière au chien, Suzanne flambe, et flambe encore, pour elle, pour ceux qui l’entourent, pour Utter qui oublie de peindre mais non de s’amuser.

D’autres biographes ont fait de Suzanne une force, qui soudain s’inquiète et s’en va chercher le fils perdu, cette calamité ombrageuse qui boit même le réservoir de son train miniature, le protège de cette liberté qui toujours le conduit évanoui dans les fossés… Et c’est vrai, sans doute.

La Pinacothèque est terrible. Ils ont fait un choix, disent-ils. Années vingt, trente. Suzanne Valadon travaille, elle s’épanouit. Même lorsqu’il s’agit de se peindre elle-même, regard ferme voire dur, femme vieillissante et emperlouzée, inquiète, qui séquestre son fils, vous fracasse le quartier avec une scène de ménage. Mais dont tous, maintenant, savent qu’elle est une grande. Même si… chez les nouveaux, sa réputation scandaleuse de modèle-couche-toi-là l’exclut du cénacle.

C’est comme un silence terrible, Utrillo, plus rien. C’est un choix, expliquent les exposants, Utrillo alors n’était plus que copie de lui-même, toiles médiocres. Ce pourrait être le triomphe de Suzanne, mais non : lors de la visite, une femme qui stationnait devant chaque pan de mur Utrillo, longe rapidement Valadon en gloire : « Les proportions ne sont pas bonnes, non ? »

Non, les proportions ne sont pas bonnes, en effet. Ni sur la toile, ni dans la vie. Et ce qui vous fige sur une banquette de skaï, le vide regard – Valadon peint aussi l’absence du modèle , qu’elle connaît bien-, le travail extrême d’un fond, la gravité, l’existence, l’énergie qui se dégage du moindre portrait, les à-plats vibrants des paysages, est ainsi réduit, soudain, par une voix perchée.

Dans les années trente, à plus de soixante ans, inquiète soudain du devenir d’Utrillo, Suzanne décide de saborder la manne, et de marier le fils du sous-sol.

En reine-mère – il a 52 ans – elle le présente à une veuve fortunée, ronde, prolixe, de dix ans son aînée, Lucie Valore. Celle-ci va assurer à son époux, longue carcasse souriant à demi, une certaine longévité.

Suzanne, toujours là haut dans le dix-huitième arrondissement, ruinée par elle-même, erre la nuit et s’y cherche des compagnons. Le dernier, et non le moins aimant, l’appelle mémère. Elle ne peint presque plus, se rend parfois à des hommages : « Je me suis trouvée, je me suis faite, j’ai dit je crois ce que j’avais à dire ».

Utrillo est décoré, pas elle.

Utrillo, dans la banlieue ouest où il réside avec sa femme, reproduit désormais ses toiles d’antan. Son épouse trouve que c’est mieux que les cartes postales, qui décidément ne l’inspirent plus.

Suzanne Valadon figure aux collections nationales, plus tard au musée d’Art Moderne.

En 1938, elle meurt d’une congestion cérébrale. Carco ou Herriot suivent le cortège, et tout le quartier. Mais pas Utrillo, terrassé par une crise nerveuse devant le corps de sa mère.

Au Vésinet, où il demeure, il dispose indifféremment ses hommages devant la Vierge, ou un tableau de sa mère.

« Cela était bouffon, mais l’atmosphère devenait vraiment irrespirable lorsqu’elle ( Lucie Valore, peintre amateur) obligeait son mari à louer sa peinture. Le guérisseur Maurice Mésségué rapporte dans ses souvenirs une scène affreuse dont il fut le témoin :

- Maurice, dis à monsieur Mésségué que j’ai plus de talent que ta mère.

- Tu me donneras du vin ?

- Oui, c’est juré, mais dis-le d’abord.

- Non, donne d’abord la bouteille.

- La voici, je t’écoute.

-Tu as du talent, Lucie, beaucoup de talent…

-Plus que ta mère ?

- Va te faire foutre, avec ta bouteille ! » ( Jean Paul Crespelle, Utrillo)

Et ainsi devenu miroir de la marâtre, Utrillo, long silence de la fin de l’expo, défi vivant à l’académie de médecine, tourne une ultime scène avec Guitry, peignant sur une place du Tertre où il n’a plus mis les pieds depuis quarante ans, et peu après meurt à Dax, en 1955.

Exposition: Pinacothèque, 28 place de la Madeleine à Paris, du 6 mars au 25 septembre 2009 ( et réservation conseillée, embouteillage parisien en vue..)

Biographie de Suzanne Valadon, Jeanne Champion, rééditée par Fayard, 19 euros.

Ps: au commissaire de l'expo. Lorsque vous écrivez, en référence à cette école de Paris peuplée pour l'essentiel de peintres venus de Pologne ou Russie, "il est francais et non juif", merci de rajouter le tiret qui tue l'équivoque: non-juif.

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