Dominique Conil
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Billet de blog 10 juin 2008

Fadela, le bus et l'élu, saynète authentique

Décor : un bureau assez quelconque mais avec vue plongeante sur une ville du 93. Un élu (de gauche) est penché sur les 620 dossiers de demandes de dérogations déposés par les parents, demandant sous les prétextes les plus inventifs, l’inscription de leur enfant dans la super école du vieux village. Il soupire. Entre une inspectrice de l’éducation nationale.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Décor : un bureau assez quelconque mais avec vue plongeante sur une ville du 93. Un élu (de gauche) est penché sur les 620 dossiers de demandes de dérogations déposés par les parents, demandant sous les prétextes les plus inventifs, l’inscription de leur enfant dans la super école du vieux village. Il soupire. Entre une inspectrice de l’éducation nationale.

L’inspectrice ( elle est replète, avenante, sourire et mise en plis d’équerre, on comprend immédiatement qu’elle a vu passer de nombreuses réformes scolaires, qu’elle est à toute épreuve) : vous êtes au courant,pour le buzz du bus ?

L’élu : le quoi ?

L’inspectrice : C’est une expérience. C’est intéressant. C’est Fadela Amara. Elle a trouvé ça aux Etats-Unis. Ca concerne une vingtaine d’enfants, on les prend en dernière année de maternelle, dans des ZEP, on les inscrit pour deux ans dans une école, euh, une école performante, nous dirons. On choisit des enfantsen échec, on leur donne une chance..

L’élu ( de gauche) ( en entendant « Fadela Amara », ses cils ont battu, très vite, puis il a penché la tête avec l’expression d’un homme prêt à tout endurer ) : C’est quoi, des enfants en échec, en maternelle ?

L’Inspectrice ( abrégeant) : Difficultésprévisibles, quoi.

L’élu : Et ils y vont comment, les gamins de six ans, dans la bonne école ?

L’inspectrice : c’est tout le truc. Le busing ! Un bus collecte les enfants chaque matin, les ramène chaque soir chez eux. Le projet est très appuyé par la fédération des transports, d’ailleurs. C’est gratuit, bien sûr. Désolée, c’est une idée nouvelle, on n’a pas encore de document.

L’élu : Et à supposer qu’ils se remettent à niveau, les cancres de maternelle, en deux ans, ils font quoi, après ?

L’inspectrice ( un peu gênée) : Ils regagnent leur secteur d’origine. Ils réintègrent, quoi.

L’élu ( hyper de gauche, sur ce coup là) : Je récapitule. Les gamins quittent leurs copains, grimpent chaque matin dans un mini bus vite surnommé le bus des nuls, sont placés deux ans en Cp et CE1 dans une bonne école – où ils ne seront pas stigmatisés , bien sûr – et au moment où l’on pourrait espérer un résultat, hop, re-adieu les copains-copines, on les réexpédie dans leur ZEP, c’est bien ça, l’expérience ?

L’inspectrice ( pressentant la critique implicite) : En gros, oui. Mais on vous laisse réfléchir, voyez tout cela.

Fondu au noir. Les mots « gérer », « adaptabilité » « rentabilité » reviennent à plusieurs reprises dans un dialogue confus qui s’estompe.

Scène 2

Même décor.

L’élu jette un coup d’oeil mauvais sur la pile de dérogations en souffrance – plus que 427 – tapote deux touches sur le téléphone du bureau : « Tu me passes le maire, Lucie ? »

Il explique en dix mots le busing. A trois mètres on entend le maire( de gauche) tonitruer : « C’est une vraie idée de con ! Ce truc , renseigne-toi, ils ont du faire des bilans, les américains. »

L’élu re-soupire, le soleil a disparu, son écran plat 24 pouces se détache nettement sur fond de nuit urbaine. Rien qu’à voir le nombre d’occurrences google sur le mot « busing », on comprend que sa recherche sera longue.

Scène 3

Même décor. L’élu est nettement plus fringant. On comprend que du temps a passé : la pile des dossiersde demandes de dérogations a très nettement diminué. On comprend aussi que cet homme est en passe de devenir incollable sur les rues, les stations de bus et le découpage scolaire de sa ville. Partout des cartes sont punaisées au mur, émaillées de coups de feutre. Entre une inspectrice de l’éducation nationale, une nouvelle. Celle-ci est en jean slim, avec des ballerines pailletées. L’élu ( de gauche mais on n’est pas de bois) lui offre un siège avec empressement.

L’inspectrice ( mutine): alors, mon busing ? Vous en avez parlé au conseil municipal ?

L’élu : Ah oui, on a même cherché en quoi ça consistait aux Etats-Unis. Dites-donc Fadela Amara, elle l’a divisé en deux, le busing. Aux Etats-Unis, on prend des blancs qu’on emmène dans des écoles a majorité noire, et on prend des noirs qu’on emmène dans des écoles à majorité blanche, plus.. prospères, dirons-nous. C’est double sens.

L’inspectrice : Non mais vous imaginez, en France, proposer au parents du bon secteur d’inscrire leurs enfants en ZEP ! Déjà que le privé affiche complet… D’ailleurs ça n’a pas marché, aux Etats-Unis non plus.

L’élu : Ca c’est bien vrai, chute brutale des inscriptions dans le public, déménagements pour fuir le secteur busing, côté blancs, bien entendu. Quant aux noirs, ils ne sont pas emballés non plus. Ils ne sont plus que 35% à trouver l’idée bonne. Vrai que depuis les années 70, on a eu le temps d’étudier les effets. Vous les connaissez, les effets ?

L’inspectrice( embarrassée) : Fadela Amara dit…

L’élu : ….qu’elle a été scotchée par le busing, ça, j’ai lu. Mais encore ?

L’inspectrice ( dont le sourire a baissé de deux crans) :

L’élu : Résultats en termes de progrès scolaires, peu probants. Et c’est pas pour deux ans en plein primaire,aux Etats-Unis.( Il lit) Parents qui se désinvestissent de l’école, c’est trop loin.. Enfants qui ont du mal à lier des amitiés, car ils habitent ailleurs, dans des coins que ne fréquentent pas leurs copains de classe. En plus ça coûte cher. Le busing est progressivement abandonné depuis la fin des années 80. C’est ça, la trouvaille de Fadela Amara ? Et pourquoi en maternelle, ailleurs, on les prend en CM1 , CM2 ?

L’inspectrice ( enthousiasme très bien imité) : Justement, votre ville a été choisie, c’est uneexpérience dans l’expérience, l’avant-garde du projet !

L’élu ( simili-soupçonneux) : Et pourquoi deux ans seulement ?

L’inspectrice ( un peu mal) : on a le budget pour eux ans, alors on dit deux ans… C’est plutôt non, si je vous suis bien ?

Scène 4

Même décor. Plus un dossier de dérogation en vue. Un Parisien traîne sur la table basse. « Le buzz du busing, Fadela Amara annonce le début de l’expérience dans cinquante écoles à la rentrée ». L’élu entre en coup de vent, le portable collé à l’oreille : « Bien sûr que vous pouvez confirmer à tout le mondeà la FCPE, c’est non. Mais oui, seront pas des cobayes. Mais oui, les directeurs sont informés, de toute façon ils ont tous appelé déjà, pour protester. »

Entre la stagiaire de l’accueil, qui porte 127 nouvelles demandes de dérogation . L’élu ( de gauche)marmonne un truc odieux à propos de la carte scolaire.

Final

Entrent des gamins Grande section de maternelle. Ils dansent, font n’importe quoi, rapent, on comprend tout de suite qu’en rang deux par deux n’est pas acquis. Par un hasard du casting, presque tous sont d’origine maghrébine ou noirs.Ils brandissent des pancartes maison : «Cancres : c’est celui qui dit qu’y est » , « no cobayes ». Une fillette ferme la marche.

Sur sa pancarte : « O tentic ! Veridic ! »

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