Emmanuelle Richard, La légèreté (empêchée)

Un été adolescent sur l’île de Ré. De cela Emmanuelle Richard fait un livre, un vrai, sur la tension de l’attente, le désir, et pose un regard acéré sur ce  péché capital qui guette les modestes confrontés aux nantis : l’envie.

Un été adolescent sur l’île de Ré. De cela Emmanuelle Richard fait un livre, un vrai, sur la tension de l’attente, le désir, et pose un regard acéré sur ce  péché capital qui guette les modestes confrontés aux nantis : l’envie.

 © DR © DR

 

« Ils arrivent en fin d’après-midi. La voiture file sous un bleu impatient et cru. Ils traversent Ré de part en part sous la lumière mordante avant de trouver la location qu’ils investissent, une maison blanche, simple et bourgeoise, comme toutes celles de l’île, avec des volets de couleur verte. Ou bleue, chez les contrevenants ». Ils, ce sont un père plutôt silencieux, une mère formidablement intrusive, un petit frère, et elle, narratrice de sage apparence, quatorze ans, déterminée à perdre sa virginité, habitée par le désir d’être, au moins, regardée, qui néanmoins baisse les yeux et fuit si d’aventure un garçon la hèle .

C’est un premier roman, avec la générosité et l’énergie que l’on trouve ( parfois, pas toujours) dans les premiers romans. La gamine a un petit côté Ingénue libertine, elle regarde du côté de la brutalité comme l’héroïne de Colette matait les voyous des fortifications, les sens en éveil. Sauf que des voyous, il n’y en pas sur la proprette île de Ré, restent les stations-services, sur la route, des camionneurs par exemple. « … il baisserait son jean pour découvrir la blancheur sous son slip, là-haut, dans la cabine du trois tonnes cinq, sans savoir qu’elle est vierge, ou plutôt si, il le saurait et la prendrait comme ça, sur le parking, dans les odeurs de nourriture industrielle, très vite et très fort et surtout sans égards ».

Le temps de l’adolescence est autre, un temps interminable, surtout en été, surtout quand il y a la plage et ensuite le retour à la location. Ou la journée refus de plage, entre banquette, télé et persiennes tirées, puis la rue. Elle scrute les magazines, compte les centimètres, il y en a trop à la taille, pas assez côté seins, elle se dit laide, on la croit presque. La mère  n’arrange rien, pousse-au-flirt ici, dénigrant là.

« Et si je restais laide, toujours ? » Et déjà, avec le souvenir d’Antoine garçon presque inconnu qui s’est suicidé en sautant d’un pont, la torture sur plage pour cacher les araignées noires des poils naissants, tout ceci porté par une écriture  qui alterne distance et intensité,  bouscule images et syntaxe parfois, il y a un livre. Mais, Emmanuelle Richard dit aussi autre chose, que l’adolescente mal dans sa peau décrypte immédiatement et qui ,sous le soleil de Ré , sur l’île plate et avenante prend un relief cruel : ils ne sont pas à leur place, socialement. Surclassés en somme.

C’est sûrement un « sacrifice » que d’être venu là. Ne pas être riche parmi les non-riches, on s’y fait. C’était l’usage, autrefois : chacun avec ses semblables sociaux. Mais aujourd’hui, le spectacle de l’argent est permanent, et par une illusion estivale de mixité sociale, la famille a vue sur les riches.

Ils ne sont ni prolétaires, ni bourgeois, juste  en amorce de classe moyenne, ils aspirent à monter d’un cran. Ils ont loué ici mais apporté l’huile, le sel et le vinaigre dans un carton parce que le Codec, ce n’est pas donné. A Ré, d’élégantes femmes arrivent en gracieux vélos, et sur la plage on se fixe rendez-vous d’une maison l’autre, en habitués. L’entre soi est à peine assoupli chez les ados. On croise une fille à cheval et en bombe, par un matin clair. On aperçoit un type de la télé dans un restaurant où exceptionnellement on dîne, flanqué d’une créature, la mère détaille les seins possiblement remontés, la chirurgie plastique évidente, n’empêche, elle n’en est pas.  « Elle se détache soudain de la table pour regarder manger les siens à distance, elle comprise. Elle les voit de haut, elle se voit parmi eux. Ils ne se tiennent pas exactement de la même façon que les autres clients. Ils sont habillés sobrement mais malgré cela leurs gestes, empêchements, préoccupations, sujets de discussion les trahissent. Ils sont complètement à côté de la plaque ».  

 © Marion Poussier © Marion Poussier

Elle ne sait que trop qu’elle n’a pas pu faire piano et cheval, c’était piano seulement, on ne paie pas les deux ( elle voulait cheval), que lorsqu’elle invite Louise, c’est l’embarras devant les draps non assortis des lits. Qu’ils vont eux, au spectacle de vachettes sur le terrain de foot. Et cela, Emmanuelle Richard le dit remarquablement. Aucune pauvreté, de modestes moyens, l’exclusion est autre, profondément culturelle. L’adolescente ne rêve pas de possessions, elle veut échapper à un monde de comptage et d’envie. « Elle se dit tout ça parce qu’elle est très jeune, très arrogante, très méprisante, qu’elle ne connaît rien au déterminisme et au travail, à l’usure, à la fragilité économique.. ».  La jeune fille lit ici Duras, là Annie Ernaux, et s’y retrouve. Un amant et la honte de classe. Que peux-tu y comprendre ?demande la mère. Il n’y aura pas de réponse immédiate.

« … les vagues violentes des champs d’herbes sèches qui ondulent subitement, l’odeur de boucherie de ce mois de juillet vibrant » : heureusement les sensations perdurent, elles. Un baiser raté, et elle dit dans le bus scolaire qu’il ne s’est rien passé, finalement. Mais beaucoup de choses, souterraines ou surexposées, se sont passées.

D’Emmanuelle Richard on ne sait presque rien, sinon qu’elle est née en région parisienne  vit  souvent à Bordeaux, travaille dans une librairie et a déjà publié un livre "jeunesse" à l'Ecole des loisirs, Selon Faustin. Et c’est très bien, de lire sans presque rien savoir de l’auteur…

Ici, entretien de deux minutes sur France 2.

 

La légèreté, d’Emmanuelle Richard, 274 pages, éditions de l’Olivier, 18€.

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