Yann Lemée, Yann Andrea, Yann Andrea Steiner

« Les raisons de son décès n'ont pas été précisées mais ne sont a priori pas suspectes ». Je crois que Marguerite Duras aurait aimé cette phrase. Le suspect fut si souvent Yann Andrea lui-même, son dernier compagnon.

« Les raisons de son décès n'ont pas été précisées mais ne sont a priori pas suspectes ». Je crois que Marguerite Duras aurait aimé cette phrase. Le suspect fut si souvent Yann Andrea lui-même, son dernier compagnon.

 © Dominique Issermann © Dominique Issermann

Yann Andrea a été retrouvé mort, à 63 ans, dans l’appartement  qu’il occupait rue Saint-Benoît. Mort non suspecte, donc. A priori seulement, d’ailleurs. Dans les centenaires célébrés avec plus de bruit que de contenu, souvent, il y a quelque chose de délétère. Une momification en cours des textes aimés.

Mais c’est le dernier amour de Duras qui est mort, quatre mois après l’anniversaire.  Les dates, on les leur aura beaucoup rappelées, à ces deux-là. Elle, née en 1914, lui, en 1952. L’homme en retrait, le visage adolescent près du visage alors bien attaqué par l’alcool de Marguerite. Les années de correspondance à sens presque unique – il écrit, elle lui envoie ses livres -  l’étudiant en amour avec l’œuvre, qu’enfin un jour elle fait venir à Trouville. L’improbable amour. Son homosexualité.

Oui, il fut un amoureux suspect aux yeux de beaucoup. Seule l’immense confiance qu’elle avait en lui faisait rempart. « Je n’ai pas jugé les papiers, je ne les ai pas relus. Yann Andrea l’a fait pour moi. J’ai laissé faire. », écrit-elle en ouverture d’Outside , comme on peut le lire, aussi, dans C’est tout, aux éditions POL, donné en lien. Il sera son exécuteur littéraire, même. Prêt à en découdre pour un livre de recettes Durassiennes publié par son fils.

Il fut un personnage de livre, glissant d’un pseudo l’autre, jusqu’à intégrer l’univers littéraire, s’y fondre.

Il fut un écrivain suspect,  cas presque unique d’occupation littéraire, un homme habité par une œuvre, ne s’inscrivant que dans le prolongement de celle-ci, délibérément. Une écriture fusionnelle, comme un amour. Il publia  peu, et rien depuis 2003. M.D.,  sur l’hospitalisation pendant plusieurs mois de Duras, est le texte dont on se souvient le mieux.On pourrait se souvenir aussi de Cet amour-là.

Ils l’ont écrit, au scalpel, parfois.

Lettre de Marguerite Duras à Yann Andrea :

Yann, C’est donc fini. Je t’aime encore. Je vais tout faire pour t’oublier. J’espère y parvenir. Je t’ai aimé follement. J’ai cru que tu m’aimais. Je l’ai cru. Le seul facteur positif, j’espère, me fera me détacher tout à fait de toi c’est celui-là, ce fait que j’ai construit l’histoire d’amour toute seule. Je crois que tu m’aimes toi aussi mais pas d’amour, je crois que tu ne peux pas contenir l’amour, il sort de toi, il s’écoule de toi comme d’un contenant percé. Ceux qui n’ont pas vécu avec toi ne peuvent pas le savoir. J’ai aperçu quelque chose de ça lors de la première scène à Deauville. – Je me suis dit : mais avec qui je suis ? Et puis tu as pleuré et ça a été colmaté. Mais je n’ai pas oublié cet effroi. Je voudrais que tu saches ceci ; ce n’est pas parce que tu dragues et que tu en passes par le cérémonial pitoyable des pédés que je te quitte.

Tu m’as écrit pendant des années justement parce que j’échappais à cette indécence d’exister. Je t’aime Yann. C’est terrible. Mais je préfère encore être à t’aimer qu’à ne pas t’aimer. Je voudrais que tu saches ce que c’est. Quel été, quelle illusion, que c’était merveilleux, ça ne pouvait pas continuer, ce n’était pas possible, seules les erreurs peuvent prendre cette plénitude. Je ne sais pas quoi faire de la vie qui me reste à vivre, très peu d’années. Le crime c’était ça : de me faire croire qu’on pouvait encore m’aimer. »

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Extrait de Cet amour-là, Yann Andrea

«  Je voudrais parler de ça : ces seize années entre l'été 80 et le 3 mars 1996. Ces années vécues avec elle. Je dis elle. J'ai toujours une difficulté à dire le mot. Je ne pouvais pas dire son nom. Sauf l'écrire. Je n'ai jamais pu la tutoyer. Parfois elle aurait aimé. Que je la tutoie, que je l'appelle par son prénom. Ça ne sortait pas de ma bouche, je ne pouvais pas. Je me débrouillais pour ne pas avoir à prononcer le mot. Et pour elle c'était une souffrance, je le savais, je le voyais, et cependant je ne pouvais pas passer outre. »

( …)

 

Le 29 juillet 1980 je prends l'autocar pour Trouville. L'arrêt est devant la gare de Deauville. Je marche sur le chemin de planches. Je passe devant les Roches Noires, je ne regarde rien, je monte les marches du grand escalier et je passe, côté rue, devant l'hôtel. Je ne sais pas où est l'appartement. Je n'ose pas regarder, lever la tête. Un parapluie sous le bras alors qu'il ne pleut pas du tout. Je ne sais pas quoi en faire. Je vais dans une cabine, j'appelle. Elle dit: on va se voir dans deux heures, si vous voulez, je travaille, c'est difficile, je ne m'en sors pas.

 

Je rappelle deux heures plus tard. C'est la fin de l'après-midi. Elle dit, c'est encore pas fini, rappelez-moi vers 7 heures et achetez une bouteille de vin rouge, rue des Bains. Elle précise le nom de l'épicerie: c'est la meilleure de Trouville. Elle dit: vous avez compris, vous n'allez pas vous tromper. Je vais rue des Bains, je reconnais l'épicerie, j'achète un bordeaux ordinaire et je pénètre dans le hall des Roches Noires. Il doit être vers les 7 heures en effet. Et toujours ce parapluie imbécile. C'est au premier étage, vous ne pouvez pas vous perdre dans les couloirs, c'est au fond, à la droite du miroir. Je frappe à la porte. Elle ouvre la porte. Elle sourit. Elle m'embrasse. Elle dit: vous savez qu'il y a une sonnette. Quand on frappe on n'entend rien.

 

J'ouvre la bouteille de vin. Le vin est très mauvais, bouchonné. Elle parle, j'écoute. Elle dit: c'est difficile cette chronique toutes les semaines, à chaque fois je crois que je ne vais pas y arriver. On boit. Elle parle. Je suis là. Je suis dans cet appartement des Roches Noires. Elle me dit, venez voir, c'est très beau, et il y a deux salles de bains, un luxe inouï, Proust venait ici avec sa grand-mère, avant Cabourg, vous savez, de l'autre côté, moi je préfère le côté cour. La mer toute la journée, nuit et jour, c'est impossible. Je ne dis rien, j'écoute. Et elle dit: venez voir le plus beau de tout, le balcon. Et en face Le Havre, le port pétrolier, et toutes les lumières la nuit, c'est un paquebot qui s'avance vers nous et qui ne bouge pas. J'adore ce balcon et ces cheminées, ces lumières de cristal.

 

Et puis brutalement, il est 10 heures. Elle dit: vous devez avoir faim, moi je n'ai rien, allez au Central, c'est très bon, moi je vais relire mon papier pour «Libé». Je n'ose pas entrer au Central, je tourne dans Trouville, du côté du Casino, vers les quais, le marché aux Poissons. Je reviens vers 11 heures. Elle dit: c'était bon, et moi: il n'y avait pas de place, alors elle rit: c'est toujours comme ça dans ces endroits en cette saison, bon j'ai un morceau de poulet froid. Je mange. Et elle dit: vous n'allez pas payer une chambre d'hôtel, d'ailleurs tout est comble partout, la chambre de mon fils est vide, il n'est pas là, vous pouvez dormir dans sa chambre. Il y a deux lits. Elle dit: on va aller faire un tour à Honfleur. Je veux vous montrer la splendeur du Havre. Les lumières. C'est la chose la plus belle au monde. Elle conduit. Une Peugeot 104. Elle me montre tout. C'est la nuit. Je dis oui à tout ce qu'elle dit. On ne s'en lasse pas, de ce spectacle, un jour je vais filmer ça, prendre toutes ces lumières. » ( Remerciements à Bibliobs)

Il y avait chez Yann Andrea quelque  chose d’un homme en sursis. L'homme debout dans le couloir, attendant le passé.

Lire aussi: "C'est tout", éditions POL ( Extrait).

Il y a vraiment très peu à garder des videos "Yann Andrea". Un homme égaré en terrain mediatique , cherchant le mot là où l'on cherche l'anecdote. Un très bref passage , chez Pivot, archives INA.

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