Facebook: ensemble c'est tout, mais ça peut faire beaucoup

Réseaux sociaux, zéro : lorsque 10 000 facebookers se rassemblent sur la place Royale de Nantes, que l’un d’entre eux escalade le pont LU, chute et en meurt, c’est la faute à qui ? Et dès potron-minet, Orange me cueille dès l’accueil : « Vers une interdiction des apéros ? » Et une petite loi, une ?

Bon, ça a un petit côté la quille, la quille... © Presse Ocean
Réseaux sociaux, zéro : lorsque 10 000 facebookers se rassemblent sur la place Royale de Nantes, que l’un d’entre eux escalade le pont LU, chute et en meurt, c’est la faute à qui ? Et dès potron-minet, Orange me cueille dès l’accueil : « Vers une interdiction des apéros ? » Et une petite loi, une ?

 

Ils étaient 10 000 à Nantes, 10 000 à Montpellier, combien seront-ils sur le Champ de mars le 23 mai prochain ? Le jeune maçon qui a chuté depuis le pont LU était accompagné de copains assez imbibés eux aussi, qui ont néanmoins alerté les secours illico. En vain. Il est mort. « Dérapage de l’apéro Facebook », comme dit Jean-Pierre Pernaut. (Pourrait-on voter une loi interdisant l’usage abusif du mot dérapage, svp ? La vie est bien assez verglacée comme ça)

 

Mais, à propos de dérapages, la lecture de la presse régionale s’impose. Ici, c’est Nouvelle République et Courrier de l’Ouest. C’est assez stressant, le lundi. Chaque semaine, les pages locales consignent les morts du week-end. Chaque semaine, des 18, 20, 23 ans sortent de route, percutent un poteau, meurent. « Après une soirée arrosée », lit-on, quand il y a effort d’information. Des fois, ils meurent à plusieurs. Tout le monde trouve ça désolant, mais normal. C’est la vie à la campagne. On meurt parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire, pas beaucoup d’endroits où aller, qu’on tourne entre le parking centre ville 300 places et le Mc do du Leclerc fermeture 21h30. L’autre jour à l’hyper, trois gamins nettement moins de 18 achetaient trois bouteilles de gin très très bas de gamme et trois bouteilles de soda fluorescents pour faire glisser. Après, reste plus qu’à décider où : viens chez moi, y’a personne.

Mais ça, c’est de la vie sociale normale. Et les paisibles sorties de lycée, ici comme ailleurs, fleurent bon le shit..

Mais voilà : Facebook, ces mega rencontres, avec, oui, c’est quasi statistique, une cinquantaine d’ivres morts ou défoncés qu’il faut hospitaliser, c’est tout autre chose, et les autorités s’ « alarment ».

Heureusement, nous avons les sociologues. Leurs commentaires sont notre cellule d’urgence psychologique . Sur Slate, Monique Dagnaud voit dans les apéros Facebook un saut générationnel : là où les parents croyaient en l’avenir, les enfants , horizons bouchés, ne jurent que par s’éclater, maintenant-tout-de-suite. Voui, sauf qu’une bonne partie des parents de la jeunesse du moment, à hauteur des années mi-80, trouvaient aussi l’horizon assez bouché… Ca fait un moment que l’ « avenir radieux » évoqué par la sociologue manque à l’appel… Christophe Moreau, sociologue Rennais spécialiste des d'jeuns qui participait à l’Apéro de Nantes , souligne, lui, qu’il n’y avait pas que des très jeunes, mais aussi des « actifs » ( de nos jours, des trentenaires ?), que les gens surtout, se parlaient.IRL, il dit ( in real life, parce qu"en vrai", c'est trop long). Bien sûr, il en a fait descendre un ou deux de la fontaine, d’où ils risquaient fort de chuter. Il ajoute qu’il n’y a pas de « risque zéro », à 10 000.

Il préconise un aménagement de l’ « espace public ».

Mais il était déjà sacrément organisé, l’espace public ! 570 personnes mobilisées, dont 370 policiers ( Facebook, créateur d’emplois, merci !). La préfecture avait enjoint aux débits de boissons du centre ville de s’abstenir de vendre de l’alcool. La préfecture, certes, peu au fait des tarifs sans doute, avait oublié de faire de même dans les hypermarchés, où l’on s’approvisionne à l’avance ( manque à gagner, Facebook, tueur d’emploi !)

Est-ce bien l’espace public, qu’il faut aménager ? Ou la vie ? Ou l’espoir ? Je trouve ça très sain, moi, que des paquets de jeunes gens , dotés de bouches, de voix, de regards et désirs décollent de leur clavier/écran devant lesquels ils passent des heures, que Jeanne, qui a mis sur sa page, comme tout le monde, qu’elle adore Gad Elmaleh et se réveiller pour traîner au lit, s’en aille rencontrer Louis, qui affiche une photo floue, avec grosses lunettes noires.. Que le virtuel ne suffise pas. Et oui, il y a des dealers : ça fait quarante ans qu’ils sont partout, concerts, rassemblements, boîtes, et même manifs ,je certifie : les défonçés aussi ont des opinions.

Peut-être y-a-t’il, dans tout ça, outre le côté boum-ba-poum-vive-la-bière, un désir de faire ensemble, un déficit de colère, une envie d’appartenance, peut-être. Un sacré désir de s’amuser, vu la grisaille et la mélancolie politique.

Et peut-être, aussi, que c’est justement ça qui fait peur, et Facebook, avec toutes ses tares, n’y est pas pour grand-chose. 10 000 jeunes là pour rien, ça fait peur. C’est redoutable dans un pays où l’on interdit les rassemblements en cage d’escalier. Ils se parlent en vrai. Ca pourrait leur donner des idées.

 

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