Messieurs les jurés, pardon mesdames aussi

Un matin, vous ouvrez la boîte aux lettres et c’est là. Vous avez été tiré au sort. Juré. Pour la session du tant. En général, commence à ce moment là, pour une partie des « sélectionnés du métro », comme les appelait avec mépris un ancien président de cour d’assises, la course à la dispense.

Un matin, vous ouvrez la boîte aux lettres et c’est là. Vous avez été tiré au sort. Juré. Pour la session du tant. En général, commence à ce moment là, pour une partie des « sélectionnés du métro », comme les appelait avec mépris un ancien président de cour d’assises, la course à la dispense.

Oh, en principe, vous n’y coupez pas, c’est un devoir citoyen, et 3750 euros d’amende si vous vous défilez. Mais ont peut décrocher une dispense : certificat médical, contraintes professionnelles. Alors, on s’arrange.

Car juré, ça ne rapporte pas lourd, indemnité professionnelle à taux horaire du SMIC.

Autant dire qu’en région, il y a surreprésentation de retraités, de chômeurs, de femmes au foyer, et sous-représentation des cadres sup’, des professions libérales, sans parler des chefs d’entreprise.

A Paris, c’est un peu différent, car Paris égale davantage de personnes aisées, diplômées. De l’esprit citoyen en prime. A Paris, on dit souvent qu’on a « un bon jury ». Cela signifie que les neuf personnes là-bas, ne sont pas forcement adeptes de la répression à tout-và, que ce sont des gens qui écoutent, s’informent, ne sommeillent pas paisiblement pendant les expertises déterminantes.

Car c’est très, très fatigant, juré.

Pour le procès Ilan Halimi, ils n’ont pas eu de chance, les tirés au sort : deux mois et demi d’un coup. Le tunnel. Deux mois et demi de leur vie, treize heures… vingt heures, vingt-deux parfois. Sortir de là, retrouver le monde du dehors qui du coup semble, lui, irréel. Se regarder dans la glace : livide. S’endormir en pensant à ces heures, qu’on vient de passer, comment, pourquoi, à quel moment, qui, a écrasé une cigarette sur le visage d’un jeune homme captif.

Mais pour les jurés, rien. Pas un mot, pas une phrase, pas un hommage. Jury exemplaire, mentionne Philippe Bilger, selon le terme consacré. Il est vrai qu’en prononçant des peines légèrement en deçà de ses réquisitions, ils ont permis un sacré tollé.

Pourtant, je n’ai pas plus assisté à ce procès que vous, vu qu’on avait opté pour le huis clos, en espérant que ça passerait, et hop, mais je sais, pour avoir moi-même suivi de ces procès au très long cours, c’est terrible. Ce qu’une audience sur un jour, deux, trois ne permet pas, souvent, c’est la plongée, intime, dans le crime. Cet étrange lien qui se noue entre tous, jour après jour. Les regards. L’observation de telle ou tel, au moment où personne ne les regarde. On entrevoit des peurs, des hontes, des haines et des désespoirs, on entrevoit aussi ce qu’aurait pu être une vie, sans le crime.

Car crime il y a eu, peut-être est-il bon de le rappeler ? Antisémitisme il y a eu. Retenu pour peu d’accusés : passez une nuit en taule, on vous expliquera ce que signifie « circonstances aggravantes » , et si vous êtes lent, votre avocat, dont c’est le devoir, vous expliquera que cela veut dire des années de prison en plus. Mieux vaut avoir l’air d’un paumé et d’un idiot aux ordres.

Et d’ailleurs, de quel antisémitisme s’agit-il ? L’anti-feuj ordinaire, pendant de l’anti-beur, de l’anti. Mais là, pas quelques jours d’erreur, un mois, de coups, des humiliations, d’effrayantes photographies, jusqu’à ce que l’enlevé commence à ressembler aux images connues de tous, dans les quartiers comme ailleurs : crâne rasé, amaigri, cicatrices. Mais aussi : celui qui lui propose une évasion, à Ilan Halimi… Qu'il refuse, pour qu’il n’aie pas d’ennuis…

 

Fofana n’était presque jamais là, trop occupé à téléphoner, à faire ses allers-retours.

 

Et pourtant, malgré tout, cet antisémitisme là, d’habitude pourrait-on dire, me fait moins peur que l’antisémitisme qui s’appuie sur de savantes – et le plus souvent inexactes – analyses : pourquoi depuis tout ce temps, au fait ?

C’est à cela que les jurés tirés au sort se sont attelés pendant deux mois et demi. Treize heures-vingt heures. Il y a un moment terrible, à la cour d’assises de Paris, c’est quand on allume les lumières (pas très bien éclairée) , on a l’impression que ça ne finira plus jamais.

Donc, ils ont appris – car ils n’étaient pas forcément aficionados du fait divers – que Fofana avait emmené la mineure pour-peu-de-temps Emma à la République (« quartier juif »), lui avait dit qu’il avait repéré les commerces ad hoc qui fermaient le samedi, et expédiée dans une boutique de téléphonie. Parce que les juifs sont riches ( il ne lui est pas apparu que les riches ne tuent pas le temps en vendant des portables) et qu’ils se tiennent les coudes, c’est connu.

Emma l’appât, qui concentre sur elle une bonne partie des critiques envers le verdict - 9 ans de prison, ce n’est pas assez – est fille de réfugiée politique iranienne. Ce n’est pas anodin, lisez bien, vous qui vous indignez qu’on mêle Shoah et faits-divers « crapuleux » ( comme si on ne pouvait être les deux à la fois) : nous sommes tous héritiers de l’Histoire, tous. Mais l’inconscient, l’histoire, la vie, empruntent d’étranges chemins.

Emma qui depuis a tenté de se suicider.

Les jurés, ils n’étaient peut-être pas spécialistes de l’histoire iranienne.

Deux mois et demi, avec ces moments terribles, quand on vous lit dans le détail ce que ça fait, être arrosé de liquide inflammable, et allumé.

Le soir, vous rentrez chez vous – le métro est remboursé par la justice – et vous essayez de dormir, vous ne pouvez parler à personne, non parce que c’est interdit, mais parce qu’il y a des choses que vous n’arrivez pas à dire, sauf : c’tait rude, aujourd’hui.

Les juges, les avocats, les journalistes ( quand il n’y a pas huis-clos), apprennent à se défendre contre l’envahissement de l’horreur, cynisme, distance, blagues minables, alcool, musique niveau 12, poésie, les jurés, eux, ils se prennent ça de plein fouet.

Et, au bout du compte, ils doivent répondre à des centaines de questions (lorsqu’il y a 26 accusés) : Machin a-t’il, sur le territoire de la République ?

Et si jamais ils révèlent quoique ce soit du délibéré, condamnation ( la justice ne badine pas avec ça, je peux vous le dire). Ils condamnent et sont condamnés au silence.

Mais pas les lecteurs de Mediapart et d’ailleurs. Eux, ils n’ont rien vu, rien suivi, mais ils savent.

Il est scandaleux que les représentants ( et un de ces quatre, il faudra tout de même préciser, les représentants d’une partie de ) la communauté juive demandent à être reçus par la Chancellerie, face à des arrêts qui ne leur conviennent pas. N’avez-vous pas remarqué, ô scandalisés, que depuis quelques années Elysée et Chancellerie reçoivent à tour de bras médiatique les victimes, assoc, représentants de ? Qu’on promet des « verdicts exemplaires » avant tout procès, parfois avant même l’instruction ? Que le vrai problème n’est pas le CRIF, si critiquable soit-il, ni Me Szpiner, si coupable soit-il, mais le fait de placer la victime au centre du procès et donc d’adhérer par avance à la vengeance plutôt qu’à la sanction ? Que le problème est le nôtre, qu’il s’agisse de pédophilie, folie, crime en tout genre ?

« Ca ne sert pas la communauté juive », écrit quelqu’un. Non, ça ne sert pas. C’est censé servir ? A quoi ?

Remugles, retour de refoulé, confusions, préjugés, ignorance crasse des procédures : mais tout cela c’est nous, futurs jurés d’un second procès. Ce n’est pas rassurant. Cette France là, je ne m’y reconnais pas ; ni sur mediapart, ni ailleurs.

Chers jurés interdits de parole, que cet hommage vous soit rendu.

 

 

PS : Peut-être ici dernier billet, dernière intervention sur Mediapart. Les désaccords c’est l’ordinaire, voire source de réflexion, l’incapacité à entendre l’autre, la paresse qui vous dispense de lire, voire d’entrer sur google deux mots-clés qui vous éviteraient des bêtises : non.

« Il nous reste à parler à voix basse, entretenir le feu », m’écrit un ami cher .Hélas.

Et si c’est dernière occasion, toutes mes excuses à Fabrice Lhomme. Navrée. J’ai tiré à boulets rouges sur votre entretien, et j’avais tort. Ma colère ne s’adressait pas à vous, en fait, mais bien plutôt à la justice, car je pressentais ce qui allait se passer le lendemain. Les conclusions qui en seraient tirées.

Voyez-vous, on a fait le choix d’un procès silencieux, sans témoin extérieur. Parce que Fofana allait faire du cirque. Il l’a fait. Parce que les « quartiers » pourraient venir le soutenir : mépris, inintelligence. Parce que la LDJ ou d’autres pouvaient venir squatter la salle : allons, Philippe Bilger bien mieux que moi, sait que des procès à haute tension, il y en a eu à Paris, qu’il y en aura d’autres. Fouilles à corps, filtrage, éviction des fauteurs de troubles, c’est l’ordinaire dans ces cas-là.

On a fait le choix du silence : le risque de l’explosion mal informée.

Deux rouages ont grippé : Philippe Bilger, les jurés.

Les positions, de l’un et des autres, sont respectables. L’absence d’explication est coupable.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.