14 juillet sans grâce, et Noël en prison!

Dans les années 80-90, si l’annonce de la grâce collective annuelle traînait un peu, on retrouvait illico les détenus sur les toits. Aujourd’hui, c’est le silence : bien pire. Revendiquer est déjà exercer une forme de citoyenneté. Etienne Noël, une de ces rares personnes qui jamais ne sont tout à fait ressorties de prison une fois les portiques franchis, est un cinglé : il se bat depuis des années pour le respect de la personne détenue. Une épine dans le pied de l'Etat qui commence à faire école.

Dans les années 80-90, si l’annonce de la grâce collective annuelle traînait un peu, on retrouvait illico les détenus sur les toits. Aujourd’hui, c’est le silence : bien pire. Revendiquer est déjà exercer une forme de citoyenneté. Etienne Noël, une de ces rares personnes qui jamais ne sont tout à fait ressorties de prison une fois les portiques franchis, est un cinglé : il se bat depuis des années pour le respect de la personne détenue. Une épine dans le pied de l'Etat qui commence à faire école.

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Sarkozy, le premier, avait supprimé la traditionnelle grâce du 14 juillet qui, chaque année, avait au moins la vertu de décongestionner les prisons surpeuplées (  on vient de battre un nouveau record, mais c’est un domaine où nous nous surpassons souvent). François Hollande s’est bien gardé de la réinstaurer, cette grâce : éternelle frilosité d’un PS qui à force de trembler devant les accusations imméritées de laxisme, se contente de gérer « au moins pire ». Ce n’est pourtant pas, non plus,  l’occasion de tirer à boulets rouges sur Christiane Taubira, dont les convictions ne font aucun doute : pour l’heure, n’empêche,  la loi pénale est reportée,  300 millions d’euros sont débloqués… pour la sécurisation, la loi sur les peines planchers n’est pas abrogée, contrairement à ce que l’on a pu lire, mais  son application suspendue par circulaire ministérielle, ce qui est bien différent…

Les signaux sont  pourtant au rouge : ici et ici. , côté administration pénitentiaire.On en parle peu. Sauf fait-divers: alors pour quelques jours, la France a l’âme de Christine Boutin :  larmes aux yeux devant tant d’avanies carcérales, avant de s’en retourner aux tweets courants .

 

 Mais, de temps en temps,  quelqu’un fait bouger les murs. Etienne Noël a commencé gentiment de droite - et même sur la rive droite de Rouen, la bonne. A  gentiment débuté comme broker palais Brongniart. Puis ex-broker, au chômage. Repris son droit et presque par hasard, bifurqué du droit des affaires au pénal : un coup de foudre. Retour à Rouen, avec quatre enfants, une épouse pharmacienne ,  et une passion , la défense.

Le second choc, qui ouvre son livre, Aux côtés des détenus, remonte à 1995.

Cette année-là est l’une des très rares où il ne se « passe rien » dans les prisons françaises. Ni mutinerie, ni refus de plateaux, ni « incidents », ni saccage, ni évasion notable, ni grève des surveillants. A Libération, où je travaille alors, les prisons, désormais, c’est une Une de temps à autre,  surpopulation, ou bien coup de projecteur sur le cellules moisies de telle ou telle maison d’arrêt. Finies, depuis longtemps, les annonces taulard, les attentes aux sorties des parloirs pour glaner de l’info, les sacs entiers de courrier en provenance des prisons : on écrit à qui vous lit vraiment..

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Finis aussi, les intellectuels et les manifestants devant les maisons d’arrêt, les radio Gilda avec messages aux détenu(e)s.. S’il a marqué l’histoire, le GIP ( Groupe information prisons) co-fondé par Michel Foucault s’est tout de même auto-dissous … en 1973.  Libération ne fait que refléter l’état de la société : comme me le dit alors un « penseur » de la prison, en période de crise économique, les prisons, on s’en fout. Même si les crises contribuent à les remplir.

 

Le silence social est là, donc, lorsqu’en 1995 Etienne Noël rencontre, au parloir de la prison de Rouen, un jeune homme « au visage poupin, prostré, inexpressif » . Le certificat médical est plus loquace : battu, roué de coups serait un terme plus juste, violé à maintes reprises. Puis, il va l’apprendre, racketté, esclavagisé par deux co-détenus, enfin ostracisé en détention parce qu’il a parlé..  Avec lui, puis d’autres, Etienne Noël va découvrir la vraie prison, ses règles, ses us et coutumes, ses lois non écrites, ses réalités tues. Le jeune Rodolphe verra deux ans plus tard ses tortionnaires condamnés. Mais ce qui a empêché de dormir Etienne Noël, des nuits durant, c’est la façon dont l’administration pénitentiaire, qui doit aussi assurer la sécurité du prisonnier, a failli. « Erreur de placement, défaut de surveillance » : ces deux points juridiques identifiés, la boîte de Pandore est ouverte. Détenus qui n’ont rien à faire en maison d’arrêt, violeur récidiviste placé avec un jeune homme fragile ( un  autre détenu, avant Rodolphe, avait subi le même sort). Et voici en quoi va consister l’essentiel des actions de Me Etienne Noël, avocat au barreau de Rouen, depuis 1995 : éplucher maniaquement les lois, des règlements, des jurisprudences,  nommer, juridiquement, ce qui ne va pas ; ne pas reculer devant les interminables procédures administratives, exiger des réparations,  essuyer deux défaites pour une victoire, insister pour visiter les endroits reculés en prison, insister pour voir le détenu, et surtout, interpeller l’Etat encore et encore.

En prison, l’insignifiant peut devenir grand, les plats infects générer une brutale épidémie , la cohabitation à quatre dans 11m2 ouvrir sur la mort.

Des histoires, il y en beaucoup, dans Aux côtés des détenus et dans la vie d’Etienne Noël. Et ce  ne sont pas que des histoires. Il y a des  juges qui réfléchissent et osent, d’autres assoupis dans le statu quo, des prisons tiers-mondisées, et des ultra-modernes où les rapports humains se réduisent aux clics des portes commandées à distance, des mitards zones de non-droit, des prisonniers qui promettent et ne tiennent pas une fois dehors, des stars du barreau pas très partageuses en matière de medias,  des gens qu’on ne libère pas, parce que… Justin.

Il y a Justin. « Le pire des dossiers », dit Etienne Noël. 77 ans, quarante ans de prison, reclus dans une cellule, sans famille. Une correspondante de prison alerte l’avocat. Justin est un  vieil homme, incontinent, qui n’a « vu personne » depuis vingt ans. Il a perdu la tête. De premiers experts médicaux jugent son état compatible avec la détention.Justin meurt, « comme un chien »,  avant l’arrivée des seconds. Il ne savait plus pourquoi il avait été condamné, ni à quelle peine. Il ne reconnaissait jamais son avocat qui à chaque visite devait lui réexpliquer. Justin, oui, est un cas extrême : mais son existence même dit beaucoup. Et pas seulement sur l’individualisation des peines chère à notre système, qui a dû se perdre en route.

 

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Et pourtant,  Etienne Noël respire, sinon l’optimisme, du moins l’heureuse combativité.  Certes, son nom circule dans les taules, et il passe pas mal de temps dans les trains. Mais ce qu’il raconte, ce sont aussi  des victoires  partielles mais réelles, les efforts et les informations qui se conjuguent : avec le contrôleur des prisons, Jean-Marie Delarue, qui préface son livre, avec l’OIP ( Observatoire international des prisons), dont Antoine Lazarus a pris la tête. Lazarus, qui a co-fondé dès 1973 le Groupe multi professionnel des prisons, d’une longévité remarquable puisqu’il travaille toujours.

Ici, insertion, avec un entretien diffusé par France Culture en février dernier qui n’élude aucune des questions qui fâchent, ne s’enferre pas dans les statistiques etmérite d’être écouté si vous en avez le temps.

Les matins - Journée spéciale 24 heures Prisons © France Culture

 

 

 Le 4 juillet dernier , l’OIP a dénoncé les graves maltraitances de gardiens sur des détenus dans l’Isère. Au moins, cette fois, Jean-François Copé ne pourra pas dire, comme en 2011,  que leur rapport n’est pas suffisamment circonstancié…Avec un bel ensemble, la presse a répercuté la dépêche AFP. Le 9, on annonçait une « prise d’otage » dans cette même prison ( un détenu avait saisi l’avant-bras d’une surveillante stagiaire. Il avait un poinçon. On négocia.  A cette occasion,  on s’aperçut que sa place n’était pas en prison, mais en psychiatrie).

 « S’ils veulent construire des murs, nous bâtirons des ponts » : la phrase (celle de Newton, ou presque) figure en exergue du blog d’Etienne Noël. Un tag  lu sur un mur, dit-il.  Les ponts se créent..  Rouen, Caen, Marseille, Rennes,  La Santé, Fresnes, autant de condamnations de l’Etat. Il y a 15 jours un autre avocat l’a emporté à Versailles.  Des procédures sont en cours. Etienne Noël, lui,  croûle sous les demandes  de stages dans son cabinet…

Aux côtés des détenus, un avocat contre l'Etat, Etienne Noël et Manuel Sanson,  éditions François Bourin, 20 €; 

Lire aussi l'enquête de Michael Hadjenberg, ici.

 

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