Dominique Conil
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Billet de blog 15 avr. 2016

Dominique Conil
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Lettres d’amour à une éditrice par printemps froid

Qu’avez-vous lu, enfant ? Qu’avez-vous lu, avec vos enfants ? Et que ne liront-ils plus, peut-être ? La jeunesse c’est l’avenir, qu’on nous répète. Hélas, on s'occupe de son présent. Ceci est un conte, pas un compte. Mais les contes sont bien plus féroces.

Dominique Conil
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© DR

C’est un simple blog, La ficelle, qui grandit chaque jour. Je pourrais même économiser sur l’effort en renvoyant vers les textes d’Agnès Desarthe, Christophe Donner, Alice de Poncheville, Fanny Chiarello, Claire Castillon, et bien d’autres . Ils se suffisent, ils se décalent, ils s'envolent,  et on souligne, ils sont courageux. C’est bien affûté. Tous ces textes parlent de livres écrits pour des enfants, des pré, des ados, voire des post-ados ( il y a des lectures faites à onze ans dont on ne revient jamais tout à fait). Tous parlent de cette rareté, désormais, le travail en absolue confiance avec une éditrice, Geneviève Brisac, écrivain elle aussi, au sein de l’Ecole des loisirs depuis 1989, en arrêt maladie et mutique pour l’heure, qui à l’évidence n’est pas formatée comme on le souhaiterait.

Je pourrais renvoyer, et renvoie, mais l’Ecole des Loisirs, j’ai une tendresse. C’est une affaire d’oreiller, de cheminée, de temps, de plaid : ces instants où passe le livre. C’est une affaire de bouquin posé mine de rien, qui traîne, à l’âge où l’oreiller et le plaid, il faut oublier.

Je pourrais renvoyer, et renvoie, mais je fais partie des errants du secteur dit « littérature jeunesse ». Même à la Fnac, où l’on a tendance aujourd’hui à laisser une simple vitrine vu qu’on peut commander sur internet ( sans lire, sans toucher) c’est impressionnant. La littérature jeunesse, nom d’un chien, quelle production ! Et quelle qualité  ! ( Bon, pas toujours, des fois c’est beau et bête). Je repense souvent à Marina Tsvetaeva faisant scandale en écrivant dans la presse de l’émigration  que la littérature jeunesse soviétique était formidable. Ce qu’elle avait capté, Marina, c’est que bon nombre d’écrivains incapables de satisfaire aux normes du réalisme socialiste, avaient trouvé refuge à cet endroit-là, formidable base de repli et pari sur le futur. ( Elle n’analysait pas comme ça, elle avait saisi à sa façon, intuitivement, littérairement, rien qu’une poétesse). A chaque fois, donc, je me dis que peut-être il y a là, à nouveau, une base de repli et un pari sur le futur, en milieu tempéré. C’est sans doute un effet de mon pessimisme, mais pas une digression.

A l’Ecole des Loisirs, il n’y a pas de « repreneur » sauvage, de fusion, d'acquisition, d'actionnaires aussi anonymes qu’impitoyables. Non, c’est doux et policé comme le passage de la débroussailleuse dans le jardin : après, c’est propre, les myosotis ont calanché . Ca ne dépasse plus, ça n’envahit pas. Albert Huschmid, que voici nommé à la tête des mauvaises herbes, directeur éditorial, préposé à la relecture et publication de tout texte, a grandi en Suisse austère avec la Bible comme distraction ( pas si mal quand ce n'est pas exclusif), et s’est épanoui, dit-il,  dans la littérature enfants après 1968. Ah, Chien bleu :je traque les mômes pour pouvoir le relire . Et tant d'autres, Solotareff, Nadja à jamais. Mais comme les temps, les gens changent.

Louis Delas, PDG de l’Ecole des loisirs, après un très long détour par Castermann, plus féru de BD que de textes, succède à son père . Il a une idée : ces romans déprimants, où l’on parle de problèmes ( même si justement parler de la peur exorcise celle-ci) doivent laisser place à des « feel good stories », l’américanisme n’est pas là pour rien, à des héros positifs ( bonjour Marina !), cette référence-là n’est pas là pour rien  non plus ( entretien dans Livres Hebdo).

Cela me parle d’autant plus que je suis une adepte de la « feel good story ». Chacun les siennes. Quand je suivais pour Libération des procès terribles, humanité foutue, que le soir à l’hôtel ça ne me laissait pas dormir, je lisais des polars bien noirs. Il y avait un genre de justice et même des happy end, dans les polars : les mots me sortaient de là. Je m’endormais avec les bonbons « bienvenue »  et l’idée que le crime était puni, alors même que ce qui me tarabustait, c’était que certains crimes étaient annoncés, et punis, oui, pour ne plus les voir. Que le monstre était autre.

Je suis aussi une lectrice passionnée des divers prix Staline, avec héros super positifs dans un monde qui l’était moins : je cherche le vrai dans le faux, je trempe l’acier avec enthousiasme et désormais pense toujours à Isaac Babel, à ses héros qui n’arrêtaient plus de virer négatifs, avant la balle dans la nuque.

Rien de tel à l’Ecole des loisirs, rassurez-vous. On « écarte », on place sous contrôle, Geneviève Brisac et Chloe Mary, on « écarte » certains auteurs, allez, ne parlons plus de deuil, même sous forme inventive, vitale ( Pochée), ne parlons ni d’Argentine, ni du mois d’octobre,  tout cela, dans un monde où à six ans on sait promener un doigt sur une tablette pour la décapitation en direct ou presque. Faut-il enrober  d’une douce polaire rose avec produits dérivés, ou peut-on mettre des mots sur le réel, pour garder la capacité de penser, et changer, celui-ci ? Ne pas en être le voyeur captif ? C’est une question qui se pose chaque jour, en un clic. Vous voyez, la littérature jeunesse, ce n’est pas de la blague.

 Ah, tous ces Perrault, Grimm, Andersen ont quand même eu du bol, côté éditeurs. Le serial killer Barbe-bleue, l'inceste de Peau d'âne, le grand parours dépressif de La reine des neiges avant Disney, ces parents qui vous larguent ( Petit poucet),  ces Vilains petits canards qui deviennent bêtes cygnes,  sans oublier la Comtesse de Ségur née Rostopchine, cette sadique que seules les filles lisent, et c’est bien dommage. Affreux délices, pleurer sur un âne parce que pleurer tout court, on ne sait plus trop. A côté des anciens, les auteurs modernes sont des tendres.

© dr

C’est donc au nom des petites sirènes frigides, des femmes vieillissantes de Blanche Neige, avec nains suspects, des mille matelas Ikea de la princesse sur son pois, de la chambre d’exécution sous sucre glace d’Hansel et Gretel, de ces Souliers rouges de l’obsession, de l’abandon, de la castration féminine, qu’ici je rends un hommage très positif, très feel good, à une éditrice qui publie best-sellers, moyen-sellers et bad sellers et long-sellers, des livres  vraiment écrits, qui construisent l’imaginaire d’aujourdhui,  de demain. C’est très difficile : je lis un quotidien, je vis ma vie, avec si souvent l’impression que vingt ans ne seront pas de trop pour écrire, et non commenter. Alors, pensez, pour  l’irascible douze ans au clavier agile et désarroi enfantin.

 Geneviève Brisac  suscite ces textes qui sont certes de soutien, mais textes d’abord. Je les ai relus le soir, feel good éditorial, c’était comme une série, ouverture sur la saison suivante.

Ou alors, Geneviève Brisac, elle est un peu trop positive. Ca dépend du sens que l’on donne au mot.

On précise: Agnes Desarthe, qui préside le jury du Livre Inter cette année, publie dans quelques jours Le roi René aux éditions Odile Jacob, Claire Castillon un recueil de nouvelles, Les messieurs ( contes cruels, dit le résumé) aux éditions de l'Olivier en mai,  Christophe Donner un roman à la rentrée chez Grasset. J'en oublie et surtout j'en néglige, c'est pour donner une idée.

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