Renvoyé très spécial

Sous le métro aérien, Edmond se tient bras ballants. Immobile et élégant. Ce costume lustré aux coudes est son rempart d’orgueil. Une rame passe qui nous assourdit, il rit. Je n’entends pas bien, mais je sais qu’il me rappelle la blague de Sammy Davis junior que je lui ai racontée un jour, « noir, juif et borgne ».Comme dit Edmond : « Noir et journaliste réfugié, c’est pas mal non plus ».

Sous le métro aérien, Edmond se tient bras ballants. Immobile et élégant. Ce costume lustré aux coudes est son rempart d’orgueil. Une rame passe qui nous assourdit, il rit. Je n’entends pas bien, mais je sais qu’il me rappelle la blague de Sammy Davis junior que je lui ai racontée un jour, « noir, juif et borgne ».Comme dit Edmond : « Noir et journaliste réfugié, c’est pas mal non plus ».

Il y a quatre ans, Edmond était rédacteur en chef. Je ne peux indiquer ni de quel journal, ni dans quel pays. Frères, sœurs et ex-épouse y vivent toujours. Rédac chef, c'est-à-dire à l’entendre ordonnateur, auteur, relecteur, maquettiste, le tout avec des ordinateurs bons pour la casse, des connections capricieuses. Il adorait ça, mais il a dénoncé dans ses colonnes les malversations d’un important politique.

Edmond accepte un café, l’ami ne viendra plus. Dommage, dit-il du bout des lèvres, sourire, rides qui se marquent, ce gris qui feutre sa peau. Quinze jours dans un parking, la nuit. Il tire soigneusement sur son pantalon en s’asseyant. Je le sais maintenant, il cache les cicatrices que les chiens policiers lui ont laissé sur les jambes. Il les a cachées deux années durant.

Nous bavardons.

A la Maison des Journalistes, il a vu Lola, il y a peu. Elle est haïtienne, un tanagra, aurait écrit Balzac, ossature légère, épaule découverte, beauté fragile mais aigue, dans la mouise, ajouterais-je. Ex-Journaliste vedette, présentatrice du vingt heures, elle fut embauchée comme vendeuse dans une de ces pâtisseries de luxe citées dans les magazines. Si jolie, si précise. Néanmoins, il lui fallait, au bout de quelques jours, présenter un cv, ce qu’elle fit. Virée. La patronne n’aimait pas commander les macarons à une star de l’info en exil.

« Ca va », dit Edmond. Il n’a pas avancé dans la rédaction de son projet, cette France vue.. par lui. Des Lettres persanes d’un nouveau genre, disait-il. Dans un foyer, c’est difficile. Ce qui s’insinue de mois en mois, de regards d’huîtres en lettres de candidatures mortes, c’est ce doute de soi, très lent naufrage tandis qu’on pianote sur un clavier pour avoir des nouvelles du pays.

A la Maison des Journalistes, Edmond a vu Boualem, fiévreux dessinateur kabyle que son succès a mis en danger. Il a erré un an dans les rues de Paris. Il fait aujourd’hui gardien de musée. Les rédactions parisiennes ne connaissent pas ses dessins .Dommage, ils évoquent ceux du New Yorker. Boualem le soir dessine sur une table de camping. Mais parfois, devant sa feuille, et sous la lampe : « je suis vide », dit-il.

Et donc Louis, venu recevoir un prix international de presse, pour une enquête dérangeante qui s’est retrouvé en zone transit de l’aéroport, portable à l’oreille ( « ne reviens pas), F. qui a couvert par hasard une manifestation interdite, dont les photos on fait le tour du monde ( arrêté, menacé pour ainsi dire exfiltré..

Il y a .. J’en connais des histoires, le noms sont à changer, les écouter c’est voyager, Bielorussie ou Pakistan, plus souvent divers pays africains, ou d’Algérie. Tous convergent – six mois d’hébergement, trente personnes par an – vers cette Maison paquebot du quinzième arrondissement ouverte depuis cinq ans grâce à Danièle Ohayon de France Info. Reporter sans Frontières donne un coup de main pour bétonner les dossiers qui permettent de décrocher le statut de réfugié politique. Six mois, c’est beaucoup quand on se retrouve avec une chemise de rechange sur un trottoir, six mois c’est très peu quand on a été torturé.

Après c’est RMI.

Et même souvent Rmi amputé de l’argent qu’on envoie à la famille restée là bas.

Il y a de tout, parmi eux, du journaliste-ambianceur ex-roi de la radio, à l’ancien rpporteur auprès de l’Onu. Fines plumes , ou pas, comme ailleurs.

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Des écoles de presse prestigieuses accueillent un, deux, candidats au niveau pour une formation à nos exigences françaises.

Nous sommes quelques uns, journalistes ou pas, à donner un coup de main. Enfin, on essaie. Dans le contexte qui est celui de la presse aujourd’hui, avec jeunes journalistes cordialement invités à travailler pour presque rien, décrocher un poste pour un journaliste noir d’âge moyen, par exemple, relève de l’exploit. Cela arrive.

Plus souvent, il arrive ceci : ils sont les hommes entrevus dans des guérites diverses, vendeurs occasionnels de cartes unicef ou de téléphonie mobile ou abonnés aux formations, veilleurs de nuit. L’homme en combinaison orange qui vous tend un ticket était peut-être éditorialiste, il y a peu.

Nous sommes quelques uns, et pas assez, à l’évidence. Pour cette liberté de la presse là, que nous connaissons surtout sous la forme - « un journaliste abattu à… », entrefilet – c’est trop peu. Pour une fois, il ne s’agit pas seulement d’argent ( encore que… bienvenue aux adhérents, voir liens plus bas), mais de relais, à Paris, mais aussi en région, avec pour premier objectif du travail, et lorsque c’est possible, un travail qui ne soit pas un exil de plus.

« Quoi de neuf ? », dit Edmond. Lui, il n’a rien de neuf. Il louche sur mon journal, étalé sur la table. La presse française est trop chère pour lui, il la consulte à la Maison des Journalistes, quand il y passe. Sur une colonne, la Une de Siné-10 septembre. Est-il au courant ? Pas trop, à l’évidence. Je lui résume, avec développement sur les fermes prises de position des uns, des autres. Il a un peu de mal à suivre, on dirait. Il dit qu’il va y aller, sa banlieue n’est pas si proche. « Liberté d’expression… », dit Edmond. « Formidable débat », ajoute -t’il. Il a un côté pince-sans-rire, Edmond.

Le site de la maison des journalistes

http://www.maisondesjournalistes.org/

Accès direct aux Amis de la maison des journalistes ( adhésions)

http://www.maisondesjournalistes.org/oeil/files/bulletin%20AMDJ.pdf

Contact direct : Solange Richard, 01 43 72 60 27

 

arton145.jpgOpération "renvoyé spécial", en coordination avec les NMPP: des journalistes se rendent dans des lycées ou collèges à l'invitation de ceux-ci.

 

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