Tieri Briet, de l'enfant aux roms, un homme du voyage

La première fois que j’ai lu Tieri Briet, c’était un soir d’été, sur Facebook. Un homme en quelques lignes disait qu’il accompagnait sa fille anorexique à l’hôpital, dans le Sud. Je ne le savais pas, et lui non plus sans doute, mais c’était le début d’un livre.

La première fois que j’ai lu Tieri Briet, c’était un soir d’été, sur Facebook. Un homme en quelques lignes disait qu’il accompagnait sa fille anorexique à l’hôpital, dans le Sud. Je ne le savais pas, et lui non plus sans doute, mais c’était le début d’un livre.

 

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L’homme posait une question, ou plus probablement s’en posait une. J’ai oublié laquelle. On comprenait immédiatement qu’il était proche, en complicité avec sa fille, Leàn, et que le corps fragilisé de celle-ci, la décision qu’elle avait prise de se rendre là-bas chez les médecins, à Nîmes – « la chambre a une fenêtre qu’on ne peut pas ouvrir, l’armoire a deux parois défoncées, l’infirmier s’en excuse » - tout cela le touchait profondément.

Puis Leàn s’est éloignée ; elle a choisi d’aller poursuivre ses études loin d’Arles, où demeure son père. Fixer le ciel au mur, en quatorze chansons-chapitres, c’est la lettre du père, après cette violente adresse au père qu’est le corps anorexique. C’est la lettre de la continuité, au moment de l’indispensable rupture. Nous pouvons tous citer dix livres où il est question d’un père qui ne sait pas aimer ; combien d’un père qui ne peut  tout à fait renoncer à l’enfance de sa fille, et à l’extraordinaire complicité d’avant ?

Tieri Briet © DR Tieri Briet © DR

De Leàn absente, nous saurons qu’elle peut franchir les grilles de la piscine municipale pour nager la nuit ( mais plus souvent vers le large , en Camargue), qu’elle étudie tard le soir, qu’elle s’est inscrite dans l’équipe de rugby, qu’elle fut enfant fragile à Bruxelles, enfant des bois dans le Lot, copine d’un vieux garagiste,  qu’elle est de ceux qui tombent dans Rimbaud, et  ceci, image récurrente : « une jeune fille étrangère ». Princesse de l’ailleurs.

Quatorze chansons-chapitres, du père qui lui, dévore la vie , s’emporte, créée le groupe Dissidences, milite sans trêve pour les Roms, dans la vraie vie comme dans les allées internet, tombe amoureux, fait des bébés, ouvre des ateliers d’écriture pour enfants dans une grange,  roule vers l’Albanie à la recherche d’une écrivain inconnue et morte depuis les années 80, un ogre bienveillant, avec bottes de sept lieues. Nouvel amour, nouvel élan, elle se prénomme Noémie, est enceinte au moment où Leàn repousse la nourriture sur le bord de l’assiette. « Ton corps est venu se creuser sous mes yeux, quand celui de Noémie se bombe déjà dans la fierté d’attendre ». ( Et ce sera tout, pas de psycho tout en un, pas d’histoire familiale : l’intime est ennemi de l’exhibition).

 

Il y a deux jours, Tieri Briet, sur Facebook, mettait en ligne une photo : une princesse dont un ours baisait la main. Au même moment je me disais que pour conjurer la séparation, pour protéger sa fille de la peur, il avait convoqué des fées. Pas les plus reposantes des fées. « Je crois qu’après leur mort elles peuvent encore transmettre une force à ceux qui, comme toi, refusent de transiger sur l’essentiel ».

La première est mondialement connue ( sinon toujours lue), Hannah Arendt.La seconde est mondialement  quasi inconnue ( et attend d’être lue), Musine Kokalari. Elles ne sont pas sans rapport entre elles. Musine Kokalari, son nom  sur google…, hormis un Wikipedia en anglais, figure pour l’essentiel sur des sites albanais. Restent la photo d’une jolie jeune femme, et ce que l’on peut lire dans Fixer le ciel au mur, en espérant un jour  la lire tout court.

Musine Kokalari © DR Musine Kokalari © DR

Musine Kokalari, née dans la même ville qu’Ismaïl Kadaré ( lequel se fait rudement interpeller par les anciens dissidents albanais à son sujet) , lointaine cousine d’Enver Hodhxa, fut d’abord une fille chanceuse : elle est éduquée, parle plusieurs langues comme de rigueur dans cette bourgeoisie européenne disparue, étudie en Italie ( c’est déjà plus rare), publie trois romans ( la toute première femme, en Albanie ). Puis la guerre. Puis l’arrivée au pouvoir des communistes. Puis ses deux frères abattus en prison sans jugement. A 28 ans, en 1944,  elle décide de créer un parti social-démocrate, idée dangereuse dans un pays qui n’est pas encore pro-chinois mais immédiatement stalinien. Elle est jugée devant une salle comme toujours bondée d’un public aux ordres, dit publiquement, pour la première et dernière fois, qu’elle ne hait pas le communisme, mais réclame pluri-partisme et élections libres. « Vous punissez mes idées ! ». Elle est condamnée à 28 ans de prison à Burrel, un endroit dont on sort plus souvent mort que vivant.

Elle en sort vivante 18 ans plus tard et est donc ainsi, en relégation, condamnée pour le reste de sa vie au balayage de trois rues, dans une bourgade au nord du pays. Lorsqu’elle tombe malade – un cancer – l’accès à l’hôpital lui est refusé. Lorsqu’on l’enterre en 1983, on lie ses poignets avec du barbelé, au cas où.

Sombre référence, pour Leàn ? Musine Kokalari, c’est aussi le miracle. Ces petits carnets, écriture à l’aube, avant la journée de travail, des années durant. Sa découverte dans un livre anonymisé par du papier journal, d’un texte d’Hannah Arendt. A laquelle elle parvient à faire passer une lettre, qui commence par une citation de Rilke, qu’elles admirent toutes deux : « Et qui si je criais, m’entendrait donc  depuis les ordres des anges ? » Arendt alertera entre autres le Pen club, et dès les années 60 Musine Kokalari figurera parmi la trentaine d’écrivains albanais persécutés par le régime. Ce qui d’ailleurs ne changera rien à leurs destins.

Ce que l’on nomme à tort le courage ordinaire d’un lointain cousin et de sa femme, qui seront expulsés de l’université, éloignés, et  vivront pauvrement à cause de cela, aura sans doute aidé davantage. Traversant l’Albanie pour passer deux heures clandestines avec la balayeuse de Rreshen, qui travaille sous la surveillance d’un policier ( lui-même peut-être sous la surveillance d’un autre policier, vieille blague de l’Est). Qui conserveront – et leurs enfants ensuite – les carnets, les écrits de Musine Kokalari. Le dernier miracle, c’est Tieri Briet roulant avec compagne enceinte vers l’Albanie, à la recherche de Musine, et jurant qu’on la traduira, qu’il le faut.

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Et voici l’autre thème, dans cette lettre du père, le déplacement. Oh, l’auteur jure aimer Arles, et c’est surement vrai,  mais aux rues étroites  il préfère la digue sur le Rhône, le ciel, le fleuve qui va vers le delta, le delta vers la mer. L’endroit du déplacement. C’est là aussi qu’il rencontre le rom Toutouyou  (« la fatigue  a fini par  remplacer la peur dans sa vie au pays des Français »). Un homme du déplacement, lui aussi, considéré comme déplacé, un peu partout.

Quatorze chapitres-chansons, Nino Ferrer comme Billie Holliday, Daniel Darc comme Camille, souvent chantées dans la voiture, écrit-il, retour de la piscine comme départ pour l’Albanie : les lettres du père à sa fille, à leur façon, rendent hommage à son déplacement de jeune fille étrangère.

 

 

 

 

Fixer le ciel au mur, de Tieri Briet, 140 pages, éditions du Rouergue, col. La brune, 15,30€.

 

 

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