La mort de Marina Tsvetaeva ( sans impassibilité)

Fin août 1941, la poétesse Marina Tsvetaeva, s’est pendue dans un bled du Tatarstan, Ielabouga. Le NKVD local aurait-il donné le coup de grâce à cette femme à bout de résistance arrivée dans le flot des écrivains-réfugiés ? Irma Kudrova a enquêté et c’est passionnant.

 

 

La rivière Kama à Ielabouga © DR La rivière Kama à Ielabouga © DR

 

 

Irma Kudrova est née en 1929. Elle se souvient, petite, avoir découpé dans un journal le portrait de Iejov : elle  trouvait une sympathique tête de lutin au plus productif de ceux qui dirigèrent les purges. C’est l’une des choses que relate en passant la philologue petersbourgeoise signifiant ainsi qu’ elle appartient pleinement à l’époque qu’elle évoque. Elle découvrit plus tard les rares publications des poèmes de Marina Tsvetaeva, qui ne rendaient pas compte de l’immense travail poétique accompli dont parle Patrice Beray dans son article. Ce fut néanmoins la rencontre d’une vie, et si Irma Kudrova dut attendre 1991 pour publier en Russie son premier livre sur Tsvetaeva, elle devint, avec Anna Saakiants et Maria Belkina, la plus reconnue des biographes russes du poète. Empathique et exigeante à la fois.

Marina Tsvetaeva et des amis,  Moscou 1940 ( Mour à droite) © DR Marina Tsvetaeva et des amis, Moscou 1940 ( Mour à droite) © DR

« L’impassibilité si précieuse pour l’investigatrice me fait défaut » note-t’-elle en préface à La mort de Marina Tsvetaeva. Mais investigatrice, elle l’est. Au pays de la rumeur-reine, elle croise et recroise ses sources.Pour une courte période, à laquelle Vladimir Poutine mettra fin, les archives du KGB ( soit aussi NKVD, Guepeou, post-Tcheka et pré-FSB..) s’ouvrirent aux chercheurs. Une mine. Les grandeurs et les misères, surtout les misères terribles, par tomes entiers. C’est l’une des faiblesses des régimes autoritaires : ils consignent.

Irma Koudrova lit alors non seulement  tout ce qui concerne Ariadna et Sergueï Efron, la fille et le mari de Tsvetaeva,  arrêtés en 1939, mais aussi les dossiers de ceux qui furent interrogés dans la même « affaire ». Elle suit ainsi le destin de  ces Russes émigrés ou enfants de, majoritairement à Paris-banlieue ouest,  qui se rallièrent au communisme, souvent avec une ferveur d’autant plus grande qu’elle n’était confrontée à aucune réalité. Du moins jusqu’à leur retour, ou elle fut souvent brutale.

Une rumeur court, basée sur les souvenirs d’un espion soviétique, Cyrille Henkine, et les propos qu’il dit tenir d’un ancien du NKVD, Makliarski, devenu scénariste. Celui-ci soutenait que, quelques jours avant sa mort, Marina Tsvetaeva avait été convoquée par le NKVD local. Là, on lui aurait demandé  de devenir informatrice.

Irma Koudrova est d’abord plus que sceptique. Elle a rencontré des dizaines de personnes qui ont croisé, parfois côtoyé, Marina Tsvetaeva pendant les deux dernières années de sa vie. Pendant les quinze derniers jours. Les trois derniers jours. Lu les nombreux livres, mémoires et impressions qui surgirent lorsque la poétesse accéda à une célébrité inconnue de son vivant. Parfois contradictoires mais unanimes sur certains points, le visage gris pierre et le désespoir palpable d’une femme à bout. Courir les queues de prisons – colis accepté, signe de vie, colis refusé signe de mort ou d’envoi ailleurs – longer le musée créé par son père et courir après une inaccessible chambre de douze mètres carrés, courir après les traductions ( décrochées, difficilement, avec l’aide de Pasternak) . Trembler quand la nuit ralentit une voiture, qui pourrait être celle de l’arrestation. Trembler devant Hitler, et depuis longtemps, pacte-germano soviétique ou pas. Dès 1938, Marina écrivait sur la Tchéchoslovaquie aimée, et envahie, pressentait ce qui allait suivre, la mort d’une certaine Europe. Trembler à cause des bombes qui tombent sur Moscou, avec Mour, l’adolescent devenu hostile, de garde sur le toit. Ecrire d’inutiles lettres à Staline.Vivre une solitude si intense qu’elle en devient muette en public. Et peut-être par-dessus tout – non  en terme de gravité mais parce que cela,seul,  la tenait debout – ne plus écrire. Alors, franchement, y avait-il besoin de la main du NKVD pour tenir la corde ?

La maison où Marina Tsvetaeva s'est pendue en août 1941 © DR La maison où Marina Tsvetaeva s'est pendue en août 1941 © DR

N’était-ce pas une façon , alors très en vogue, de rendre responsable le KGB/NKVD de tout, et d’ainsi absoudre par avance le reste du pays ?

Arrivée dubitative à Ielabouga, Irma Koudrova en est repartie très troublée.  Cyrille Henkine, l’espion, avait grandi en France à Meudon, il était un proche de la famille, et c’est Serguei, le mari de Marina, qui l’avait aidé à partir combattre en Espagne.  Mais comment, dans cette période débâcle, alors que les écrivains évacués, après dix jours de navigation fluviale, cherchaient qui un toit, qui un emploi ( jamais le Tatarstan ne connut un tel élan écrivain-prolétaires, avec lectures poétiques en salve), comment un dossier Tsvetaeva serait-il arrivé auprès du NKVD ? Et pourtant la fiche, avec toutes les informations dangereuses, « Garde blanche », ex-émigrée, anti-soviétique, était parvenue au siège local du Parti… via l’Union des écrivains ! Irma Kudrova le vérifie, en moins de 48 heures, tout Ielabouga était au courant. Elle reconstitue les déplacements. Et Marina Tsvetaeva, qui d’ordinaire n’accomplissait aucune démarche sans demander qu’on l’accompagne, semble bien s’être rendue seule à un rendez-vous avec les autorités. Et le KGB confirme : pas de trace écrite si rien n’aboutit ( une suicidée n’informe plus personne), mais bien sûr, il était évident alors, de faire pression sur une femme en position de faiblesse. Koudrova raconte une époque, hors sentiers héroïques.

Une femme « gris pierre », qui ne comptait pas, même pas envoyée à Tchistopol où se trouvaient les écrivains plus connus. Deux jours avant son suicide, Marina Tsvetaeva voyait les choses s’arranger un peu. Autorisée à vivre à Tchistopol. Travail en vue. Accueil chaleureux de quelques-uns qui se souvenaient d’elle, auxquels elle refusa de réciter les « vieux trucs » de ses vingt ans, pour dire Le poème de l’air… et puis rien. Ratant le rendez-vous du soir, reprenant soudainement le bateau sur la Kama, rentrant à Ielabouga, se tuant le lendemain.

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La mort de Marina Tsvetaeva, Irma Kudrova, traduit du russe par Hélène Henry, 300 pages, éditions Fayard, 19€. Préface de George Nivat qui n'est hélas pas évoquée ici, car ayant oublié le bon livre à la campagne, j'ai dû travailler avec la version anglaise...

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