Le Louvre des steppes: mais c’est pour mieux te voir, mon enfant

Comme l’écrit ironiquement le Fergana news, les autorités ouzbèques chérissent l’art. C’est bien ce qui inquiète le musée Savitsky. Celle qui depuis des décennies protégeait l’extraordinaire collection de l’avant-garde russe plantée en plein désert a été brutalement évincée.

 

 © DR © DR

C’était une petite femme ronde, affairée, qui d’une étroite pièce à l’autre, remontait un store, reculait de deux pas. Guère plus, on butait vite sur des toiles accotées aux murs. Dans un coin, une vitrine poussiéreuse abritait l’espèce définitivement éradiquée de ces tigres qui vivaient autrefois près du Syr-Daria, ou la faune qu’on trouvait aux abords de feu la mer d’Aral. C’est pour la mer d’Aral que nous étions venus,  et nous nous retrouvions, l’équipe du cinéaste Micha Lobko et moi, à regarder ce trésor. Nous ne connaissions pas les noms de la plupart des peintres dont on tirait précautionneusement les toiles, mais c’était saisissant. Là, à Noukhous, capitale de la petite république pas très autonome du Karakalpak, Marinika Maratovna Babanazarova veillait sur ce qu’Igor Savitsky lui avait confié – des antiquités sauvées souvent in extremis du grand bond en avant ouzbek, soit la gigantesque monoculture du coton, et une collection de 40 000 toiles, peintres russes des années vingt et trente, dont les œuvres ne se conformaient pas aux réalisme socialiste en vigueur.  Ce jour-là, remontant et descendant les stores ( il s’agissait de protéger les toiles de la lumière, mais aussi des vents chargés de sel qui rongent petit à petit Noukous depuis que la mer a disparu),  Marinika expliquait qu’il faudrait trouver de l’argent, abriter tout ceci , mais que cela n’intéressait personne. On peut vous dire que cela a changé.

Le capital de Kurzin, arrêté deux fois © Musée Savitsky Le capital de Kurzin, arrêté deux fois © Musée Savitsky

Elle racontait l’histoire d’Igor Savitsky , un ami de son père, ukrainien d’origine, tombé en amour avec la région, homme incroyablement libre ( mais le Karakalpak n’était pas au centre des préoccupations de l’Union) qui pendant quarante ans  avait réuni des tableaux venus de partout : artistes non exposés accusés de formalisme, ateliers désertés pour cause de peintre arrêté, un « rebut » extraordinaire qui forme aujourd’hui la plus belle collection au monde de l’avant-garde russe des années vingt et trente,  juste derrière celle de Saint-Petersbourg, mais aussi des tableaux rares, où l’orientalisme croise le modernisme, des « arrière-gardes » de toute beauté. Malade, avant sa mort en 1984, il avait confié l’œuvre de sa vie à cette toute jeune femme, Marinika Babanazarova.

Après 1992, la région autrefois « fermée » s’est largement ouverte. On peut aujourd’hui faire un tour en car climatisé à Moinak, devenue bourgade fantôme de l’ ex-bord de mer, et visiter le musée, achevé en 2002. L’architecture extérieure peut se discuter ( et les plaques de marbre déjà tomber ..) mais , quitte à enquiquiner tout, le monde, Marinika Babanazarova. s’est montrée intraitable sur les conditions de conservation, d’exposition, d’archivage. Des journalistes du monde entier ont défilé, des donateurs étrangers ont aidé : comment faire autrement dans ce Karakalpak sinistré ? Le musée est même devenu l’unique source de revenus touristiques de Noukous.

Portrait de Niclai Safyan Abrams © Musée Savitsky Portrait de Niclai Safyan Abrams © Musée Savitsky

Equipe recrutée par elle-même ( et il valait mieux, certaines toiles valent aujourd’hui une fortune), et direction à la Savitsky, soit beaucoup d'indépendance et un zeste de diplomatie. Cele n'a pas suffi, et les choses se sont gâtées l'été dernier. Inspections diverses,  curieux « gardes de sécurité" sortis de nulle part que le personnel a refusé de laisser entrer, inspecteurs scrutant les tableaux avec une sorte de lampe magique qui distingue les vrais des faux, au diable les experts, accusations qu’on a ensuite préféré oublier contre Marinika. Fin août  , Marinika Babanazarova a été destituée en l’espace d’une semaine, et sur le site du musée, son nom a totalement disparu, sauf en page « donateurs », quand même ( par contre elle apparait sur les photos, on a perdu la main, côté retouches). Elle n’est ni héritière, ni propriétaire, seulement une sorte d’exécutrice testamentaire habitée par sa mission.  Le musée s’est mis en grève illico ( ce qui, en ces contrées très fermement dirigées depuis 1991 par Karimov, demande du courage). Des pétitions se sont montées ici et .) Le mal est fait, et l’ambassade de France ne boude pas les raouts récemment organisés par un nouveau directeur dont le nom n’est jamais cité.

Sue Richardson, auteure d’un livre sur le Karakalpak, écrit dans le Guardian  qu’elle redoute un démantèlement de la collection Savitsky dont « une partie peut aller vers des musées mais nous craignons que bon nombre « disparaissent » purement et simplement ».

Car il y a quelques précédents fâcheux. En 2013, alors que la disgrâce de Gunara ( fille aînée de Karimov, celle qui chantait en duo avec Depardieu) se confirmait, des opposants ont retrouvé pas mal de bricoles sorties du Musée national ouzbek dans l’une des villas suisses de la dame. Tels que Coran incrusté de pierres précieuses ou tapisseries uniques, etc. Depuis, c’est Lola, fille cadette du même Karimov, qui a le vent en poupe. Moins gourmande côté commissions, dit-on. Mais sur le plan immobilier, elle emprunte la même voie que sa sœur. Elle a récemment fait l’emplette d’un gigantesque manoir en Californie. Le descriptif indique que la propriété est dotée d’une très belle galerie. Il semblerait que Marinika ait réussi à obtenir une modeste pension de retraite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.