Dominique Conil
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Billet de blog 19 nov. 2012

Dominique Conil
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Sauvons la famille hétéro؟

Les 200 000 manifestants anti mariage gay, protestant contre un projet de loi « prêt à abattre notre modèle familial » ont-ils raison ? Au nom de la littérature, oui, mille fois oui ! Menacer la famille hétéro, c’est assassiner le roman.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Les 200 000 manifestants anti mariage gay, protestant contre un projet de loi « prêt à abattre notre modèle familial » ont-ils raison ? Au nom de la littérature, oui, mille fois oui ! Menacer la famille hétéro, c’est assassiner le roman.

« On ouvre la boîte à Pandore », comme disait ce monsieur de Civitas, hier.  La syntaxe est approximative, mais l’idée limpide. Je n’ai pas encore tout à fait compris comment le mariage et l’adoption homo menacent directement notre belle famille nucléaire et hétéro, mais un fait est certain : supprimez la, vous asséchez la littérature, menacez un patrimoine à venir. Car il faut le reconnaître, le couple homo et descendants, ce n’est pas grand-chose, à côté. Sans doute quelques romans de filiation en perspective, et encore.

Alors que de Sophocle aux auteurs contemporains, la famille, quelle manne ! Dans les faits, tout d’abord. Avec le goût de plus en plus marqué pour le roman inspiré-du-vécu, qui,  fors le triangle sacré papa-maman-enfant, fournit un tel contingent d’infanticides, de maltraitance, d’inceste, d’abandons ? De congélateurs-surprise et parterres fleuris sur bébés ? Huit ans dans un placard avec l’écuelle du chien ? Les homos sont nuls(les), de ce point de vue. A peine quelques drames passionnels, en cherchant beaucoup.

Sans aller jusqu’à l’extrême, prenons l’enfant non-désiré, typique du couple qui n’en passe pas par seize conversations avec les psys avant de procréer : voilà qui peut produire quarante ans d’écriture pour l’être enfin, désiré. De même, la famille recomposée, en détrônant les lassants enfants du divorce, fournit à l’heure actuelle toutes sortes de combinaisons qui s’inscrivent dans la tradition des vastes familles d’antan, avec cousinage exalté dans les fourrés du parc.

Mais le mieux, le socle, la source maîtresse, c’est tout de même la bonne vieille famille ordinaire, un peu coincée, affects tenus en laisse et désarrois enterrés : celle-là, on ne s’en lasse pas. Lionel Jospin a bien raison, c’est une question de repère. Ainsi Mars, de Fritz Zorn, avec ce cancer familial en phase terminale est-il pour moi un solide repère, depuis longtemps. Ou la famille ouvertement délétère : combien d’ adolescences difficiles illuminées par  Poil de Carotte ou Vipère au poing ( ou encore  Moi Pierre Rivière, en phase murs- noirs-je-suis-un maudit)? Combien de « familles je vous hais », de « tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » déclinés sous des formes variées ?  Dans le flot incessant de récits familiaux que charrie la littérature, disons seulement qu’il est heureux que certains « gagnent le large de la littérature », comme l’écrivait Marguerite D.

La fabrication même de l’écrivain – quelle que soit son œuvre ensuite – doit beaucoup à la vie de famille. Un père indifférent, une mère peu aimante, un aîné adulé, vous pouvez avoir Flaubert ( ou seulement un névrosé, rien d’automatique). On ne peut que remercier le papa de Kafka,  qui fit beaucoup, la maman de Balzac, une merveille, à la fois gestionnaire des créances et personnage en puissance ( « Je vais me mettre sur La Cousine Bette, roman terrible, car le caractère principal sera un composé de ma mère, de Mme Valmore et de ta tante Rosalie.”).

Sur un point, toutefois, il faut moduler. Une étude universitaire a démontré que la disparition précoce du père, ce repère cher à Lionel, est le trait commun de nombreux écrivains . De Baudelaire à Byron, de Sartre à Camus, de Duras à Jelinek,  de Zola à Hölderlin, et tant d’autres… Un père,  donc, mais brièvement ?

En outre, les homos ont leur petite place dans la littérature. Côté femmes surtout sous forme, le plus souvent, de relation décorative ou récréative, tout à fait délicieuse. On a bien sûr évolué depuis Victor Marguerite et sa Garçonne qui  après un dépit amoureux hétéro « se laisse aimer » par une dame que l’auteur a jugé bon de prénommer Niquette. En est-on si loin aujourd’hui ? Non à lire les écrivaines, mais à écouter ces temps-ci les commentaires « pas homophobes du tout ». Et parlons net : un peu de répression ne nuit pas. Si le père d’Alfred Douglas, son amant, n’était pas judicieusement intervenu, Oscar Wilde n’aurait pas atterri en prison, n’aurait pas écrit son chef d’œuvre, La ballade de la geôle de Reading. Il faut ce qu’il faut.

Si j’en juge par mes amies Lola et Manon, mères d’un Ferdinand made in Belgium, la famille homo pourrait bien être contre-productive, sur le plan littéraire. Déjà, pas moyen de leur soutirer un commentaire sur le débat en cours. Tout juste un « non, je ne m’en fiche pas » assez mou. Il faut dire que sans attendre une loi , elles ont appris les horaires de Thalys, répondu à des questions parfois saugrenues avec une loufoquerie qui heureusement reçut l’aval des autorités bruxelloises, plus tard se sont séparées sans drame majeur sauf pour le notaire chargé de gérer leurs arrangements immobiliers et emprunts, ont opté garde alternée, et sont toujours là l’une pour l’autre en cas de problème. Très plat, vraiment, presque ennuyeux. Ferdinand fut adulé, j’ai un instant entrevu une possible éducation d’enfant-dictateur à la Théophile Gautier, mais hélas, deux rentrées plus tard il se faisait engueuler, comme les autres. Les questions de Ferdinand ? Bien sûr, cet enfant n’est pas idiot, les réponses sont franches mais pas forcément satisfaisantes. C’est juste qu’il a l’air bien..

Mariage, adoption, voire procréation médicalement assistée ? Sur le plan littéraire, la perspective est effrayante, même pour les homos. Imaginez-vous Marcel Proust et Reynaldo Hahn pouponnant ? Marcel se serait certes couché de bonne heure, mais relevé en pleine nuit pour le biberon. Avec sa petite santé, il aurait peut-être même zappé les soirées mondaines.

Mais peut-être ai-je mauvais esprit ? Me souvenant soudain que Sans famille fut mon livre préféré, à dix ans ( et dont j’inflige la lecture  à tout enfant patient ou  alité pour un moment). J’ai également adoré Robinson Crusöe, qui, comme le soulignait Marthe Robert, est l’histoire d’une rupture totale avec la famille, au prix d’un long apprentissage, jusqu’à la rencontre avec Vendredi. Ah oui, la rencontre avec Vendredi. No comment.

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