Dominique Conil
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Billet de blog 19 nov. 2015

Occupied, la série qui mine la Cop 21

Thriller, politique-fiction, avenir proche, l’excellente série norvégienne qu’Arte commence à diffuser ce soir a froissé les Russes (non sans raison) mais est davantage une réflexion sur la collaboration à l’occupant, et, aussi, une dystopie cinglante sur l’écologie comme force politique.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Thriller, politique-fiction, avenir proche, l’excellente série norvégienne qu’Arte commence à diffuser ce soir a froissé les Russes (non sans raison) mais est davantage une réflexion sur la collaboration à l’occupant, et, aussi, une dystopie cinglante sur l’écologie comme force politique.

© ARTE

Jo Nesbo, à l’origine de la politique-fiction Occupied, a été sommé de s’expliquer. Oui, a-t-il expliqué en substance, il a écrit la base de l’histoire – avec invasion de la Norvège par les Russes – avant la Crimée, avant l’Ukraine. C’était sans mauvaise intention, en somme. Ce qui l’intéressait, lui, né en 1960, fils d’un père ayant rallié le nazisme par anti-communisme, et d’une mère issue d’une famille de résistants, c’était d’interroger la notion de collaboration, dans ses diverses variantes. « Comment réagirions-nous face à un occupant qui ne bouleverse pas dans le fond notre quotidien, qui ne touche pas à nos privilèges ? » En ce qui concerne la flottante et fragile social-démocratie, et de la férocité autour des enjeux économiques lorsque l’écologie tente de s’imposer, par contre, il assume pleinement ses mauvaises intentions. Rappelant que la Norvège, en dépit de ses credos écologiques divers, doit sa prospérité aux hydrocarbures. On se souvient alors que Jo Nesbo, avant de devenir auteur de romans policiers à succès traduits dans 140 pays, était journaliste d'investigation économique.

Jo Nesbo © Arte

Qu’on ne s’y trompe pas, Occupied n’a rien d’un pensum,  Jo  Nesbo et Erik Skoldbjaerg, réalisateur et show runner de la série , connaissent leur affaire : futur si proche qu’il ressemble à un aujourd’hui avec design et réfugiés Tchétchènes encore frais, suspens, personnages dits secondaires complexes et riches de possibles, esthétique froide, scenario tenu s’offrant même le luxe de larguer en route le genre de personnage qu’on s’apprête à retrouver jusqu’à la saison 8, on ne lâche pas (une nuit de visionnage compulsif à l’appui). Néanmoins, les ambassades de Russie pistent la diffusion, et protestent : a-t-on oublié, en Norvège, la libération du pays par les Russes ? Curieusement, jamais un mot sur ce qui apparaît vraiment dans la série : la Russie comme simple bras armé d’une Union européenne arcboutée sur le statu quo énergétique (les Américains, dans l’affaire, sont délibérément marginalisés et d’une prudence de Sioux).L’UE, elle, n’a pas protesté.

Mais pourquoi envahir la Norvège ? Dans la série, enfin, un gouvernement écolo avec fermes engagements sur l’énergie est arrivé au pouvoir. Et, par la grâce de Dieu, il peut immédiatement tenir ses promesses : la découverte du potentiel du thorium, un minerai miracle fournissant de l’énergie propre. On inaugure fièrement la première centrale, on lance un appel à l’UE : youpee, on peut se passer du pétrole, abandonnons voitures et chauffages polluants, juste une petite transition.

C’est ici que nos gouvernants écolos – sur le plan politique ils sont vite divisés, comme si une colonne vertébrale idéologique manquait, c’est de la fiction, n’est-ce pas – tombent du placard. Dès le premier JT, les Russes sont là et en video conférence, Hyppolite Girardot, d’une parfaite et glaçante courtoisie – confirme qu’avec la chancelière allemande et tous les autres, on a mandaté la Russie pour régler la situation. Une énergie gratuite ou presque, renouvelable et non polluante, mais économiquement, une catastrophe.

Ingeborg Dapkunaite, qui interprète l'ambassadrice de Russie © Arte

C’est une occupation économique, sans un coup de feu tiré (ou presque) : hormis un bataillon de conseillers style FSB, peu de troupes. Ce que l’on occupe, ce sont les plate-formes. Et promis-juré, UE et Russes unanimes sur ce point, dès que le niveau de production pétrolière aura de nouveau atteint un niveau correct, on se retirera comme on est venus, en un rien de temps. C’est ici que la série prend tout son sens. Côté gouvernement , faut-il s’asseoir sur tous les engagements, obtempérer (à la question « quelles sont les chances de la Norvège face à la Russie », un militaire répond sèchement, « zéro »), limiter les  dégâts quitte à apparaître comme une serpillière, et jusqu’où peut-on aller ? Et si la Russie représentait un potentiel formidable pour un écolo militant, Oslo ne vaudrait-elle pas une messe ?

Côté citoyens, on compose d’abord. Entre ceux qui trouvent une issue de survie avec l’occupation pacifique (d’autant que les Russes, même s’il y a en fond des services de renseignements qui ne s’embarrassent pas de bêtises du type droits de l’homme- mais ça, est-ce de la politique-fiction ? – ne sont pas, eux non plus, de simples représentations du type guerre froide revisitée, mais divers, ambigus, sympathiques, amoureux, etc). La résistance qui s’organise, lorsqu’elle est para-militaire, ou identitaire, vaut-elle mieux ? L’ectoplasme  premier ministre Jesper Berg (remarquablement interprété par  Henrik Mestad, tous les comédiens sont parfaits et d’autant plus crédibles à nos yeux que nous n’en connaissons pas un seul) va-t-il se découvrir une stature de vrai politique ? Fil rouge des diverses mutations, Djupvik, simple garde du corps que les hasards de son métier vont placer au cœur même des interrogations. Je suis payé pour ne pas avoir d’opinion, dit-il à un moment. Mais on le pressent, il ne s’agit que d’une saison un.

  • Occupied, série de dix épisodes diffusée sur Arte le jeudi à 20h50, du 19 novembre au 17 décembre. Jo Nesbo vient par ailleurs de publier un roman policier dans la Série noire, Le fils.

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