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Le Club de Mediapart ven. 12 févr. 2016 12/2/2016 Édition de la mi-journée

Va, vis, meurs et ressuscite, Russie ?

Lawyer of murdered Chechen woman gunned down © RT
C’est la mort, qui me ramène à l’espoir, l’entêtement, l’admiration, le chagrin répété mais l’espoir toujours, de ce pays dit foutu.

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Ici, il y a dix jours c’était la Russie, ici, Deux Sèvres, trente centimètres de neige vierge et le feu insolent, un silence d’hibernation.. Je lisais un petit livre, intitulé les Années vingt, de Varlam Chalamov.Oui, le Chalamov de Récits de la Kolyma, qui je crois, bien plus ou bien plus profondément que Soljienytsine nous amène là, en ce point où la politique, l’humain et la littérature se croisent, au prix des vies.

Puis j’ai lu Gazprom, rien à voir en apparence, sauf que dans le constatglacé que dressent les journalistes apparaît la Russie d’aujourd’hui : un terrible compromis entre l’autoritarisme stalinien, le talent complotiste du KGB, le pragmatisme libéral, l’intérêt villageois,le cynisme à tous les étages.

Mais je lisais, je ne faisais que lire, devant mon feu, c’est pas tout ça, finir un texte, et. comme il dit, Chalamov, comme il dit si bien après vingt ans de Goulag, lorsqu’on lui demande de se replonger dans l’enthousiasme des années vingt, de la Révolution, alors qu’il écrit de nuit en nuit ses Récits de Kolyma, qu’il en meurt, en somme : « le journaliste est le subalterne du temps, l’écrivain en est le maître »

Et pourtant, 1962, la poitrine creuse et pas au top de la santé, Chalamov , avec l’émotion sans doute d’un homme vieillissant, se soumet au temps pour parler de ces années là, des empoignades littéraires, des folies et des redditions, du bonheur qu’il y avait à croire que le monde, on le changeait. C’est écrit foutraque, c’est bouleversant et passionnant.

Après vingt ans de goulag, voyez le mérite, et l’intelligence : savoir encore que pendant cinq ans, guère plus …

[3]

Mais moi, bien sûr, devant feu et neige et pluie, et texte que je me le termine dans ma datcha. Et indispensable distance, et ainsi de suite.

Sauf cette voix, au téléphone : Markelov, on l’a abattu. Sauf cette voix, qui m’épelle, bien ou mal, le nom de cette jeune journaliste inconnue de nous, Anastassia Barbourouva, qui a coursé le tueur dans la rue , qui a été tuée, elle aussi.

Je lis, dans Chalamov, les phrases troublées qu’il consacre à Larissa Reisner,si belle, écrivain si talentueuse, si combattante, si, morte du typhus, et il fallut soutenir Radek à son enterrement.Elle n’avait encore que peu écrit, Pasternak l’a résumé,elle incarnait le rêve, Larissa. Vingt ans plus tard, sans jamais l'avoir connue, il donna à l'héroïne du Docteur Jivago son prénom. Celle qui, souvenez-vous, disparut dans l'une de ces tourmentes...

Qui, aujourd’hui, écrira sur le rêve qu’incarne une très jeune journaliste courant après un meurtrier appointé, qui vient de tirer sur l’avocat qui défendait Anna Politkovskaïa, mais aussi, et surtout, peut-être, Elza Koungaïeva, 18 ans, tchétchène, violée , étranglée par un officier russe ?

Qui, aujourd’hui, écrira sur cet avocat de 34 ans abattu en pleine rue de Moscou ?

Depuis un siècle, voire plus, la Russie a exterminé avec conscience, ce que l’on appelle – terme, faut-il le rappeler, qui nous vient précisément de Russie alors impériale -l’intelligentsia.

Tout a eu lieu : les pires trahisons, les pires renoncements, les plus flamboyantes et inutiles affirmations ou fidélités aux idées, la mort en masse, savoir que l’on n’est que le numéro tant,la morne mais néanmoins répressive période de glaciation, l’explosion de liberté – et d’intérêts – la remise en ordre, l’indifférence ( et les affaires) de l’Occident, la mise au pas exemplaire de la Tchétchénie, l’atomisation des dictatures en Asie Centrale, j’en oublie, j’en oublie, et voilà : hier, sur le pavé de Moscou, un jeune avocat de 34 ans a été abattu, une jeune journaliste de Novaïa Gazeta , aussi.

J’avais autre chose à faire, et vous aussi.Fantie B., dans un commentaire, parle d’impuissance. C’est mon sentiment, ce n’est pas la réalité.

Me vl’à, me vl’à, disait Maïakovski, suicidé du rêve, moi devant un feu et c’est pas tout, il y a d’autres urgences. Mais depuis, nous le savons, notre regard, notre attention, peuvent peser: dérisoires et déterminants, c'est pas logique.

Là, en cet instant, bleu froid de l’hiver campagnard, je me dis que pas très loin, dans ce pays où Axionov meurt en coma depuis un an tout juste,vient de se passer en un lieu familier, au sortir d’une conférence de presse pour dénoncer l’absolution tacite d’un crime de guerre, d’un crime tout court, un assassinat,et deux morts.

Je ne sais pas qui étaient, en fait,Stanislav Markelov et Anastasia Babourouva.

 

Je sais quand même ce que c’est, une conférence de presse en milieu hostile.

 

Ces deux personnes n’auraient pas dû exister, en toute logique. Elles existaient car la Russie jamais n'a été logique.

Il serait exemplaire que tous les avocats d’Occident manifestent pour Markelov, que tous les journalistes, cdd ou cdi, manifestent pour Babourova.L’écho a sauvé tant de vies.

Lawyer murdered in central Moscow © RT

Mais cela n’aura pas lieu, car , les priorités et sait-on si...La video n'est rien, simple constat mediatique, comme quoi on pourrait se poser des questions, et toutes sont américaines, présentement. Pas de hasard, juste une traversée. La photo, peut-être, en dit plus: ce sourire étiré.

« L’autorité morale s’acquiert peu à peu tout au long de l’existence. Un pas de côté, un faux pas, et tout s’effondre de même qu’en mille morceaux se brise la fragile éprouvette remplie de sang vivant. En ces domaines, l’erreur ne vous sera pas pardonnée » ( bon, comme précisé plus haut, il nous le refile au débotté, Chalamov).

Cette voix au téléphone, ces deux morts une nuit m'ont occupée et plus, plus, bien sûr, empêchée de me penser ailleurs. Mais je ne savais comment en parler, pour que cela intéresse.

Je ne sais toujours pas.

Je me reporte au glossaire des Années vingt de Chalamov via Verdier : et je ne regarde que les dates de décès. Vous pariez sur 37, 38, ou 44 ? Entre, il y a un flou, mais tous ont diasparu, ennemis du peuple ou héros de la guerre.

Et pourtant, en 37, 40, 45, 62, 72, 82, 92, 2002, 2008 ils écrivent, ils disent .

Irréductibles, nécessaires, hors tendance. Ignorés des autorités, puis parfois ignorés du marché.

L’avocat courageux, la journaliste qui court après le tueur :des héros de sous le permafrost, qui jamais ne dégèle ? Des héros sans doute. Les miens c'est sûr, j'entends la voix usée de Chalamov, voix inusable.

Là, aujourd’hui, juste un effondrement central du sentiment . Hors sujet...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]Varlam Chalamov, éditions Verdier poche, traduit du russe par Christiane Loré, septembre 2008.

[2] Gazprom, de Valéry Paniouchkine et Mikhail Zygar, traduit du russe par Michèle Kahn , octobre 2008, Actes Sud.

[3]Chalamov fut arrêté pour la première fois en 1929, comme oppositionnel. Ce qu’il était alors, en toute liberté..Il le fut à nouveau en 1937 : comme tout le monde…

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Tous les commentaires

magnifique billet ! et dans cette "grande démocratie" plus de 300 journalistes ont été tués depuis 1993....Réponse d'Edouard Limonov à la lettre de Depardieu :

"Gérard viens le 31 janvier sur la place Trioumfalnia (Moscou) avec ton nouveau passeport russe en poche. Tous les31 à 18 heures sur cette place des citoyens russes exigent le droit de se réunir paisiblement comme prévu par l'article 31 de la Constitution.

On t'attend Gérard".

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