e-bay, obscurs objets de nos désirs

Le 30 juin, le tribunal de commerce de Paris rendra son jugement dans le procès qui oppose E-bay à LVMH, c’est-à-dire les puces planétaires à Vuitton, Dior Couture et Dior Parfums, insurgés au nom des bonnes moeurs commerciales. Motif juridique : la contrefaçon. Montant des indemnisations réclamées par LVMH : 20 millions d’euros d’une part, 17 millions de l’autre.
Le 30 juin, le tribunal de commerce de Paris rendra son jugement dans le procès qui oppose E-bay à LVMH, c’est-à-dire les puces planétaires à Vuitton, Dior Couture et Dior Parfums, insurgés au nom des bonnes moeurs commerciales. Motif juridique : la contrefaçon. Montant des indemnisations réclamées par LVMH : 20 millions d’euros d’une part, 17 millions de l’autre. L’enjeu est ailleurs, peut-être.Pour le géant débonnaire ( mais grigou sur les bords), l’affaire est de taille. Outre Atlantique, Tiffany est passé à l’offensive. Hermès a déjà mené une ou deux attaques ciblées sur des sacs Birkin, l’Oréal est en embuscade.De quoi, chers membres? E -bay – à titre préventif – s’est offert ces derniers mois de pleines pages indignées dans la presse écrite. E-bay, c’est vous. Notre succès dérange.Nous ne sommes qu’un simple hébergeur, plaident les avocats d’E-bay. Cette version bovine de l’hébergeur – on regarde passer les trains -serait plus convaincante si E- bay ne prélevait pas sa dîme sur chaque objet mis en vente, chaque objet vendu, rétorque en substance le Parquet. Nous surveillons de très près, plaide encore E -bay. En voyant passer sur une page une cohorte de stylos Montblanc à tarif Stypen, tous postés depuis Hong-kong, on se dit qu’il reste un peu de chemin à parcourir.

Un Français sur cinq est désormais inscrit sur E bay, soit douze millions de personnes. J’en suis. Jouissant d’un confortable matelas d’évaluations positives( système de notation interne de l’acheteur, ou du vendeur, pas très fiable au demeurant), je me considère comme une spécialiste sauvage de la chose. J’ai un peu de mal à considérer la contrefaçon comme la source majoritaire du travail des enfants dans les pays en voie de développement, ayant eu l’occasion de constater, dans lesdits pays, que de très authentiques marques font fabriquer par de très respectables usines qui sous-traitent une partie de leur production à des « ateliers » disons… familiaux. Je compatis néanmoins au manque à gagner du malletier Vuitton made in France, je comprends son angoisse, surtout. Car, par delà l’aspect commercialde la chose, c’est une affaire de codes sociaux et de désir. Ah, là, je vous tiens ( enfin, espérons).

Juste avant Noël 2007, une gigantesque vague de Ralph Lauren « authentique, cachemire » s’est abattue sur E- bay France. Une amie pressée, hop, emporte une enchère. Elle reçoit un pull, ni Ralph, ni Lauren, ni cachemire, avec un pauvre cavalier au galop mal brodé. Echange de mails acerbes. En désespoir de cause, elle invite son vendeur à se rendre dans une boutique Ralph Lauren, jeter un coup d’œil. Et, miracle, il le fait, s’excuse , rembourse, retire tous ses pulls de la vente. Teigneuses, nous vérifions quelques jours plus tard . Il ne vend plus rien, ce garçon. Reste une salve d’évaluations ravies des acheteurs antérieurs : « Superbe qualité ! Sublime ! Merci ».Le vendeur, pas plus que ses acheteurs, n’avait jamais vu un vrai pull Ralph Lauren. Ce qui s’échangeait là, exacerbé par la folie noélienne, c’était le code du luxe, l’illusion du luxe, un quart d’heure d’Etats-Unis côte est,aussi nul et aussi exaltant que le quart d’heure de célébrité warholien.Aucun d’entre eux, sans doute, n’aurait jamais acheté 350 euros un vrai cachemire Ralph Lauren, question de moyens financiers, mais pas seulement.Est-ce vraiment plus ridicule que ces trente personnes qui s’empaillent , toujours sur e-bay, pour un programme de cinéma dédicacé par Marguerite Duras, « amicalement » à un certain Jean-Louis ? L’accès rêvé à l’intimité de l’art est-il tellement plus noble ? ( Et si je suis au courant, hein, c’est que j’ai regardé)Il n’est pas si facile, pour E bay, de repérer la contrefaçon. Ainsices annonces : polo de marque. Zéro nom. Juste une photo de la poche, avec un énorme crocodile. Comprenne qui voudra. A ce stade, la contrefaçon, c’est de la franchise.Dans notre société de repérage codé, voire subtil dans certains milieux ( pas seulement une question d’argent, question de connivence aussi ), les exclus de la richesse, comme les exclus du cercle culturel intime, se débrouillent, décrochent un fragment consumériste. En être, s’y voir. Avoir pour être, un peu. Se reporter à un court passage de l’appel de Germaine Tillion et autres sur notre siècle, sur ce qu’on donne à rêver que Sylvain Bourmeau a publié sur son blog. Si jamais vous l’avez loupé, allez-y, l’ensemble du texte est à garder, à relire les mauvais jours, mieux que l’ampoule de ginseng.Lisez E-bay, comme un livre. Ici, une famille ( lieu : nord, est) vend un pack de pinces à linge, dix tee-shirt taille quatre ans bon état, un sac de couches « neuf non entamé ». Ce n’est pas une vente, vu les tarifs de la Poste, c’est un SOS économique qui vous percute pour la journée.Par le hasard des mots-clés, cette annonce en côtoie une autre, pantalon Jil Sander, achat impulsif, jamais porté, 20 euros contre 650 en boutique, facture disponible…Lisez E-bay, le luxe y est, la reconnaissance sociale y est, moins le regard de cette vendeuse qui vous place légèrement au dessous du niveau de la mer.Lisez E-bay, comme un livre. Bavez devant cet espagnol qui écoule lentement une série de toiles constructivistes 1917-1921 ( après, émigrés), bavez, enchérissez brutalement, pour comprendre que les six marchands de tableaux allemands, anglais et américains ne vous en laisseront jamais un seul, jamais.Lisez E-bay, comme un livre, avec ces crèmes, euh, 350 euros les 50 ml, dotées d’ « actifs révolutionnaires » ( comme quoi, c’est de l’onirisme), pour constater qu’elles sont au bord de la péremption. Demandez-vous si des petits malins ont fait main basse sur ces crèmes luxueuses, généralement destinées à arrêter la marche du temps, et parties pour le pilon, ou bien si la marque tolère, en douce, ce destockage non autorisé, il n’y a pas de petits profits, pour dames prêtes à se contenter d’actifs tout juste réformistes… ( Et comment je le sais ? Ben..)Ca défile, Zadig et Voltaire, ça défile. ( Non, attends, c’est créateurs, là !, me dit une amie, non sans raison personnelle) . Ca défile, et il n’y a pas plus ennuyeux qu’une longue série de Zadig, ou Chloe, ou Tara Jarmon, ou, etc, mal photographiés, queue-leu-leu de l’exclusif .Quand on s’ennuie, on pense.Quand on pense, on comprend, partiellement du moins. On en vient à se demander ce que l’on désire, au final.Une reconnaissance parcellaire, indigne de notre moi ( si riche) , mais nécessaire ?J’en ai envie, ou pas ?Je désire, ou pas ?Et à combien, vu que l’honnête vendeur met son objet en venteà 1 euro, certain que le désir des aficionados fera monter les enchères, tout comme le contrefacteur, faut écouler et vite? L’e-bayeur de base est donc appelé à s’interroger - virtuellement -sur ce que vaut son besoin. Terrain dangereux, ô combien. Pour les marques de luxe, s’entend.On ne peut confondre un vrai Birkin Hermès avec un faux, suffit de les toucher. Les artisans de génie, le cuir, c’est autre chose. Mais l’idée que l’on s’en fait ?La quantité tue le code social.Une fille monte dans le TER, tee-shirt clouté de strass, « I love Dior », effluve terrassante de Poison vrai ou faux, et si pas de chance, exhibe un portable signé Dolce et Gabanna, où elle cause. Passée l’envie de l’expédier par la fenêtre du train, on pourrait lui donner d’utiles conseils sur l’art du méchage, mais on ne fait rien, on ne dit rien, on s’attendrit, on espère seulement que quelque part, dans ce fatras de sigles, la vie lui fait signe.Y être, en être.E-bay, c’est sûr, participe de ce besoin. En dégage des bénéfices qu’il est le seul à pouvoir estimer, mais dont on peut supposer qu’ils ne sont pas minces.De clic en clic, me dis-je, on devrait virer austère. Ce que je veux, ce qui m’indiffère.Dior ne perd rien avec moi, ni l’Oréal. Vous ne faites pas partie du réseau agréé de distributeurs, a écrit Dior, ou Guerlain( en recommandé) à des clampins qui revendaient en janvier leurs indésirables cadeaux de noël.De fait, E-Bay menace les agréés, la raréfaction organisée, ce qui fait l’essence du luxe, ne pas être accessible au commun des mortels. De fait, E bay laisse écouler des copies, des presque mais pas, des monogrammes avachis sur fond de plastique, le contraire du bel objet.Les aristocrates anglais début XXème faisaient porter des valetsleurs vestes de tweedtoutes neuves. Le neuf, c’était pour les parvenus. Conforté par la multiplication des sites de soldes permanentes, E-Bay interroge : quel prix suis-je prêt à payer pour cela ? Une marinière, mot-clé, Kate ( Moss, pour ceux qui n’ont pas ouvert un journal féminin depuis dix ans),plus souvent portée, au demeurant, par les pêcheurs du Guilvinec. E-bay dérégule, pour tout dire. On peut rêver d’un monde où le consommateur se demanderait ce qu’il veut, ce dont il a besoin, et combien ça vaut. Sans se demander ce que ça lui rapportera en terme de reconnaissance. On peut s’interroger sur les marges bénéficiaires. On pourrait finir par y arriver, en poussant un peu la logique. On pourrait, on n’y est pas, suis pas folle et suis consumériste, donc irrationnelle.

Vu sous l’angle du désir tout nu, une bonne partie du marché du luxe s’écroule, on pourrait dire qu’entre unvrai Guerlain et un faux, la différence est olfactive, et qu’il s’agit moins d’éduquer l’acheteur que ses sens, et là, nous sommes à l’acmé de l’utopie, tous égaux devant l’Heure Bleue. En somme, ils ont bien raison d’intenter des procès, les luxueux. Et E-Bay a raison d’en redouter les conséquences : le jour où ils s’effondreront, ceux-là, c’est une partie de ses ventes qui suivra.

Ps : à part ça, tenez compte du déficit orthographique du pays. Lampe pied de cristal ? Essayez cristalle, bingo une fois sur trois. Comme dirait Darcos, faut revenir aux bases.

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