Zola, faites passer

Il est partout, publié ici, repris là, la blogosphère en alerte. Zola, blogueur chinois, est en ce moment coqueluche de la Toile. Fildeferiste de l’information, le voici , quasi otage d’une célébrité naissante et fragile, et dûment assigné à résidence.

Il est partout, publié ici, repris là, la blogosphère en alerte. Zola, blogueur chinois, est en ce moment coqueluche de la Toile. Fildeferiste de l’information, le voici , quasi otage d’une célébrité naissante et fragile, et dûment assigné à résidence.

zolasy.JPGZola, pour les Français, c’est plus facile à mémoriser que Zhou Shuguang, son vrai nom. La trentaine ou presque, une tête de Tintin reporter en version asiatique. Comme souvent dans les histoires d’amour, tout commence par un malentendu. En choisissant son pseudo, Zola, lui, il pensait au joueur de foot italien. Depuis qu’on lui a parlé d’Emile, il est ravi. Justement, lui, qui écrit sur les petites gens et les grands problèmes. C’est ce que l’on pouvait lire dans un beau portrait du Monde, le 6 août dernier. Depuis le 5, Marianne2.fr héberge son blog.

Quelques-uns de ses derniers billets, reproduits ici et là à en donner le vertige, ressemblent à une main courante. Zola arrêté ! Zola : 12h30, les autorités vérifient qu’il est chez lui ( soit Meitanba, dans le Hunan) Zola, les autorités le ramènent à la maison. Il était allé voir sa maman, à trente kilomètres, pour la Fête des fantômes.

Les autorités, sous la plume de Zola, ont des aspects variés, de la police aux vigiles d’une usine où a travaillé son père, treize ans plus tôt. Il ne ratiocine pas, il écrit les autorités, il décrit comment invariablement on le fait monter dans une voiture, où se trouvent toujours quatre messieurs courtois mais fermes, qui s’inquiètent de sa sécurité, il est confiant, dit-il, il n’a enfreint aucune loi. Les lecteurs français ont parfois du mal à s’y retrouver dans le second degré, l’understatement. Du mal à lire que la sobriété est une prudence élémentaire.

Avant même ,en juin dernier, d’envisager un voyage à Pékin, bien trop cher pour lui vu le grand bond en avant des tarifs J.O, Zola avait fait l’emplette d’un Blackberry 8320 qui lui permet, aujourd’hui, de se connecter sur Twitter, de faire passer en direct, depuis la voiture des zautorités, des billets liminaires. Pour l’heure, il est actif mais enfermé chez lui, ses parents, qui ont dû connaître la Révolution culturelle, terrorisés.

Ce Zola, je ne le quitte pas de l’écran. Il a inventé une sorte de Mediapart perso, un pay-per-view du journalisme. Ca m’intéresse, et vous ? Sur sa « plate-forme personnelle d’information », on peut payer via Paypal ou autre pour qu’il parte en reportage. L’information a un prix, celui des cartes téléphoniques et des billets de car, il en rend compte, notes de frais rendues publiques.

La notoriété lui est tombée dessus en 2006. Zola s’était alors intéressé à un couple résistant de propriétaires face aux démolisseurs, à Chonqing. Cette maison unique juchée sur un piton de terre nue, entêtée et dérisoire, surnommée la maison-clou, a passionné les Chinois, puis le monde. Le Sunday Times en a fait sa Une. Puis elle fut récupérée, version icône pop ( photo).

Depuis, Zola fréquente les émeutes, les manifestations, ou les éleveurs de fourmis, ou. Il va y voir, retour aux bases du journalisme. Cela lui a valu une garde à vue, mais cela ne l’a pas empêché de filer au Sichuan en mai dernier, après le tremblement de terre, et de s’y enrôler dans les équipes de secouristes.

Zola, bien sûr, œuvre dans un contexte un peu contraignant. Le gouvernement chinois est stressé, ces temps-ci ( encore que je me demande laquelle, de nos démocraties affirmées, encaisserait sans angoisse majeure l’arrivée de 20 000 envoyés spéciaux venus de partout, enthousiastes à l’idée de mettre le doigt sur ce qui ne va pas).

N’empêche, avec ses petites lunettes, ses astuces pour capter les télés étrangères à partir d’une antenne satellite mutique, son Twitter, lui qui a étudié à la lueur d’une lampe à pétrole (l’électricité n’était pas encore installée), illustre trop bien cette terrible équation : tout peut être transmis si vite, si peu se dit.

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Il y a toujours eu deux façons de faire un reportage : aller voir pour conforter ses convictions – Bernard-Henry Lévy en Géorgie, sur double page du Monde, en fournit un exemple flamboyant cette semaine – ou aller voir tout court, s’exposer à la complexité.

Zola, pour l’heure, relève de la seconde catégorie.

Y aller voir. A l’heure des avions low cost, de la connection à toute heure, les bureaux de correspondants ferment, on pratique de plus en plus le journalisme assis, comme dit Gérard Desportes ( interview d’Edwy Plenel et Gérard Desportes, suivi d’un interview d’Arnaud Aubron de rue 89, les liens sont en dessous) un journalisme de recoupement. Vérifier si les pieds sont dans la boue, avoir les pieds dans la boue, pourtant, ce ne sera jamais pareil.

Alisa Miller, patronne de Public radio international, a récemment dressé la carte de l’information aux USA, 79% consacrés aux USA, 21% pour le reste du monde. Et pire, l’ensemble de l’information, sur un mois, occultée par la mort d’une playmate ( regardez, Alisa Miller est drôle, elle détonne dans le paysage médiatique américain). Elle dit aussi qu’il y a une raison économique à cette faillite, une rumeur sur Britney Spears coûte si peu, un envoyé spécial en Afrique, c’est hors de prix, et vu ce que ça rapporte…

En France, on n’a pas fait le compte, mais côté occultation de l’essentiel, ce n’est sans doute pas si différent.

Donc voilà, Zola, un peu cabot, très curieux, qui se photographie partout où il va, preuve qu’il y était, Zola qui dribble le Great Firewall mis en place par les zautorités, dénonce, parce qu’ « un gouvernement est là pour servir le peuple » ( l’éducation communiste a ses bons côtés), Zola pour l’heure écrit, vue imprenable sur sa rue. On semble opter à son égard, pour l’étouffoir plutôt que pour la franche répression.

Ce reporter sauvage qui n’a pas achevé ses études secondaires, maraîcher à ses heures, répond aux coups de fil des agences de presse et des journalistes qui prennent la température : alors, arrêté ?

Je m’inquiète, quand même. Lorsque notre attention volatile se détournera de la Chine ( oh, là, bon, on passe à autre chose), qu’adviendra-t’il de lui ?

Payer pour voir, payer pour donner à voir.

Article du Monde :

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2008/08/06/le-zele-du-blogueur_1080763_3216.html

Blog de Zola sur Marianne2.fr :

http://www.marianne2.fr/Zola,-blogueur-assigne-a-residence_a90255.html

Interview d’Edwy Plenel, Gérard Desportes puis Arnaud Aubron de Rue 89 ( par un étudiant en journalisme. Qui aurait eu avantage à lire Mediapart avant de poser ses questions, mais c’est très intéressant quand même. Au passage, Edwy Plenel mentionne les ratés des abonnements qui pour des raisons carte bleue se retrouvent interrompus par accident. Ca continue, et c’est énervant).

http://www.leblogdetom.info/mediapart-et-rue8-interview-des-fondateurs/

Alisa Miller, « Pourquoi nous en savons moins que jamais sur le monde » sur You tube.

Hélas, je n’arrive pas à recopier le lien sans que son intervention se retrouve en tête de billet. Mais facile à trouver.

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