Dominique Conil
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Billet de blog 23 nov. 2009

Dominique Conil
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Jean-Louis Bruguière, même les paranoïaques ont des ennemis

Erreurs de date, confusions, amalgames en tous genres, les copieux mémoires du juge Jean-Louis Bruguière ont été publiés un peu vite.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Erreurs de date, confusions, amalgames en tous genres, les copieux mémoires du juge Jean-Louis Bruguière ont été publiés un peu vite. Histoire de voler au secours des juges d'instruction menacés ? Pas sûr, dans ce cas, que la profession lui en soit reconnaissante. Emporté par la passion, Bruguière franchit une fois de trop la ligne rouge, et une plainte en diffamation a été déposée contre lui et sera jugée en mars.

492 pages bruguierisées, c'est le pensum. Les nombreux magistrats qui ont eu à se pencher sur les instructions du juge anti-terroriste me comprendront. Au demeurant, la plupart des journalistes de la presse française se seront bornés à explorer un ou deux chapitres - rapides - sur les affaires contestées en cours , Tibéhirine [1]ou le Rwanda,  à souvent opter pour l'interview du candidat malheureux de l'UMP aux dernières législatives du Lot-et-Garonne.

Et pourtant, pourtant, Ce que je n'ai pas pu dire gagne à être lu de près. On y voit en action, revendiqués, ce que Human Rights Watch nomme la « stratégie anti-terroriste qui étire l'état de droit jusqu'au point de rupture », une pensée en boucle, un itinéraire dans sa complexité...

Car le petit Jean-Louis a commencé rebelle. Un jour, il a fait exploser un pétard en salle de classe. « Presque un attentat ? », demande, facétieux, le journaliste Jean-Marie Pontaut qui tout au long du livre  ponctue le récit de ses « questions » ( pas une seule de dérangeante). Eh oui, le jeune homme issu d'une lignée de magistrats depuis 11 générations - une vocation familiale affirmée - a eu bien de la chance. Son papa, peu amateur de répressif, a opté pour les affaires de Sécurité sociale, afin de donner libre cours à ses vraies passions : la philosophie, les surréalistes , la peinture contemporaine. Ainsi Jean-Louis écume-t-il à sa suite les ateliers d'artistes tels que Giacometti. En mai 68, âgé de 25 ans, le voici traînant entre maos et trotskystes, mais qu'on se rassure, jamais il n'approcha une barricade, ce qui lui confère un profil d'aimable suiviste plus que de forte tête, comme il se revendique.

Le voici même au Syndicat de la magistrature, sur le point de mal tourner,  mais très brièvement. Il s'aperçoit que le SM est politique, «  à gauche du parti communiste », c'est dire. Ouf. Ce jeune juge qui pense que l'anti-psychiatrie était « opposée à toute mesure répressive ou contraignante » ( on évoque alors les pervers, les psychopathes récidivistes, bien sûr) n'est pas taillé pour la contestation.

Suivent dix-sept chapitres. Un seul est consacré aux affaires de droit commun, le reste aux affaires politiques  et au terrorisme revu par Jean-Louis Bruguière. Les lire est un défi, les énumérer une punition. Avalanche de noms, de dates, de lieux, liaisons rapides entre des faits distincts, superbe ignorance de toute décision judiciaire ( surtout celles qui ne lui ont pas convenu, fort nombreuses) , insinuations, raccourcis,  abruptes accusations assaisonnées de « sans doute »... (tiré à bout portant), de « on peut le penser », de le « bruit court alors » ( que de hauts responsables  proches de l'Elysée ont livré en pâture un indicateur assassiné peu après, en 1982 ...) Distinguer le vrai de l'approximatif, l'extrapolé du faux, l'événement certifié du raisonnement hasardeux exige de l'endurance.

Mais pour quiconque ayant suivi la carrière de Jean-Louis Bruguière, membre de la section anti-terroriste depuis sa création en 1986, à sa tête pendant plusieurs années, tout sonne étrangement familier.

Ca rappelle quoi ? Mais une instruction du même ! De celles qui faisaient marmonner les cours d'assises spéciales (les « lacunes » de l'instruction pour les uns, les « ni fait ni à faire » des autres). Le livre est l'illustration parfaite de la fameuse « théorie de la mouvance » du juge : les amis des amis des suspects sont des suspects.

D'où, pour ne citer qu'un  exemple, l' « Outreau de l'anti-terrorisme », le dossier Chalabi : des centaines d'interpellations et gardes à vue, 138 personnes jugées  en 1998 dans un gymnase près de Fleury-Mérogis, 55 relaxes au final ( mais après détention provisoire) , 39 à des peines de moins de deux ans ( couvrant souvent ladite détention provisoire) , les plus lourdes condamnations plafonnant à huit ans.. De quoi douter ? ( Jean-Marie Pontaut, dans un sursaut investigateur, pose tout de même la question). Que nenni. Le juge le dit, il y en a, on les a retrouvés ensuite... Mais il ne cite qu'un seul nom, celui d'un homme, qui, précisément, avait échappé à la célèbre « opération chrysanthème ».

Et ainsi, de page en page, se voient épinglés feu Nelly Azerad, la doctoresse de l'affaires des grâces médicales, Jacques Vergès, sur la foi des dossiers de la Stasi, ou encore les politiques socialistes, coupables de s'être précipités rue des Rosiers après l'attentat ( amusant, chez un supporter de Nicolas Sarkozy, le fait-diversier le plus rapide de France). Passons sur les bricoles, le juge ne doit pas être grand lecteur, ni spectateur de Guediguian, pour ignorer que Marcel Rayman fut un héros de la Résistance, qui figure sur l'Affiche rouge.

Le parcours judicaire de Jean-Louis Bruguière fut long. Sa mémoire flanche-t'elle ? Ou bien au contraire règle-t'il des comptes, estimant que les instances de jugement, en ne le suivant pas, ont failli ?

Tel est le cas du chapitre consacré à Action Directe, qui lui vaut aujourd'hui une plainte en diffamation. C'est un chapitre qui pullule de peut-être, sans doute, et conditionnels. Un dropping names de l'infâmie ( des gens qui apparurent dans le dossier il y a un quart de siècle, et vivent depuis loin de tout cela se voient désignés nommément). Au mépris parfait de la chose jugée ( l'arrêt de cour d'assises n'est pas même évoqué), et du droit moral à l'oubli.

Le juge, qui n'a pas hérité des dossiers Besse et Audran ( tiens, pourquoi ?), s'attache à la fusillade de l'avenue Trudaine, où deux policiers furent tués après rencontre inopinée avec un groupe de militants d'extrême gauche, les uns français, les autres italiens.

L'instruction ne fut pas exactement couronnée de succès. Au total, comparaissant devant la cour d'assises spéciale siégeant pour la première fois ( et peu encline à l'empathie avec AD, on s'en doute), trois accusés... mais pas un seul tireur. Ce que 80 témoins confirmèrent les uns derrière les autres. Au total, deux lourdes condamnations (fuite musclée en éjectant une conductrice de sa voiture, complicité) et un acquittement, celui de Claude Halfen. Les débats le montrèrent, il n'était tout simplement pas là.

Mais dans ce chapitre, Jean-Louis Bruguière fait comme si. Il était là, il s'est enfui avec les autres. Un lecteur innocent ne peut que comprendre que Claude Halfen est coupable. Libéré depuis des années, toujours militant, Claude Halfen et son conseil Me Thierry Lévy attaquent en diffamation : « D'un côté il mélange tout, tord le cou à la vérité sur Trudaine alors même que je n'y étais pas, que j'ai été acquitté. De l'autre, on réemprisonne Jean-Marc Rouillan, pour avoir simplement déclaré qu'il n'avait pas le droit de s'exprimer sur les actions qui lui ont valu d'être emprisonné 22 ans »,dit Claude Halfen.

Sur un autre plan, tout aussi intéressant, on assiste dans le livre à un pétage de plombs en direct. Ah, « cibler », « repérer », œuvrer avec la DST. Ah, rencontrer Yasser Arafat en vrai, dealer avec les affaires étrangères, s'en aller en Lybie avec un navire de guerre rien que pour soi, pouvoir évoquer « mon bureau à Washington », « Bush m'a dit que... ». Progressivement, Jean-Louis Bruguière se convainc qu'il est l'ennemi incontournable de Ben Laden. Désormais, il  a « traversé le miroir », il œuvre « au cœur du système », comme le rapporte Florence Aubenas dans un article du nouvel Obs[2].Il l'écrit : si les Usa l'avaient écouté, le 11 Septembre n'aurait pas eu lieu.On peut y voir une touche de mégalomanie.

Et tout ceci ne serait pas bien grave, la retraite venue, depuis 2007, juste une configuration mentale qui laisse rêveuse, si Jean-Louis Bruguière n'avait pas réussi, tant en Europe qu'aux Etats-Unis, à convaincre qu'il était désormais le meilleur spécialiste de l'anti-terrorisme, même si ses discours mêlent lieux communs et déductions un peu évidentes : le Pakistan est un chaudron. Ben oui, ben oui.

Pas grave, si à l'évidence, Jean-Louis Bruguière  ne caressait des ambitions. La suppression du juge d'instruction n'est « pas jouable », dit-il ( même s'il illustre assez bien,personnellement,les dérives de la fonction), il se verrait bien en recours, pour Sarkozy. Celui-ci n'est-il pas venu le décorer , en personne et dans le Lot et Garonne, le 28 septembre dernier ?

Lot et Garonne qui lui a infligé en 2007 un camouflet électoral. L'évocation très identité locale de ses racines, les agents du FBI invités, les rencontres avec Poutine, rien n'a fonctionné. Damned. A Marmande, on a surtout ri lorsque l'homme du terroir s'est planté en s'en allant distribuer ses tracts sur un marché... en dehors de sa circonscription. Mais on le sait, il en faut plus pour décourager le cow-boy de la galerie Saint Eloi.

Ce que je n'ai pas pu dire, Jean-Louis Bruguière, entretiens avec Jean-Marie Pontaut, Robert Laffont, 22 euros.

Lire, Human rights watch

Crédits photo: Lionel Bonaventure, AFP et Charles Platiau, Reuters.

[1] Lire sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/france/201109/affaire-des-moines-de-tibehirine-la-these-de-la-bavure-militaire-plausible

[2] http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2222/articles/a346416.html

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