Dans la famille Mesrine, je demande...

…Ou encore : biopics, effets secondaires et dommages collatéraux… Autant l’écrire d’entrée, le biopic est un genre qui m’embarrasse.

…Ou encore : biopics, effets secondaires et dommages collatéraux… Autant l’écrire d’entrée, le biopic est un genre qui m’embarrasse. Il se vend, se fonde, se promeut sur le réel - êtes-vous intéressé par la mort d’un truand porte de Clignancourt, s’il ne s’appelle pas Mesrine ?- il s’affranchit de ce même réel au nom de la « création ». Ecoutez, des douleurs ravivées se disent parfois sur internet. Des silences parlent, eux aussi.

Le biopic prospère sur l’interlope. Lorsque les vivants assistent impuissants au spectacle que devient leur existence, ou lorsqu’ils profitent de ce même spectacle et n’en sont que plus spoliés… Ecoutez cette voix solitaire sur internet, perdue dans les commentaires qui suivent un article : « Ne voulant pas soulever de polémiques ni d’ennuis, étant le fils “unique” de Michel Schayewski”, je tente par tous les moyens de retrouver mon père même si je dois apprendre sa mort par mail j’ai très humainement besoin de savoir s’il est toujours de ce monde.. Pour preuve “Je reste SON POUSSIN” .
Pour être plus pragmatique : ne sachant pas à qui s’adressera ce message, toute tentative de scoop ou de “UNE de journal” restera sans intérêt… »

Quelques commentaires plus bas, quelqu’un le rassure : il est vivant, Schayewski. Le reste, je l’espère, est sorti de la sphère publique. Au poussin, je ne peux dire que son père, dit « lieutenant » de Mesrine ( ce n’était pas une armée du crime et l’interessé se définit, lui, comme complice et ami) notamment dans l’affaire de l’enlèvement Lelièvre qui lui a valu vingt ans de réclusion, était une de ces hautes figures qu’on croise parfois en suivant l’actualité carcérale, un monsieur qui impose le respect, tant aux magistrats, aux surveillants, qu’aux co-détenus. Un monsieur qui n’a pas voulu jouer les conseillers techniques de Mesrine2. Un droit commun revendiqué qui pourtant a écrit : « eh, quoi ? Que dit le droit sinon l’Etat, donc la politique ? Toute infraction est fatalement politique, toute souffrance. La douleur est la transcendance du droit ». Ce truand-là ne figure pas dans Mesrine 2…

Mesrine, je demande la fille, le fils. De Sabrina, l’aînée, celle qui recevait par lettres des nouvelles sporadiques de son père, je ne sais presque rien. Elle fut un temps protégée de Lebovici, producteur atypique , c’est le moins que l’on puisse dire, qui envisageait un film sur son père, mais mourut assassiné dans un parking avant d’y parvenir. Aujourd’hui, Sabrina intente un procès à l’avocate, Me Malinbaum, qui des années durant a tenté de faire reconnaître par l’Etat français l’assassinat légal que fut la mort de son père. Me Malinbaum publie les lettres d’amour que lui adressa, pendant quelques mois, le Mesrine du QHS. Avocate parmi bien d’autres mais 26 ans alors. Sabrina, je ne sais que cela : lorsque le corps de son père fut laissé exposé comme en place de Grève aux confins du 18ème, des heures durant, elle accourut, et tomba évanouie.

Sabrina s’oppose à Bruno, son cadet, qui ,lui, soutient la démarche de Me Malinbaum. N’est-elle pas celle qui, aussi, a négocié vente des droits et pourcentage sur les entrées pour ces enfants Mesrine qui avaient renoncé à tout héritage, composé de dettes et rancoeurs plus que de bénéfices ? Ils ont raqué, socialement, et affectivement, les enfants. Thomas Langmann, le producteur du film, ne s’est pas comporté en prédateur, seulement en producteur soucieux d’assurer ses arrières. On le verra, il a seulement mégotté pour la dernière compagne de Mesrine…

Il a acheté, payant plein pot sa fascination pour Mesrine. Les procédures en cours ont à voir avec l’argent – tant d’argent, soudain, cet intéressement aux bénéfices du films , mais pas que cela, que non.

Le père et l’illusioniste

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Bruno Mesrine fut un des passants récurrents, à Libération. On ne savait trop qu’en faire, en ces fins d’années 80, début 90, de cet homme, jeune, long, brun, fragile, obstiné, inutile, bouleversant ,dans les recoins fumeux du journal. Il voulait faire reconnaître l’assassinat de son père. Cela n’intéressait plus grand-monde. L’affaire fut close en 2004, définitivement. Par-dessus tout, Bruno voulait parler de ce père si peu connu – trois années de vie commune, dont il a tout oublié, et qui dans le film apparaissent surtout avec cette image, papa place le mufle d’un flingue dans la bouche de maman sous l’œil de l’enfant- raconter sa découverte de détective , vers dix ans, lorsqu’il ouvre les lettres adressées à sa sœur et signées « ton papa », venues d’un homme dont on lui avait maintes fois raconté la mort, dans un accident de voiture. Bruno, qui n'a rencontré son père qu'au parloir du QHS ( Quartier de haute sécurité) et, que, dit-il, il n’a touché qu’une fois : à la morgue.

Bruno Mesrine, magicien de son état, d’abord fasciné par Houdini, qui s’évadait des malles cadenassées, est un spécialiste tout en grâce de l’apparaître-disparaître, un entêté, qui évoquait bien peu Mesrine et qui, homme fait, commence à lui ressembler. Il est intéressé aux nombres d’entrées mais tente, de plateau télé en plateau télé, de moduler la version cinématographique,« il n’était pas si violent… »

Mais on ne l’entend guère plus aujourd’hui qu’hier. C’est qu’ils sont peuplés, les plateaux télés, d’ex-policiers et d’ex-truands, tels ce « Porte-avion », Michel Ardouin, grand bavard devant l’éternel, qui revendique hautement 80 braquages en un an avec Mesrine, mais ne « tira » jamais que « 16 piges », un truand retraité comme on les aimait du temps d’Audiard père, qui le dit bien, lui, il n’a jamais remis en question l’autorité, policière ou judiciaire, ou politique, et Mesrine, bof, finalement.

On entend peu Charlie Bauer, le truand « politique » par excellence, il serait plus juste de dire le politique en friche devenu truand, conseiller technique sur le film – j’espère qu’il n’a pas inspiré la tirade « vous voulez-quoi, la bande à Baader en France ? », avec Jacquot en borne d’alerte anti-terroriste, qui personnellement m’est apparue comme un intermède comique bienvenu, sans injure au talent de Vincent Cassel, à part ça – on ne l’entend guère, Charlie Bauer, face à cette version aseptisée, mais pas sans danger, de Mesrine2.

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La séduction de la vacuité

Car, c’est un aparté, mais n’empêche. Pressenti et éjecté pour cause de divergence avec Vincent Cassel, Barbet Schroeder, lui, en tenait pour une version plus politique de Mesrine. Peut-être voulait-il parler de ces quelques années où la rencontre se fit, avec curiosité réciproque, et fascination, souvent, entre intellectuels et repris de justice. Les intellectuels, Foucault en tête d’affiche, y apprirent des choses. Les droits communs aussi qui parfois mirent des mots et des idées sur des révoltes sans issue. La prison, celle de la peine de mort, de l’accès interdit à toute information, celle des QHS, ce dispositif d’élimination carcérale, s’en est trouvée transformée. Quelques destins aussi. Sans ce fond, qui n’est pas anecdotique, il ne reste que Mesrine, homme d’action, rebelle, macho, réac, adepte du tout tout de suite, je prends, je me la joue princière, et je meurs car il n’est point d’autre sortie : héros parfait de notre temps, non ? A cette aune, Mesrine n’est guère dérangeant, mais il a (photo: michel Ardouin chez Ardisson) un petit côté entraînant… L'action conjuguée à la vacuité politique est un gouffre.

Toute attachée

Conflits et procès. Argent ? Sans doute. Identité, sûrement. Sylvia Jeanjacquot, dans l’affaire, fut toujours considérée comme quantité négligeable, sauf en une occasion. Lorsqu’on a tiré, porte de Clignancourt, sur les ordres du commissaire Broussard, elle fut bien servie. Un œil perdu, un poignet explosé, le caniche abricot, sur son ventre, la protégea du reste. Des mois d’hôpital, 25 mois de prison, elle aura passé plus de temps à payer qu’à vivre cet amour de 18 mois, sur lequel elle ne fut pas toujours enthousiaste. La cour d’assises l’acquitta, reconnaissance de son innocence, ou des dommages collatéraux. Le film en route, on ne lui proposa que 20 000 euros pour les droits de l’Instinct de vie, le livre de souvenirs qu’elle a publié il y a quelques années. Elle refusa, c’était peu. Néanmoins, elle fut invitée à passer sur le tournage, pour y trouver Vincent Cassel en pyjama ouvert, face à Ludivine Sagnier alanguie sur le lit. Elle en fut froissée. « Vincent le sent comme ça », lui expliqua-t’on. « Vincent le sent mal », répliqua-t’elle, avant de se faire débouter, juste avant la sortie du film, alors qu’elle exigeait un visionnage préalable, afin de faire couper éventuellement certaines scènes la concernant. Le drame, me dis-je alors, est qu’il est insupportable de se regarder, vue par d’autres, jouée par une autre, le sentiment de dépossession doit être intense. Et sûrement. Puis j’ai lu ( Libé, nouvel Obs) ce que disait Sylvia, un peu pestouille. Jacques était vieille France, il portait un pyjama de jersey boutonné jusqu’au menton. En cavale, c’était surtout soirées télé.

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Voilà qui était intéressant à montrer. Vincent Cassel a pris vingt kilos pour le rôle, façon De Niro, mais il n’a pas enfilé le jersey extensible, de couleur bordeaux… Ni posé sur ses mâles genoux le plateau télé. Pourtant efficace, en matière de démythification de l’outlaw sans cause…

Et puis, écoutez. Un blog a disparu depuis deux jours, il en reste trace, mais il a disparu . Je l’avais lu avant. Surtitre : pourmamie. Titre : filledesylviafemmedemesrine. V., qui est aujourd’hui mère de famille, s’y définit ainsi. Tout attaché, comme disent les enfants. Toute attachée, elle y écrivait comment elle guettait sur le net ce qui concernait l’homme de sa mère qui a tant compté, elle s’indignait d’y avoir découvert la photo de celle-ci, à terre, en sang, après la fusillade. Ce que ça me fait, à moi, bipolaire suivie par un psychiatre, écrivait-elle. Elle n’a rien écrit depuis la sortie du film.

Aujourd’hui Alain Bizos vend, sur MediaVU, les photos qu’il a réalisées avec Mesrine, en un temps où ils furent peu nombreux à le rencontrer, et encore moins à en faire quelque chose qui relève de la création. Ces photos là disent, un peu. Elles résument parfaitement le propos de cet homme qui affirmait aussi : il n’est pas de héros dans la criminalité, comme pour mieux anéantir ce qu’il avait pourtant fort bien élaboré.

Mais pourtant, je m’interroge. Qui va acheter, et pourquoi ? Il n’a pas vraiment une bonne tête, Mesrine. Pas envie de le croiser chaque matin. Il sera parfait sur un mur de loft, au dessus d’une table métal poli. On ne lui fera pas l’injure d’un cadre Ikea. Eternel braqueur surpervisant ironiquement de sages existences, peut-être, comme ces Che Guevara qui ornent les trousses scolaires des CE2. En cela, la célébrité planétaire tue mieux le symbole que les balles.

Biopic, noms véritables, effacement de certains, destins qui se poursuivent, que d’effets secondaires, que de dommages collatéraux..

 



 

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