Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

135 Billets

3 Éditions

Billet de blog 25 août 2011

En province, avec Ossipov

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Le train  freine, longuement, je baisse aussi bas que possible la vitre brouillée : Taroussa ! Tout le wagon fait de même. On scrute le quai désert. Une de ces dames avec sacs à rayures façon Barbès rempli de bouteilles d’eau ? Au départ  de Moscou, tout le monde s’est mis à l’aise en prévision du long voyage, et devant les fenêtres, midi pile,  se déclinent toutes les variantes du homewear à la russe, legging, pyjama, jusqu’à l’ample robe-fichu fleuri. Il fait 37° dans les compartiments.

Taroussa !  Il n’y a pas grand-chose à voir, pourtant. Des maisons en sortie d’hiver, toits rafistolés, barrières penchées, plutôt grises. Près de la route claire et poussiéreuse,  un bosquet entier de lilas mauves sous le ciel bleu intense. Non loin..

« … En bas sur l’Oka passe une barge,

Très lente..

L’Oka, ses rives boisées, son lit ample et assombri,  Taroussa,  le lieu aimé de Marina Tsvetaeva,  toujours regretté, jamais revu,  qu’elle évoque, entre autres, dans Les Flagellantes. La-bas, au bout,  se dresse aujourd’hui  une grande statue de Marina , costaude.

Deux femmes à côté, parlent avec animation de quelque chose qu’elles ont lu. Mais il ne s'agit pas de Tsvetaeva.Oui, Taroussa, l’hôpital de Taroussa. Medecin, hôpital et Taroussa. L’hôpital ? Une bâtisse de briques beiges, pas immense, rien de spécial. C’est à mon retour, en lisant Ma province de Maxime Ossipov, que je comprends … Même le Figaro a fait le voyage jusqu’à l’hosto perdu à 117 kilomètres de Moscou. Une de ces villes situées au-delà du fameux  101 ème kilomètre, pour les rescapés du goulag interdits de séjour dans la capitale. Règle soviétique qui aura ainsi généré  de minuscules reconstitutions d’intelligentsia..

Maxime Ossipov, il n’avait rien à faire là. Cardiologue de haut niveau, stage aux USA compris, les portes des proliférantes cliniques hors de prix, à Moscou, lui étaient grandes ouvertes, avec émoluments à la hauteur.

Et pourtant il plaque tout pour venir là, bled paumé, quitté par tous les moins de 35 ans, sauf ceux que l’alcool fige sur place. Il plaque tout, et dans la vieille datcha du grand père  – un rescapé du goulag – il se met à écrire. Des poules traînent devant la porte.  « Quitter Moscou pour la province c’est un acte singulier, peu reproductible ; et c’est là son défaut si on le considère avec les yeux d’un occidental pour qui la reproductibilité est la meilleure preuve d’existence, et pour qui le ">« Aller au peuple ? », comme le suggère une présentation de l’éditeur, Verdier. A la Tchékhov,  à la Boulgakov ? Il y a de cela, sauf qu’aller au peuple, en Russie et en 2011, ça surprend.

Au jour le jour, Maxime Ossipov,  note, écrit. Il change, aussi.. Les premiers constats sont rudes. Face à ces hommes  qu’il faudrait opérer mais qui reculent devant le dérangement : « Ce qui frappe avant tout, c’est qu’ils ont peur de la mort et n’aiment pas la vie ». « Voilà pourquoi nous avons une si belle littérature, et des vies si moches.. »

Oui, ici perdure une médecine gratuite héritée du socialisme, et moribonde, faute de matériel – pas même un défibrillateur – faute aussi  de médecins formés..

« Seconde impression, le pouvoir est partagé entre l’argent et l’alcool, c'est-à-dire entre deux incarnations du rien, du vide, de la mort ».

Les impressions terribles s’accumulent, l’amitié est un luxe de l’intelligentsia, cruelle solitude des malades dont personne, jamais, ne prendra de nouvelles; renoncements, illettrisme masqué  derrière un « j’ai pas mes lunettes »  bougon ; femmes battues,  mères endeuillées ou veuves fréquentes,  plus vivaces que les hommes comme résignés à vite mourir ( l’espérance de vie masculine a chuté à 59 ans en Russie), morts violentes, arrangements divers , prébende généralisée.

Et pourtant.« Jour qui point à peine », où l’on croise un gamin sorti de chez Tolstoï, drôleries des uns et des autres, et toubib qui s’éprend des vieilles dames, férocités, biographies stupéfiantes, nouveaux russes avec morgue et inculture affichée : « Qu’est-ce qui unit ces Russies différentes, qu’est-ce qui les empêche de se disloquer ?Dans mes pires instants, je pense : l’inertie, et elle seule ».

Aidée par le zapoï, boire jusqu’à l’inconscience.

Et pourtant. Ma Province est un livre optimiste. « Le froid, le brouillard, dix minutes après on entre en coup de vent ( …) on met sa blouse, on regarde l’obscurité qui fait comme un rideau derrière la fenêtre et on se dit ; premièrement, ça ne peut pas être mieux ; deuxièmement, c’est ça le bonheur. »

Bonheur tout de même soutenu par une belle énergie : en haut lieu régional, on s’émeut des trop bons résultats de ce cardiologue qui décroche du matériel offert par des oligarques  à l’étranger  lesquels deviennent ainsi, un instant, garants d’une protection sociale bradée…

Passent encore les résultats : mais que le médecin ne gonfle pas les factures d’achat de matériel , afin que tous bénéficient au passage de la manne, voilà qui fait problème….

Au moment où il devient écrivain ( le premier récit est suivi d’une fiction pure, en trois parties, ode à la résilience) Ossipov devient aussi, sans doute,  très bon médecin. Sous la cage thoracique, des désespoirs, tendresse grandissante pour ces patients réticents, cabochards, infoutus de suivre une prescription …

© DR

Parce que – les joies d’une administration régionale sovietico-poutinienne – son service est menacé, Maxime Ossipov, avant de publier son livre, a ouvert un blog : ils furent nombreux à se reconnaître dans cette Russie-là, loin, très loin de Moscou, dans la débrouille et l’humanité. On s’interroge  alors sur ce que veulent ces médecins – travailler- ces malades – aller mieux. Ils gagnent, et les dents grincent.

Qu’est-ce que gagner ? « Nous devrons assurer nos maisons. Les maisons, ça brûle… »

Le train, toujours le long gémissement, il est pré-perestroika, avance lentement, les deux femmes parlent encore de l’hôpital, personne n’est venu vendre d’eau.

Ma province, Maxime Ossipov, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, collection dirigée par Hélène Chatelain, 128 pages, éditions Verdier,  16,50 Euros.

.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Social
Chez Lidl, la souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause. Premier volet d’une enquête en deux parties. 
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Social
« Les intérimaires construisent le Grand Paris et on leur marche dessus »
Des intérimaires qui bâtissent les tunnels du Grand Paris pour le compte de l’entreprise de béton Bonna Sabla mènent une grève inédite. Ils réclament une égalité de traitement avec les salariés embauchés alors qu’un énième plan de sauvegarde de l'emploi a été annoncé pour la fin de l’année. 
par Khedidja Zerouali
Journal — Migrations
En Biélorussie, certains repartent, d’autres rêvent toujours d’Europe
Le régime d’Alexandre Loukachenko, à nouveau sanctionné par l’UE et les États-Unis jeudi, semble mettre fin à sa perverse instrumentalisation d’êtres humains. Parmi les nombreux exilés encore en errance en Biélorussie, certains se préparent à rentrer la mort dans l’âme, d’autres ne veulent pas faire machine arrière.
par Julian Colling
Journal
Autour de la commande publique « Mondes nouveaux » et des rétrospectives des artistes Samuel Fosso et Derek Jarman
Notre émission culturelle hebdomadaire se rend à la Maison européenne de la photographie pour la rétrospective Samuel Fosso, au Crédac d’Ivry-sur-Seine pour l’exposition Derek Jarman et décrypte la commande publique « Mondes nouveaux ».  
par Joseph Confavreux

La sélection du Club

Billet de blog
Ah, « Le passé » !
Dans « Le passé », Julien Gosselin circule pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain d’un autre temps, le russe Léonid Andréïev. Il s’y sent bien, les comédiens fidèles de sa compagnie aussi, le théâtre tire grand profit des 4h30 de ce voyage dans ses malles aérées d’aujourd’hui.Aaaaah!
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Sénèque juste avant la fin du monde (ou presque)
Vincent Menjou-Cortès et la compagnie Salut Martine s'emparent des tragédies de Sénèque qu'ils propulsent dans le futur, à la veille de la fin du monde pour conter par bribes un huis clos dans lequel quatre personnages reclus n’en finissent pas d’attendre la mort. « L'injustice des rêves », farce d'anticipation à l’issue inévitablement tragique, observe le monde s'entretuer.
par guillaume lasserre
Billet de blog
J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile
« J’aurai dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».
par mustapha boudjemai
Billet de blog
« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus
« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »
par Frederic L'Helgoualch