Prendre dates: l'autre état d'urgence

Le livre d’Ernest Hemingway, Paris est une fête, best-seller post-attentats, 15 000 exemplaires réimprimés en urgence: vu le nombre de journaux qui l’annoncent, si ce n’était pas vrai, ça le deviendrait. On va parler ici d’un autre livre, tout juste 100 pages, tout juste 4,50 €, qui nous est peut-être bien plus nécessaire, en ce moment. Le nous est celui du livre.

Hemingway, guerre d'Espagne, Teruel 1937 © DR Hemingway, guerre d'Espagne, Teruel 1937 © DR

Paix à Ernest : Paris est une fête est un  beau livre,  vignettes hommage aux Paris des années 20. Mais achevé quarante plus tard et nourri de nostalgie pour la jeunesse enfuie et un intermède étourdissant, une ville qui n’est plus la même, une insouciance qui sera vite condamnée par la guerre d’Espagne, la fascisation de l’Europe et la guerre. Ode à la vie, ou adieu à celle-ci ? Hemingway a tenté de se suicider trois semaines après avoir conclu. Et s'est bel et bien tué l'année suivante. Mais ne jamais se plaindre des vertus consolatrices de la lecture même lorsqu’elle n’est que résistance au cafard, ou à l’addiction-écran.

C’est, aussi, ce Paris avec quartier Mouffetard populaire et crade disparu depuis belle lurette, une façon d’éloigner le noir, de le digérer en silence. Et c’est ici, en fait,  que s’ouvre Prendre dates, publié en mai dernier par Mathieu Riboulet, écrivain, et Patrick Boucheron, historien. « Un matin, il faut bien se rendre à l’évidence : on est passé à autre chose, de l’autre côté du pli. C’est généralement là que commence la catastrophe, qui est continuation du pire ». Ils parlent alors des attentats contre Charlie et l’Hypercacher. « Tenter d’être juste, n’est-ce pas ce que requiert l’aujourd’hui ? Sans hâte oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. » Non, il ne fallait pas tarder. Le titre était bien choisi, mais les dates furent prises par d’autres.

Prendre dates n’est pas une opinion de plus, même si c’est un livre de conviction. Ce n’est pas une incantation ou une auto-flagellation de gauche – pendant laïque du Dieu nous punit – même si le politique et l’émotion y sont présents, intimement mêlés justement, faisant mouvement, même s’il pose les questions qui dérangent. C’est un livre qui parle d’un nous indispensable, urgent, décomposé ( ou vite ramené à des représentations qui le tuent, ou réservé à peu), un nous emporté chez Mathieu Riboulet, un nous aux contours à la fois flous et précis.

Tout a commencé par un dialogue entre deux hommes, sidérés comme nous l’avons tous été à deux reprises cette année. Mathieu Riboulet venait d’achever Entre les deux il n’y a rien, beau livre dont nous avons parlé déjà, qui interroge la violence en politique. Patrick Boucheron avait publié  Conjurer la peur, un essai sur la force politique des images  à Sienne au au XIVe siècle. On essaie de réfléchir et d’échanger et de retenir le temps. En publiant, on élargit le dialogue.

Patrick Boucheron au banquet de Lagrasse, 2015, "Ce qui nous est étranger" © DR Patrick Boucheron au banquet de Lagrasse, 2015, "Ce qui nous est étranger" © DR

 C’est un livre qui a un peu attendu. Peut-être est-ce pour cela qu’après le 13 novembre on va le chercher sur l’étagère et qu’on relit : étrangement le petit livre y acquiert encore plus de pertinence.  Patrick Boucheron  y relate que, parti le 14 janvier 2015 pour les locaux de Libération – intellectuel invité à s’exprimer – il avait eu honte en relisant la transcription. S’était excusé, avait demandé l’annulation du tout. C’est peut-être ça, un véritable intellectuel ? Mais voilà : est-on encore audible lorsque l’on sait se taire ? Deux mois plus tard, raconte-t’il, il en parla avec Wajdi Mouawad. «  Lorsque surviennent de tels événements souffle aussitôt le vent violent des opinions. Elles sont comme le nuage de sauterelles obscurcissant le ciel. Tant qu’elles sont là , il n’y a rien à faire, rien à dire, sinon rentrer la tête dans les épaules et attendre qu’elles passent. Mais quand elles partent, le vacarme assourdissant qu’aucune parole ne pouvait percer fait place à un grand silence – et c’est alors que les choses deviennent réellement dangereuses ». Le grand silence a eu lieu, et fut dangereux.

Prendre dates n’est pas un  mode d’emploi de la « résistance » au terrorisme. Il ouvre des pistes à la résistance tout court  à la « série de décompositions démocratiques » qui ont eu lieu depuis pas mal de temps (…) « sans que, au fond, nous y trouvions tant que ça à redire ». Il y a là un travail d’historien, aussi, se saisir du détail, ne rien négliger. Ne pas oublier comment jour par jour, collé aux écrans, passant experts en clics, nous regardons l’Histoire se faire, nous si prompts à juger les obscures périodes. Mais regarder l’Histoire dans la pénombre  d’un écran, ce peut-être, aussi, ne faire qu’y assister. Le corps est absent, et où le corps est absent, une partie de la tête aussi ; Riboulet écrit là-dessus.

Mathieu Riboulet, conveersation à l'université de Toulouse © DR Mathieu Riboulet, conveersation à l'université de Toulouse © DR

Prendre dates est un livre sans mépris, que chacun peut comprendre ( non, certains ne comprendront pas, mais ce ne sera pas une question de lexique), c’est, disent les auteurs, « un entretemps ». Le temps presse, écrivaient-ils en mai dernier. « Parce qu’il est des situations où la précipitation et l’attente conjuguent leurs effets pour créer le danger. » Les dernières phrases du petit livre jaune sont : « Pour le reste, ça commence. Tout est à refaire ».

Sous la lampe, jours bien gris, chat, juste une sirène ou deux là-bas, on peut lire ou relire Paris est une fête, au chaud, ou lire Prendre dates, qui donne envie de sortir, même par temps contraire. Ou les deux.

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Prendre dates, de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, 136 pages, éditions Verdier, 4,50€.

 

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Paris est une fête, Ernest Hemingway, éditions folio Gallimard, nouvelle édition augmentée et revue, 358 pages, 8 €.

 

 

 

 

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