Dominique Conil
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Billet de blog 29 févr. 2012

100, boulevard du Montparnasse

 Page 52, dans le livre d’Anne Gorouben, on lit : A Niort, en sortant de sa chambre pour s’aventurer au fond du jardin, en se perdant loin dans les hautes herbes… En regardant par la fenêtre, ici, non loin de Niort, je les vois, ces herbes. Pas si hautes, à vrai dire, et jaunies par le gel.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Page 52, dans le livre d’Anne Gorouben, on lit : A Niort, en sortant de sa chambre pour s’aventurer au fond du jardin, en se perdant loin dans les hautes herbes… En regardant par la fenêtre, ici, non loin de Niort, je les vois, ces herbes. Pas si hautes, à vrai dire, et jaunies par le gel.

© DR

Mais comme  ce que l’on devine sur le dessin qui suit la page 52 – sombre, flouté, si bien que par-dessus le toit rectiligne d’une maison le ciel indécis paraît très clair, comme le maillot de l’enfant, lumineux entre les herbes, oui,  c’est bien ça : même pente douce qui toujours va vers l’eau, et peut-être une veranda, au fond.

Avant la rêverie entre dessin et fenêtre, je pensais joindre le livre d’Anne Gorouben  à l’article parlant des livres de Virginie Linhart et Florence Dosse, sur la vie après les camps, ses silences, ceux des appelés de la guerre d’Algérie.

© 

Car l’enfant en tricot de peau, comme on disait alors, est juif, caché, « sans grand drame »,  dira-t’il ;  il ne rentrera au 100, boulevard du Montparnasse qu’à la fin de la guerre. Ici grandira Anne Gorouben à son tour, le néon de la Coupole clignote à travers les rideaux dans la chambre des parents.

« Cette famille de mon père, dont le silence m’a tant pesé, je me suis mise un jour à la dessiner ».

Mais le livre, même s’il relate une histoire très proche de celle que rapporte Virginie Linhart, le silence post- Shoah dans une famille où l’enfant capte tout ce qui passe, images d’Odessa, bribes de légende familiale, même si elle construit la « mémoire seconde »  évoquée par Florence Dosse, héritage diffus-confus, le livre décidément échappait à cet article-là.

Il n’a pas la tête de l’emploi, déjà : Les Cahiers dessinés , c’est un toucher, couverture bise dont la texture renvoie aux magasins de fournitures pour aquarellistes, impression extrêmement soignée. Il le fallait pour ces dessins cendrés, assombris, arrachés à l’enfance, au souvenirs, incertains et pourtant chargés de violentes sensations.

Comme l’écrit Geneviève Brisac, qui préface le livre, l’histoire a été racontée. Et sauvée. Avec cette qualité essentielle, quand on parle d’enfance, y renvoyer celle ou celui qui regarde et lit, lui restituer les mystères ( et l’inquiétude, et la foi en la magie).

L’histoire en fragments, donc, est d’abord  celle d’une fillette du 100, boulevard Montparnasse, terrorisée par ce noir qu’aujourd’hui elle utilise, qui bloque devant son assiette et vole la nourriture en douce, qui traîne dans l’atelier de confection, un lieu joyeux,  et se voit comme l’enfant entre-deux, ni aînée ni cadette.

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Celle, non dite ici, d’une artiste qui s’en ira travailler à Odessa, d’où la famille est venue.

Celle, reconstituée en rêverie éveillée, du père assassin d’un lapin blanc aimé et  caché par un allemand qui lui donnera le gout de l’étude, du grand-père amoureux de Madeleine, des quelques survivants à la déportation qui réapparaissent, de la cousine Malka qui s’est aménagé une cave au cas où, de la voisine bretonne et ses gâteaux au beurre : toute une vie, aussi du quartier Montparnasse d’avant les démolitions. Le texte est concis, minimal, et c’est justement par l’ellipse qu’il renvoie à la « représentation intérieure de toutes ces histoires ». « C’esdt pourquoi, lorsque je dis que je dessine sans savoir ni comprendre, que c’est de l’inconnu, certains ne peuvent pas m’entendre : c’est trop étranger à leur esprit ».

C’est pourquoi, aussi, les clairs-obscurs d’Anne Gorouben ne s’inscrivaient pas dans l’article sur les silences. Ni le lapin blanc, ni le néon de la Coupole,  ni « la famille comme une île » ni l’opérette de la grand-mère ne cadraient tout à fait. Dans les traits sombres, les profondeurs de ces dessins, on s’attarde autrement..

On peut aussi réécouter Anne Gorouben reçue par Alain Veinstein  ( Du jour au lendemain) à propos de son livre, ici. http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4346875

© 

100, boulevard du Montparnasse

Anne Gorouben, 122 pages, Les cahiers dessinés, 18 €.

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