Treize hommes, la colère... et Baby

Treize hommes est l’histoire d’un viol collectif dans un village perdu du Bengale. Si c’est un livre cruel, ce n’est pas un livre triste. Croisement entre deux énergies, celle de Sonia Faleiro, formidable journaliste indienne, et celle de Baby, fille libre en milieu contraire

 

 

Sonia Faleiro © DR Sonia Faleiro © DR
Tableau un. Six filles sortent de la forêt, qui traînent un varan. Le terre est détrempée, le varan boueux, c’est janvier. Elles discutent  la meilleure façon de d’emprunter un feu pour griller leur proie sans avoir à partager la viande, rare à Subalpur.

Tableau deux ( le temps de vérifier que oui, le varan, c’est bien ce lézard géant), les filles se tournent vers Baby. Baby la nantie dont la mère est absente. Comme elles, à longueur de journée, elle charrie des briques dans une cuvette d’acier, du camion au chantier, mais elle se parfume les cheveux et porte des bracelets de verroterie.

Baby a quitté, seule, à 17 ans, Subalpur pour Delhi, où elle a travaillé comme employée de maison. Elle voulait "voir le monde". A Subalpur, beaucoup de gens n’ont jamais vu un train.

Baby est revenue soigner sa mère et avec ses économies, elle a acheté un quart d’hectare qui  assure la survie de la famille. A l’aune de Subalpur, elle est devenue propriétaire terrienne.

On a vu Baby à l’étang le matin, en train de faire la vaisselle. En short et bustier. Loin du salwar kameez habituel.

 Baby a un amant qui cumule les mauvais points : il n’est pas de l’ethnie santal, il est marié, il est musulman. Un outsider. Quand on lui fait une remarque, Baby répond : « J’aime qui je veux ».

Subalpur © DR Subalpur © DR

Baby est la seule femme de Subalpur à posséder un portable, chinois, sans marque. Avec, elle écoute les chansons de Bollywood et téléphone à son amant. Elle a vingt ans.

On ne sait pas pourquoi, à Subalpur, coin perdu  du Bengale occidental entre rizières et bois remplis de serpents, Baby ( 1) est si différente. Mais le conseil de village doit trancher. Il y a perturbation et manquement. En général, ça se règle à coup d’amendes. Mais le 22 janvier 2014, les hommes du village s’emparent de Baby et de son amant Khaleque venu en visite. On les attache à un arbre, et un genre de fête commence. Petit à petit, la plupart des gens s’en vont. Treize hommes demeurent, ivres, jeunes et moins jeunes, qui vont violer Baby, parfois plusieurs fois. On l’empêche de crier. Tout se passe dans une sorte de hutte.

 Le lendemain, le conseil de village se réunit à l’ordinaire, en présence de Baby, prostrée. Mais le surlendemain, la jeune femme et sa mère partent pour la ville. Et Baby porte plainte. Les treize hommes sont interpellés sans mal, ils vaquaient à leurs occupations habituelles.

Tout ceci est relaté dans le mince livre de Sonia Faleiro, sous-titré : reportage.  Ceci, et bien plus. Il faut remonter à décembre 2012. Ce jour-là, rentrant du cinéma avec son ami, une jeune étudiante en médecine est sauvagement agressée et violée dans un autobus. Elle meurt des suites de son viol quinze jours plus tard. En Inde, c’est le choc. Parce qu’il s’agit d’une jeune femme moderne, éduquée, et que l’affaire fait les gros titres de la presse internationale. Des centaines de milliers de manifestants réclament la justice, la fin de l’impunité pour ces viols qui sont monnaie courante. Prise de conscience mais aussi question d’image, l’Inde réagit. « Au vif intérêt porté au développement économique, se substitua une préoccupation à l’égard des insuffisances, si ce n’est des entraves, au développement social ». Les journaux se mettent à relater les viols ( de touristes, notamment). L’arsenal juridique s’étoffe. On instaure des tribunaux spéciaux.

Manisfestations contre le viol en 2012 © DR Manisfestations contre le viol en 2012 © DR

Sonia Faleiro, en Inde, est une journaliste connue. Elle appartient à Deca, une coopérative internationale de journalistes anglophone qui entend travailler au long cours. Des mois, voire parfois des années pour un sujet. Les reportages sont vendus à la presse, publiés en livre, ou  peuvent être lus « à la pièce » sur site. Sonia Faleiro est la seule indienne du groupe. Son livre précédent, Bombay baby, sur la vie d’une danseuse de bar et le monde souterrain de Bombay, à la fois terrible et débordant de vie, a raflé un nombre impressionnant de « Book of the year »  dans la presse anglophone. Mais cette fois, avec Baby et les Santal de Subalpur, il n’y a pas de monde haut en couleur. Au yeux de tous, les Santal sont non seulement invisibles mais indistincts.

La presse s’est emparée de l’affaire, on a vu la photo des hommes entravés,  on titre sur les arriérés du Bengale, on profite de l’occasion pour dénoncer ces conseils de village qui n’ont aucune existence légale mais qu’une police débordée tolère volontiers. Quand Sonia Faleiro part pour Subalpur, elle sait déjà que l’enquête, précipitée, a été bâclée, et que le village est unanime: Baby a tout inventé.

Les treize hommes arrêtés tels qu'ils apparaissent dans la presse © DR Les treize hommes arrêtés tels qu'ils apparaissent dans la presse © DR

C’est une plongée dans l’univers des exclus de la modernité ( ici, une minorité ethnique, mais une majorité de citoyens) dans la plus grande démocratie du monde. Pauvreté absolue, ni électricité, ni eau, une histoire de spoliation répétée ( les Santal se sont vu confisquer leurs terres – exploitation de carrière – souvent accusés à tort pour être mieux dépossédés. Ils ne parlent pas l’hindi, et peu le bengali. Ils sont surexploités. Ils votent généralement communiste ( mais ne pratiquent pas). Intrusions politiques, indignation des activistes, effets immédiat des arrestations, rôle de la presse, justice à la fois formaliste et branquignol, Sonia Faleiro fait basculer son récit :  partie du fait divers extrêmement détaillé, du village de Subalpur qui nie en bloc, elle radiographie tout un système. Huit mois de travail... Au risque de paraître mettre en doute le viol ? Pas vraiment. Car s’il est une question à laquelle aucun villageois n’apporte de réponse, c’est : pourquoi aurait-elle inventé tout cela ? Et surtout, apparait la vengeance contre une jeune femme  qui ose exister dans un village « où le je n’existe pas ».

Enquête policière à Subalpur © DR Enquête policière à Subalpur © DR

Et Baby, qui disparaît presque dans la tourmente ? Sonia Faleiro l’a rencontrée, alors qu’elle avait été expédiée dans un centre d’hébergement sous haute protection policière, et déprimait : enfermée, avec pour toute occupation, comme les autres pensionnaires, Bollywood à haute dose. Mais Baby est Baby, quelque chose d’assez irréductible,  aux lecteurs de découvrir.

Ce n’est pas un thriller, ce n’est même pas une histoire avec conclusion définitive puisque les treize condamnés ont fait appel. C’est, comme le dit Sonia Faleiro, une « histoire de survie qui est au cœur de tout. Baby veut survivre, le village, la tribu aussi. Et quelque chose a terriblement mal tourné. »

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Treize hommes, de Sonia Faleiro, traduit de l’anglais par Eric Auzoux, 103 pages, éditions Actes Sud, 13,80 €.

 

 (1) Baby: en Inde, il est interdit de donner l'identité d'une personne violée, d'où le Baby de convention.

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