Dominique Conil
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Billet de blog 29 juin 2013

Dominique Conil
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Des amies

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé Marina Vlady : quelque chose, entre l’étonnante symétrie, l’épure de son visage, et l’emportement de ses engagements, de ses passions. En 100 pages, elle dit l’amitié avec une femme, grandiose et humiliée, Catherine Binet, qui fut, aussi,  la compagne de George Perec.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé Marina Vlady : quelque chose, entre l’étonnante symétrie, l’épure de son visage, et l’emportement de ses engagements, de ses passions. En 100 pages, elle dit l’amitié avec une femme, grandiose et humiliée, Catherine Binet, qui fut, aussi,  la compagne de George Perec.

Des ami(e)s célèbres, Marina Vlady en eut, en a. Mais c’est Catherine Binet, artiste passionnée et cassée, presque oubliée,  qu’elle  a choisi de raconter, « mon amie, ma sœur », pendant vingt-six ans. Les photos sont trompeuses. Catherine photographiée par Doisneau, visage de passionaria, sombre et intense, vacille sous les coups, est démunie face à la dureté du monde. Marina, en blondeur apparemment fragile, dit parfois les rendre, les coups. Et se relève.

Et ces deux-là en ont connu, des sales moments : deuils, maladie, malheurs.

C’est même comme cela qu’elles se sont connues : parce qu’un jour de 1980 George Perec lui téléphone, demande à la rencontrer, avec sa compagne Catherine , pour un projet de film, Marina Vlady cesse d’errer  en peignoir dans un salon trop vide, parmi les cartons : « A peine installée dans la demeure qui devait abriter la renaissance de mon fantasque mari russe, Vladimir Vissotsky, poète, acteur, compositeur, adulé par son public, détesté par le gouvernement de l’URSS, et qui avait décidé de se consacrer à l’écriture d’un roman, donc de s’isoler du monde, de ses tentations et de ses propres cauchemars, j’ai reçu comme un coup fatal la nouvelle de sa mort subite, là-bas, à Moscou. »

Un entrefilet dans la presse soviétique, un million de personnes qui suivent spontanément le cortège dans les rues de Moscou. Et une femme seule à Maison Laffitte.

Catherine B., habitée par le film qu’elle veut tourner, en parlant avec passion, en complicité avec George Perec, va reveiller Marina. Il leur faudra une bouteille de champagne pour dépasser leurs timidités, à tous trois.

Le film de Catherine Binet s’appelle Les jeux de la comtesse Dolingen de Gratz, inspiré, entre autres,  d’un roman d’Unica Zurn. Le générique est riche (  et on serait tentée d’ajouter, toujours les mêmes, à se risquer) : Lubtchansky à l’image, Carlos d’Alessio pour la musique, Michael  Lonsdale, Marilu Marini, Emmanuelle Riva..

Dix-sept semaines ( ce qui aujourd’hui, fait rêver) au Studio de la Harpe, sélection à Venise, soutenu ou couronné ici ou là. Ce film, devenu comme invisible aujourdh’ui, je ne l’ai pas vu. Comme l’écrit Marina Vlady, après une sorte d’emballement : « plus rien ! »

Si, les dettes : George Perec avait  entre autres investi ses droits d’auteur passés et  à venir. Sa mort, cancer fulgurant , un an après la sortie du film, va laisser Catherine Binet cassée, sans défense. Compagne et non épouse,  jetée dehors  et privée des textes, des travaux menés à deux, par des héritiers lointains et inconnus soudain apparus.

Mais c’est plus grave que cela.

Marina Vlady écrit sans effet, elle ne fait pas l’écrivain, mais on sent que chaque mot a été pesé, affaire de fidélité et d’exactitude. Dès lors, l’extrême intime est seulement vie. Que Catherine Binet ait vécu tant d’humiliations artistiques, encaissé tant d’indifférences, vu brûler sa maison-refuge,  se soit obsédée autour du texte confié par Foucault, Les mémoires d’Herculine Babin, se soit trouvée atteinte d’un cancer, c’est beaucoup, c’est scoumoune. Mais surtout, ce que l’on comprend, c’est que vers la moitié des années 80, au cours des années 90, elle était inadaptée, à contre-courant. Inapte, même, à se préserver, sauver sa peau, faire carrière n’en parlons même pas. Zéro résilience sociale,  tout à vif. Alimentant ses chats plus qu’elle-même, offrant de somptueux bouquets en se nourrissant de spaghettis. Une amie parfois difficile, aussi.

J’ai cherché, sur internet, trace des deux films qu’elle a consacré au début des années 90 à George Perec, une affaire d’affinité et d’amitiés qu’évoque le livre, avec Alain Cuny, Richard Bohringer, Samy Frey, Michael Lonsdale, Edith Scob et Marina Vlady, parmi bien d’autres. Il y a des entretiens, des Pierre Dumayet et des hommages Oulipiens, des lectures, des présentations. Mais pas trace des 3 heures de « Te souviens-tu de Gaspard Winckler ? » et « Vous souvenez-vous de Gaspard Winckler »,  alors qualifiés d’ « oeuvres rares ». Comment devenir rare : diffusés tardivement, et voilà. C’est pourtant en lisant Pérec pour ces films que Sami Frey eut l’ envie de monter ce spectacle qui eut tant de succès, « Je me souviens ».

Lorsque Marina Vlady s’effondre dans l’alcool, après la mort de celui qui partageait sa vie et ses engagements politiques, Léon Schwartzenberg,  c’est pourtant Catherine B. , aux airs de « folle de Chaillot » qui déboule un après-midi au jardin, éclate de rire et la galvanise. « Depuis vingt-cinq ans, cette harmonie dans le désastre, cette fuite devant le grêle des coups du sort, ces éblouissements au cœur des réussites, ces plages de voluptés partagées alors que rien ne devait nous réunir, nous, filles de cultures si différentes, : la mienne, artistique, presque exclusivement féminine, foutraque mais folle de discipline, danse classique oblige ; la sienne, scientifique, bourgeoise, resserrée sur son axe, dont la giration a peu à peu exclu la petite Catherine, en recherche d’une créativité hors normes ! »

Catherine B., c’est le titre du livre, retrace une amitié indéfectible qui ne se mesure pas seulement aux coups durs, mais aussi à la complicité. Ce n’est déjà pas si fréquent. Il s’agit ici d’un « tombeau littéraire » précise la quatrième de couverture, pour une artiste morte soudainement en 2004. Oui, c’est aussi une façon de concevoir la vie. Marina Vlady – dont on apprit en 2011 ( 80 films, bien des pièces de théâtre) parce que nombre de producteurs avaient oublié les cotisations sociales, qu’elle percevait  tout juste 600 euros mensuels de retraite -  ne s’attarde pas sur les lâcheurs, les indifférents,  les gens pressés.. Elle n’oublie pas ceux qui d’année en année ont épaulé, trouvé un logement, aidé Catherine B., fidèles , attentifs. De certains, nous ne saurons que les prénoms, d’autres sont connus, tels que cette fois encore Michael Lonsdale ou Pierre André Boutang.  Portrait d’artiste, et portrait de groupe..

C'était Catherine B., de Marina Vlady, éditions Fayard, 13 €

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