Ma famille et autres animaux

Le titre résume bien. Les figues  mûres à en éclater de Corfou, une Grèce d’avant, quantité de bestioles, et la délectable férocité anglaise. Dans la famille Durrell, demandez le frère, Gerald.

Le titre résume bien. Les figues  mûres à en éclater de Corfou, une Grèce d’avant, quantité de bestioles, et la délectable férocité anglaise. Dans la famille Durrell, demandez le frère, Gerald.

Adaptation de la BBC, 2005 © DR Adaptation de la BBC, 2005 © DR

Il pleuvrait, rude pluie d’été et ciel bouché quasi automnal. A portée de sofa, il y aurait la trilogie de Corfou , Ma famille et autres animaux, suivi de Oiseaux, bêtes et grandes personnes, Le jardin des dieux. Même en cas d’orages récidivistes, de quoi tenir, environ 1200 pages .  Les addicts à l’humour , à la récurrence,  aux animaux, au soleil, aux criques transparentes et désertes, aux high teas sous la treille, aux visiteurs étranges et aux lectures faussement régressives  seront comblés.

Au moment où Gerald Durrel, années 50,  publie le premier tome de sa trilogie, son aîné Lawrence a déjà écrit Prospero’s book sis à Corfou, mais il est encore inconnu ; la célébrité viendra  plus tard, avec Le quatuor d’Alexandrie. Pour Gerald, le succès est immédiat.  Cette chronique relatant la vie d’une famille anglaise passablement excentrique sur une île grecque à la fin des années trente se vend à des millions d’exemplaires.  Aujourd’hui encore,  sur des forums anglais, d’ex-adolescents  évoquent la trilogie et le souvenir de Gerald Durrell, un type avenant et rubicond, un lémurien ou un koala sur les genoux, qui officiait sur la BBC, rubrique animaux ( et entre deux verres bien tassés, ce qui écourta son existence). Et lorsqu’en 2005 produit une série adaptée des trois romans, celle-ci fait un tabac à l’exportation..

Gerald Durrell pratique un mélange des genres  familier aux lecteurs anglais, souvent troublant pour le lecteur français, amateur de catégories. Mémoires, auto-fiction avant l’heure, rigoureuse étude  des mœurs de l’argyronète,  anthropomorphisme mesuré, léger délire linguistique. A ne plus savoir si c’est sérieux, ou pas. Or, tout est sérieux, et très drôle.

Soit donc une famille anglaise rapatriée des colonies indiennes après la mort du père. Celui-ci, esprit avancé sans doute, avait plaqué son club select car on refusait d’y admettre un indien . Eté anglais, du type pourri ; tout le monde est enrhumé  et de mauvais poil : Larry, écrivain en devenir mais sûr de son destin dès le petit-déjeûner, Leslie, brave gars obsédé par les armes et la chasse, Margo, préoccupée par l’acné et le sens de la vie, la mère, cuisinière émérite mais peut-être un rien décalée, limitant sa réprobation à l’usage des jurons et aux références  sexuelles directes . Tous migrent sur Corfou, et respirent. Ils ne sont pas riches – la question du découvert bancaire est récurrente – ils ne sont pas pauvres .

Geral Durell, Corfou années 30 © DR Geral Durell, Corfou années 30 © DR

Quant au petit dernier, le narrateur Gerald, donc,  que les photos d’époque montrent avec sweater col V et raie sur le côté, il vire sauvageon, plonge dans la vase pour récupérer des serpents d’eau attrayants, navigue entre Grèce et Albanie sur un rafiot maison sans quille, le Bootle –Bumtrincket, élève scorpions, chouettes, et autres bestioles dans sa chambre, foule les oliveraies antiques, et noue des liens étroits avec les habitants de l’île. Lesquels, en ces temps lointains, ne connaissent pas d’autres caprices économiques que ceux du climat. Et vivent de peu.

Ainsi va la chronique,  rêveuse, hilarante, navire familial en amour insulaire, précepteurs aussi originaux que lacunaires : il y a chez le jeune Gerald quelque chose de l’Ernesto de La pluie d’été durassienne. Observation millimétrée du règne animal, avec l’aide du naturaliste grec Theodore Stephanides, devenu l’impavide et bienveillant familier des Durrell,  véritable Célestin Freinet pour le jeune garçon. Charme puissant des treilles sur terrasses, des criques vierges, des livres attendus et déballés, lentement acheùinés par la poste.

Pendant ce temps, certes, le fascisme monte en Europe. Ils n’en sauront rien ou n'y penseront guère – jusqu’au départ précipité après l’avancée allemande, qui n’appartient pas à ces chroniques. Ici, il s’agit d’Eden. L’adolescence est éternelle et les chiens immortels. Saint-Spiridon se conjugue avec l'antique.

Néanmoins l’étude familiale est  aussi affûtée que l’observation des mantes religieuses, même s’il en donne une version résolument ensoleillée.L’insouciance et l’équanimité de la mère, ses vagues « sois prudent mon chéri » ( qu’on taxerait aujourd’hui de criminelle négligence et qui lui vaudrait la visite des services sociaux) doit beaucoup à l’alcool, la description de Leslie , un type simple, annonce sa mise à l’écart de la famille lorsqu’il sera devenu simple concierge d’hôtel, et  l’égocentrisme formidable de Lawrence Durrell est dûment consigné. Sa première femme, Nancy, qui fascina Henry Miller et Anaïs Nin, est tout simplement rayée du récit.  Des années de l’après-guerre, sans rente de veuvage et avec emplois très divers pour tous, il n’est bien sûr pas question. En trois volumes,  Gerald Durrell conjurait un manque tenace , comme l’annonce Shakespeare en exergue : « J’ai une mélancolie bien à moi, composée de beaucoup de simples ; extraite de beaucoup d’objets, une mélancolie fille de mes divers souvenirs de voyages dont la fréquente rumination me drape toujours l’âme d’une humeur chagrine. »

Corfou, années 30 © DR Corfou, années 30 © DR

Mais, avec le bénéfice tiré de ses livres ( et pas mal de donateurs), Gerald ouvrit à Jersey le premier conservatoire des espèces menacées, qui existe toujours.

Quant à la Durrell school de Corfou, qui organisait depuis vingt ans des séminaires  à la fois littéraires et scientifiques, elle a été rattrapée par la crise, et vient tout juste de fermer ses portes.

Ma famille et autres animaux, trilogie de Corfou I, traduction de Leo Lack, 333 pages, La table ronde,  14€.

Oiseaux, bêtes et grandes personnes, trilogie de Corfou 2, 331 pages, traduction de Leo Lack, La table ronde, 14€.

Le jardin des Dieux, trilogie de Corfou 3, 291 pages, inédit, traduction de Cécile Arnaud, La table ronde, 14€.

 

 

 

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