Les zéros sont fatigués

Ça n’a pas traîné. A peine le premier lotissement était-il terminé – celui qui défigure l’entrée du village avec ses dix maisonnettes extra-plates et jardinets géométriquement corrects, qu’il s’est trouvé quelqu’un pour les appeler les zéros. Les prêts à taux zéro.

Ça n’a pas traîné. A peine le premier lotissement était-il terminé – celui qui défigure l’entrée du village avec ses dix maisonnettes extra-plates et jardinets géométriquement corrects, qu’il s’est trouvé quelqu’un pour les appeler les zéros. Les prêts à taux zéro.

Les zéros sont ici, comme dans presque chaque village du bocage, les uns direction Poitiers, les autres direction Niort.Les urbanistes parlent de mitage.

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On a loti avec enthousiasme, ces dernières années. Les nouveauxfreineraient les fermetures de classes. Ca ferait un peu de jeunesse. Et n’était-ce pas une aubaine pour ces citadins, pas assez riches pour acheter en ville, ni même en périphérie ? Dès novembre, des pères Noëls illuminés escaladent les toitures basses.

Les zéros, me dit Emile, retraité généralement critique devant les innovations, « c’est pas tant bien ». Ils travaillent tous en ville, disparaissent au matin pour ne revenir que le soir, et samedi à l’hyper. Quand on les voit, c’est qu’ils sont « tombés » au chômage.

Rosalinde, qui porte vraiment un prénom sorti de chez Molière, toute en énergie musculeuse, le cheveu flamboyant de henné, est là à quatorze heures, la télé ronronne en fond de pièce. Elle lit la Nouvelle République en différé, quand on la lui passe. Elle ne sait pas encore que la veille, à 40 kilomètres de là, 785 salariés de la Camif particuliers se sont retrouvés brutalement sur le sable, et que Jadot, le directeur général délégué du groupe Camif, a quitté le tribunal sous protection policière. Erreurs de gestion, probablement, effondrement des ventes sur catalogue, sûrement, et plongée accélérée par la crise.

« Ah, la crise, non ! », dit Rosalinde mains plaquées sur les oreilles. « J’en peux plus de leur crise ! On parle que de ça, moi je me mets sur les radios musicales ».

Elle n’est pas originaire d’ici, elle connaît bien sûr l’entrée en majesté sur Niort, bordée de solides bâtisses mutualistes. On dégraissait, on licenciait, on délocalisait, ici comme ailleurs, mais la Camif, c’était du solide…

Rosalinde dit que pour Rémi, qui travaille chez un transporteur de la Crèche , ça pourrait être mauvais. La Camifparticuliers était le principal client de la boîte.

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Elle, elle a arrêté de travailler il y a quelques mois, quand l’essence a tellement augmenté. Assurance, carburant, frais de garde pour la plus jeune, ils ont calculé, ça ne valait plus la peine. Et puis ils ont dû vendre la seconde voiture, pas bien cher. « Depuis , je tourne un peu en rond », dit Rosalinde, devant la fenêtre qui ouvre sur ses mètres carrés de pelouse rase et le portique enfants mauve et jaune, « même pas la place pour un potager, ça aiderait quand même, et ça occupe ». Mais elle n’envie pas les voisins qui travaillent tous deux à Tours, un sacré bout. « Le samedi, les volets restent fermés jusqu’à midi, ils récupèrent. » La maison à soi exige des sacrifices.

Le caddy, on le sort moins rempli, maintenant. La viande, on l’achète les bonnes semaines au demi-gros du samedi matin, à Parthenay.

Rosalinde pratique la décroissance à son corps défendant. Plus haut dans le lotissement, il y a une femme qui déprime, dit-elle. « Elle ne travaille pas, sans voiture ici on ne fait rien ».

« S’en fout, de leur crise », dit David son mari qui décharge le coffre. Au moins ici, on ne jette pas les gens dehors, comme en Amérique. « S’en fout », répète-t’il.Il a les joues grises de ciment. Pourtant, le BTP est touché, non ?

Il se ferme, expédie le gamin et sa console vers l’arrière de la maison, il a trente cinq ans environ et accuse la fatigue d’une journée de chantier. « Vous savez, la crise, depuis que je suis gamin on me parle de crise. Je n’ai connu que ça la crise. Alors celle-là, on verra bien. »

 

Lien:http://www.mediapart.fr./journal/economie/261008/chomage-et-fermetures-d-entreprises-la-carte-de-la-crise-sociale

 

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