Au voleur, ma poubelle!

Demain, il y a soupe populaire à prix libre devant le tribunal correctionnel nîmois, la première espérant régler les frais occasionnés par une comparution devant le second. La décroissance militante, ça peut coûter cher.

Demain, il y a soupe populaire à prix libre devant le tribunal correctionnel nîmois, la première espérant régler les frais occasionnés par une comparution devant le second. La décroissance militante, ça peut coûter cher.

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En avril dernier, ils étaient trois – Max, Paul et Leandri, disons – à couler des jours occupés mais paisibles dans le village de Sauve, Gard. Demeurant dans un camion, sur un terrain aimablement concédé par le maire, qui ne voyait pas en eux des malfaiteurs en devenir. Ils partirent faire les courses. Ce qui, pour ces jeunes gens sans portable, sans maison en dur, consiste à filer, avec la maison sur roues, au supermarché de Quissac, direction les poubelles. Là, on jette les produits périmés, ils les récupèrent. Ce jour-là, c’était donc fruits et légumes, laitages et fromages secs.

 

Bon choix, je confirme. Une étude récente, publiée par le magazine Elle qui n’est pourtant pas vraiment adepte de la décroissance, indiquait qu’à l’exception des charcuteries et viandes, toutes les dates de péremption alimentaire peuvent être dépassées de trois, quatre jours, voire parfois trois semaines ou plus encore.

 

Mais, ce jour-là, ayant franchi la barrière métallique qui protège les containers, les trois shoppers sauvages se retrouvèrent dûment encerclés – arme sortie – sommés de se jeter à terre, par la gendarmerie. Les voyant poser à terre leurs cageots pour discuter, on appela du renfort. Puis on éparpilla la dangereuse bande menottée, un par gendarmerie.

 

Un gendarme regretta à voix haute sa brigade d’avant, celle où l’on tapait avant de poser des questions.

En Leandri le décroissant sommeille un juriste-né. Il releva donc l’excès de vitesse, l’absence de ceinture de sécurité. Une fois arrivé, il refusa tout net de poser pour la photo, et surtout, surtout, d’accepter un prélèvement ADN, avec cet argument simple et direct : je ne suis pas un criminel. (Par un étrange retournement des symboles, cracher devient acte de soumission…)

 

C’est ce qui lui vaut de comparaître aujourd’hui. ( refus d'adn: jusqu'à 15 000 euros d'amende).arton107-f3be6.jpg

En avril, donc, on garda à vue le trio pendant vingt-quatre heures. On convoqua le maire de Sauve et le gérant du supermarché pour une perquisition de la maison à roues. Des objets volés, mmm ? Rien. On relâcha donc Leandri, et ses deux amis, la « soustraction frauduleuse de denrées avec escalade et en réunion » ( si, si) ayant fait long feu.

Leandri, mauvais esprit, relève que quelques semaines plus tard le toit du malheureux supermarché de Quissac fut découpé, que des voleurs, des vrais, emportèrent 7000 euros, prenant un peu de court la gendarmerie, à l’évidence.

 

Et la vie se poursuivit . Les trois amis avaient renoncé à l’escalade à haut risque gendarmesque. Ils appliquèrent la consigne présidentielle, et se levèrent tôt. Dès potron-minet, ils guettèrent la sortie-poubelle du supermarché ( le même,oui : c’est tout près, et ils ne sont pas du genre à gaspiller le carburant). Ils comptaient sur le vide juridique qui l’espace de quelques minutes, guette les poubelles. Une fois sur le trottoir, en terrain public, et avant passage du camion. Hélas, le directeur du supermarché , lui, avait reçu des consignes. Il s’ensuivit de chaudes discussions, pourquoi détruire ce qui ne peut être vendu, quand les associations rament pour aider les plus pauvres, pas question de manger la poubelle, point.

 

Tandis que la justice – l’ADN ! – suivait son cours, de guerre lasse, ils abandonnèrent.

 

Peut-être à Quissac fait-on maintenant comme ailleurs , un bon arrosage de Javel pure sur les produits ( scène du beau film Versailles, occasion de le rappeler).

 

Sauve, c’est drôle, c’est l’un des premiers lieux que j’ai habités, dans les Cévennes. Par-dessus le soleil, par en dessous un lac souterrain, un village avec inconscient ? Des ruelles pentues et étroites, en voie accélérée de Luberonisation.

 

Alors, dans une de ces rues étroites, il y avait une épicerie. Aux beaux jours, molle envolée des rubans plastique de la portière, en hiver, porte étroite et tintinabulante. Une odeur sûre de laitages, de cèbe, de charcuterie, quatre légumes, et le « dépannage », lait concentré, café âcre et acide concentré de tomates. Vu la dèche, je n’étais cliente que pour le concentré de tomates (un stock d’anchois à épuiser, pizza pendant six mois). Madame Reboul, l’épicière, n’était pas une bavarde. Pour les vrais pauvres, je crois, il y avait le cahier de crédit mensuel.

 

A hauteur de la 85ème boîte de concentré de tomates, j’ai trouvé le premier cageot sur mes marches. Dedans, les petits suisses périmés de la veille, une laitue en fin de vie, une plaquette de beurre.

Le lendemain pareil. Et encore. Sans un mot, jamais.

 

Ou plutôt si : un jour une cliente a dit qu’à donner comme ça, on encourageait la paresse. Madame Reboul – qui levée tôt, me voyait partir à six heures moins le quart - a répondu sèchement, il ne fallait pas la chercher. Dedans, il y avait : « gâcher, c’est péché »

L’épicerie a depuis longtemps disparu, sans doute, et la nostalgie, pas mon registre. Mais gâcher, c’est péché. Une société ne se juge-t'elle pas à ces "détails", en ces temps de couteûses moquettes et douches présidentiellesà usage unique ?Argument facile, on le sait, impression. Et l'impression, ça compte.

 

Et donc demain, Leandri , son Adn et ses supporters se retrouveront pour la soupe populaire à 14 heures, devant le palais de justice nîmois. Leandri entend « faire de l'information par rapport au fichage, dénoncer tous les abus de notre système économico-politico-judiciaire ». Programme chargé.

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ps: Sauve est également le village où depuis des années, les éditions Clémence Hiver sont installées. Rien à voir - en apparence - mais livres, livres-objets ( je veux dire, livres que l'on touche, que l'on garde, superbes... et pas plus chers que nombre d'éditions bâclées), traductions rares de Tsvetaeva, et pas que, allez-y voir...

 

 

 

 

 

 

 

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