Lettre à Thierry Lévy

Finalement, elle n’aura pas été postée à temps, cette lettre. Je savais pourtant que c’était urgent. C’était la suite d’une conversation ancienne.

 

 

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Ce jour-là, fin de journée dans le cabinet déserté, temps pour rien, vous m’aviez dit que finalement, ce qui vous importait le plus, c’était l’écriture, mais que hélas, l’écriture, ça n’allait pas. La lampe unique coupait le bureau en deux.  Ce jour là vous me parliez d’Oscar Wilde. Vous veniez de découvrir La ballade de la geôle de Reading.

Dans la lettre, je voulais vous parler de Rose, votre  dernier livre.

Ce n’était pas entièrement vrai, cet insuccès ou cette impossible écriture : vos essais marquaient, je me souviens encore d’un paragraphe où vous expliquiez que cette expression, l’accusé s’est acharné, trente coups de couteaux ou autre, était la première contre-vérité de tant de dossiers. Trente coups de couteaux, c’est de la panique, une furie de panique. C’était le début du livre, je ne sais plus lequel, je ne l’ai plus lâché. On parlait là de la défense au cœur du crime, pas du gommage.

 J’avais lu ça avant de vous rencontrer pour la première fois, venue pour un ami, Jean Halfen, Action directe. J’ai passé un moment à chercher quel était le bon œil, celui qui voyait, mais la situation, elle, vous la voyiez très bien, et elle n’était pas bonne.

 Après, on s’est souvent revus, chronique judiciaire oblige. Ou bien l’Autre journal de Michel Butel, votre ami de longue date.

 Paradoxalement, alors que nous étions sur la même longueur d’onde, bien souvent, vous êtes l’un des très rares avocats que j’ai connus qui jamais ne m’a donné un dossier. Que dalle.

Vous ne plaidiez jamais en partie civile si le prévenu encourait la prison, vous ne filiez pas le dossier, vous ne mentiez pas sur son contenu, non plus. Ethique personnelle, une rigueur perceptible, et peu de copains au palais de justice. On adorait dire que pour avoir une plaidoirie splendide et prendre le maximum, vous étiez parfait. On préférait oublier que bien souvent vous avez défendu des gens qui étaient, de toute façon, partis pour ce maximum. Vous mettiez du flamboyant  ou de l’humain dans ce départ. Et on préférait oublier, aussi, les acquittements arrachés contre toute attente, après démonstration éblouissante, ou logique hilarante, votre voix toujours semblait vous dépasser là-bas dans la justice.

« A quelques mètres de vous, une femme », ça commençait comme ça , devant la cour d’assises spéciale constituée en urgence ( et sous la gauche) pour remplacer la défunte cour de sûreté de l’Etat abolie en fanfare cinq ans plus tôt. La femme, c’était Paule, mère de Jean Halfen, qui pendant douze ans, ensuite, visitera la plupart des centrales de France pour voir ses fils condamnés et toujours détenus séparément. Paule est morte il y a deux semaines. Paule qui passant un jour de Noël avec nous, en route pour Chateauroux, ou bien Moulins, disait que vous l’impressionniez trop, franchement,  mais qu’elle vous trouvait  sexy.

 Au fait, l’acquittement devant la cours d’assise spéciale, vous l’aviez obtenu pour Jean Halfen. Le juge Bruguière avait construit l’un de ces packages judiciaires qui ont exaspéré plus d’un magistrat. Il a récidivé dans un livre de mémoires, passant outre la décision judiciaire, et accusant derechef Jean Halfen d’être un meurtrier. Jean Halfen est toujours militant d’extrême-gauche même si parfois dans les manifs, aujourd’hui, la police prend soin de lui, en lui disant qu’il ne devrait pas rester là, à risquer un mauvais coup.

Septembre 2016, Versailles, cour d’appel après deux cassations : le juge Bruguière contre Jean Halfen l’acquitté qui le poursuit, défendu par Thierry Lévy. Diffamation. Je voulais venir, je n’ai pas pu, le regrette tant. Lyon, Rennes, Versailles, vous étiez là toujours, Thierry Lévy, aux côtés de l’homme que vous aviez défendu. Combien d’avocats auraient-fait cela, trente ans après ?

Jean Halfen a eu du mal à déposer, en septembre, parce que vous ne teniez debout que par un prodige de volonté et de conviction ; il ne pensait qu’à ça. Mais l’efficace avocate des éditions Robert Laffont en fut néanmoins pour ses frais : vous avez gagné. Aviez-vous plaidé encore, depuis ?

Je me souviens de votre rage constante contre la prison ( il y avait eu la peine de mort, Buffet, mais sur ce point je ne peux que renvoyer à votre livre l’Animal judiciaire, à l’Ina surchargée ce soir). C’est peut-être ça plus que tout qui nous rendait complices : nous savions tous deux comment on cherche l’air passé la porte de la taule. La haine de la prison. Observatoire international des prisons ou pas, l’aménagement  de l’enfermement ne calme pas cette haine. On aimait bien tous deux chercher l’angle mort des accusations, du prêt-à-juger. Rose, votre dernier livre, éclaire quelque chose  de votre parcours.

 

 

Je me souviens de toutes ces avocates stagiaires énamourées qu'avec une amie on avait surnommées vos pom-pom girls. Je me souviens d’un avocat stagiaire qui me tapait sur les nerfs. « C’est qui ce type dont les crocs rayent le parquet ? » « Vous avez tort, Arnaud Montebourg , moi, il m’amuse ».

Vous m’avez souvent envoyé des mots, vous aviez aimé ceci ou cela, une alerte un jour, j’avais « failli tomber », et vous aviez raison : un instant j’avais ressenti un immense dégoût envers un accusé, vous l’aviez perçu, et vous seul. J’ai arrêté la chronique judiciaire peu après.

rose

Cette écriture qui vous échappait, vous importait tant. Rose. C’est, en principe, une biographie de votre mère, dont la photographie figure sur la couverture du livre. Une fille gracieuse qui devient avocate à une époque où on les compte sur les doigts d’une main, et dont Vichy clôturera la carrière, elle était juive. Mais les 400 pages du livre racontent tout autre chose, c’est un immense roman un peu raté peut-être ( il aurait suffi de peu il aurait fallu que cette fois vous donniez le dossier, mais il y a des ratages tellement plus passionnants que les jolies réussites mécaniques) sur le XXème siècle, sur ces juifs si assimilés qu’ils ont perçu l’affaire Dreyfus comme un épisode désagréable tout au plus, qu’ils sont nationalistes et de droite, qu’ils regardent une poignée de réfugiés polonais arrivés chez des cousins comme des extra-terrestres, qu’ils traversent même la guerre en résistance mais sans jamais  vraiment considérer que les lois pour eux sont autres. Votre père après la Libération, fut l’un des très rares à accueillir dans les colonnes de son journal Céline le banni. Parce qu’il l’était. On peut parler de trait de famille.

De Rose, il est bien moins question que de l’Europe, de la cécité, de la complexité des appartenances. Rose était Rose, convertie au catholicisme par désir ( version Maritain) mais à travers des destins divers, y compris celui d’une affidée nazi, c’est un portrait du siècle plus que d’une mère admirée mais lointaine que vous avez réussi. Je vous avais écrit cela.

Rose, il n’y a pas eu beaucoup d’articles, je crois. Si, un, dans le Figaro. Plon n’a pas abusé de la correction, coquilles et absurdités abondent, même pas relu. Ces histoires venues des deux guerres mondiales successives, des nationalismes, des replis, de l’espoir que fait naître l’extrême-droite, avec des juifs même pas déportés, compliqué tout ça , et pas vendeur. Dommage, très dommage, car Rose est  une alerte. Je ne sais pas si telle était votre intention, ou si telle était la partie du livre qui échappe aux intentions, la meilleure souvent.

Vous allez nous manquer. Des avocats de talent, il y en a. A chaque génération.  Mais lorsque votre voix, Thierry Lévy, emportait l’écrit là-haut vers les fresques avec dames musculeuses tenant des balances, des gens rapetassés dans le box des accusés existaient soudain, vous saviez conjuguer, là, les mots et le réel, vous y alliez à vif,  vous troubliez le ron-ron judiciaire, soudain ça ne passait plus : la répression était mise à nue. Et le crime, vous donniez à y penser, pas à le regarder.

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