Après les "gilets jaunes", quel destin pour la Vème République ?

Le mouvement des "gilets jaunes" interpelle les fondements de notre République. En opposant une norme éthique à la politique économique du gouvernement, non seulement il la délégitime, mais aussi la démocratie représentative qui n'a pas su éviter, voire qui a aménagé cette contradiction.

Sans doute y-a-t-il parmi eux des racistes et des xénophobes, comme des machistes et des homophobes, et même des casseurs ! Mais ce serait une grave erreur de jugement que de balayer d'un revers de main leur mouvement en croyant identifier la pertinence de son interprétation à des travers idiosyncrasiques, aussi condamnables soient-ils. Pour prendre la juste mesure de l'événement, il faut, bien entendu, interroger ce que les « gilets jaunes » interpellent de notre République, c'est-à-dire rien de moins que ses fondements, et se persuader du séisme dont ils ont été l'épicentre.

En principe, dans une démocratie représentative qui vit son existence tranquille, ses dirigeants tirent leur légitimité du respect de la légalité par la procédure suivie pour les désigner. C'est, en général, du moins en France, une Constitution, à sa naissance, globalement approuvée par référendum, qui fixe les règles de cette désignation, ou une loi, le plus souvent organique. En cours de fonctionnement, le peuple peut aussi être convoqué par voie référendaire à l'occasion de révisions constitutionnelles. Ainsi, depuis 1962, les articles 6 et 7 de la Constitution du 4 octobre 1958 précisent dans le détail les modalités de l'élection du Président de la République au suffrage universel direct. Il revient cependant au Code électoral, dans ses articles L 126 et L 162, d'arrêter celles relatives à l'élection des membres de l'Assemblée nationale. Après les scrutins, les citoyens malheureux qui ont eu le mauvais goût d'avoir voté pour des candidats de l'opposition n'ont plus qu'à prendre leur mal en patience pendant cinq ans, jusqu'aux prochaines échéances électorales, et, dans l'attente, à se conformer aux décisions prises par les autorités non, on s'en doute, sans maugréer à part soi ou en public, sacrifiant par là à ce trait de caractère typiquement français que Raymond Aron avait identifié en son temps sous l'expression de « satisfaction querelleuse ». Mais, en dépit de leurs insuffisances, notamment en matière de comptabilité des bulletins blancs et surtout de traitement des abstentions, trop souvent présentées comme une indifférence au politique alors qu'elles en sont un jugement plus radical, si la désignation des dirigeants s'est conformée à la légalité des procédures d'élection initialement acceptées, personne, dans le cours normal d'une démocratie représentative, n'aurait l'idée d'inférer, même timidement, l'illégitimité des gouvernants et des institutions du refus subjectif d'adhérer au programme de politique générale mis en œuvre.

 Pourtant, c'est bien ce que le mouvement des « gilets jaunes » semble inaugurer. Parti d'une contestation des taxes sur le carburant, secondaire, sinon chronologiquement du moins en importance, il finit par exprimer l'essentiel de ce qu'il refoulait jusque là, et jusqu'à l'étouffement, la dénonciation de la pauvreté relative, et peut-être même absolue, planifiée par la violence d'un système trop libéral, national et européen. Quand, le 15 du mois, après avoir acquitté les dépenses contraintes, on se trouve à découvert et en proie aux injonctions bancaires de même qu'à l'humiliation de devoir quémander, pour ses enfants, de la nourriture auprès des associations caritatives, et cela, jour après jour, sans perspective d'avenir, il n'est pas exagéré de dire que la politique menée par le pouvoir affame une fraction de la population.

Mais, pour que la contestation éclate publiquement, les souffrances du corps et de l'esprit semblent pourtant ne pas encore suffire, tant l'on entend ressasser à longueur de médias que l'austérité est nécessaire à des lendemains plus fastes. Encore faut-il que le sentiment d'injustice prenne consistance jusqu'à l'intolérable quand, parallèlement, l'on voit ce même pouvoir non seulement distribuer ses largesses à ceux par qui, dit-on, le salut viendra, mais encore réserver une morgue plusieurs fois appuyée à ces « gens qui ne sont rien ».

Lorsque l'on est capable, durant des heures interminables et pendant des semaines, de braver le froid et la pluie sur des ronds- points, inesthétiques de surcroît, c'est que plus rien ne peut retenir ces cris de colère qui plaident pour la vie contre la survie parce que les esprits ont été affranchis des verrous inventés pour faire douter la révolte de sa pertinence. L'argument du ruissellement qui se voulait théorique, travesti en image plus flatteuse des premiers de cordée, s'est finalement révélé pour ce qu'il est, un argument idéologique autorisant la justification d'une austérité implacable. Et, si l'on veut bien reconnaître dans le fameux théorème de Schmidt l'ancêtre du ruissellement, énoncé par le chancelier allemand le 3 novembre 1974, selon lequel « les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain », l'on admettra que l'épuisement de la patience, érodée par plus de quarante années d'attente par-delà les alternances politiques, puisse signifier à l'expectative sa fin et à la volonté le souci de peser sur son propre destin. Même le peuple hébreux, après quarante ans passés dans le désert, a fini par rencontrer sa terre promise. Pourquoi s'obstiner par exemple à feindre de croire à l'unité du marché des valeurs mobilières et à étendre à son marché secondaire, la Bourse, temple du placement et de la spéculation, des avantages fiscaux qui pourraient être réservés exclusivement à son marché primaire dont on sait que les capitaux qui y sont véhiculées s'investissent effectivement dans l'économie réelle ?

Entre les uns et les autres, le marché a toujours été de dupes. Alors que l'on gravait dans le marbre de la loi des mesures réelles en faveur des uns, en contrepartie l'on demandait aux autres de se contenter de la promesse, inlassablement reconduite, que tout irait bien mieux plus tard. Sous couvert de « réformes » et de « progrès », en défaisant une à une, avec une application opiniâtre, les conquêtes sociales arrachées de haute lutte au fil du temps, une grande course régressive à l'asymptote est poursuivie, celle du retour à la loi Le Chapelier de 1791 qui, elle, carrément, les interdisait.

 Il faut distinguer les institutions et ceux qui en ont la charge d'un côté et la politique qu'ils conduisent de l'autre. Et même si les premiers ne contreviennent pas à la légitimité, il peut arriver que la seconde tutoie l'illégitimité. Contrairement à ce que l'on entend souvent dire, ce n'est pas tant dû au fait que le Président de la République n'a été élu qu'avec 43,6% des inscrits, voire moins si l'on tient compte de ceux qui n'ont voté en sa faveur que pour barrer le Front national, que sa politique générale est contestable. Eût-il été désigné avec plus de 51% des inscrits qu'elle eût continué à l'être tout autant, parce qu'une limite morale ici a été franchie, celle de la vie digne. En douter serait ne pas voir que l'administration de sa preuve a été apportée, en un seul acte, par les sans grade de la République eux-mêmes lorsqu'ils ont été contraints à se répandre au-dehors, en envahissant les ronds-points, pour hurler leurs faims physique et morale, transformées par la force du désespoir en faim politique.

Parce que l'objet de leurs revendications se confond avec la frontière à ne pas dépasser par tout gouvernement, et donc aussi par celui en exercice, il révèle partiellement le minimum du Contrat social qui aurait dû être passé et devrait être passé horizontalement entre les membres de la société civile et verticalement entre la société civile et l'appareil étatique : non seulement tout travailleur doit pouvoir vivre décemment des fruits de son travail, c'est-à-dire conformément au degré de développement du pays dans lequel il s'affaire, mais aussi tout individu brutalement mis en congé par la machine économique ou retiré de la vie active après un demi-siècle de bons et loyaux services. S'il ne l'a jamais été, il devient urgent aujourd'hui de renégocier le Contrat social, ou plus vraisemblablement de le négocier, peut-être pour la première fois, et avec clarté. On hallucine par exemple quand, dans une séquence télévisée prise sur le vif, on voit le Président de la République dispenser à une dame âgée qui l'interpelle sur sa retraite, un cours théorique sur le système de répartition pour justifier le faible niveau de sa prestation sociale, alors qu'elle ne lui parle que de survie.

 Surgissant toujours d'un lieu engagé de l'espace social, les mots ont une portée idéologique, et par conséquent aussi une répercussion profonde dans l'inconscient des individus. Dans une société qui fait mine d'honorer le travail, comment ne pas être horrifié, quand on s'y arrête un instant après avoir congédié la banalité de sa répétition, par une expression comme celle de « coût du travail » qui, hissée au statut de concept de la « science économique », creuse inlassablement la culpabilité de celui qui s'en estime responsable, ou comme celle de « travailleurs pauvres » qui, ramenée à un simple constat de la réalité, entretient l'ordinaire de la chose, jusqu'à son accommodation ? Le travail ne serait-il plus un facteur de richesse pour n'avoir que des coûts, et pour qui ? Mais quels sont alors les coûts du capital pour le travail ? Si l'on veut vraiment honorer le travail, présent et passé, il faut que son offreur marginal, c'est-à-dire le moins qualifié, parce qu'il répond ou a répondu aussi à une utilité sociale, souvent sous-évaluée par rapport à la valeur monétaire qui lui est allouée ou qui lui a été attribuée, puisse en vivre avec la décence de l'humain, pendant son activité ou même après son arrêt. Le revenu économique de marché qui rémunère tout juste le maintien dans l'existence de l'agriculteur par exemple s'avère bien inférieur au revenu social de reconnaissance dont il devrait être doté, et pour produire des biens au statut singulier parce qu'ils sont de vie précisément, et, en modelant les campagnes et les paysages, pour aménager le territoire en lui ajoutant une plus-value esthétique profitable à tous. Peut-on aussi imaginer quel serait l'avenir de l'idée architecturale qui ne rencontrerait pas la main de l'ouvrier pour la couler dans le béton, ou celui d'une ville au nombre déficitaire d'éboueurs, livrée à l'amoncellement des immondices et au pullulement des rats ?

 Sans doute, les « gilets jaunes » n'épuisent-ils pas cette métonymie qu'est le « peuple » quand on lui prête une volonté unifiée. Mais leur message est audible par tous parce qu'il trace la frontière de l'inacceptable, c'est-à-dire aussi le minimum acceptable par tous. Chacun ressent bien, obscurément dans son for intérieur que, dans une France qui campe au sixième rang mondial des pays les plus riches, c'est bien là le minimum de ce que doit assurer le lien social et national. On peut interpréter en ce sens le fait que, depuis le début, sauf cynisme assumé ou égoïsme limité qui voudraient renvoyer à sa misère, en le bâillonnant, celui qui la crie, la majorité de la population soutient le mouvement de protestation, y compris, et c'est tout à leur honneur, ceux qui ont pu être victimes des dommages collatéraux de son action.

 Parce qu'il a à gérer l'urgence et le court terme, le Contrat social tel qu'il ressort de la parole des « gilets jaunes » est bien sûr incomplet et doit être articulé à la dimension de moyen terme, écologiste, car ils ne sont pas hostiles à la lutte environnementale, mais seulement à l'injustice des efforts qu 'elle demande. On pourrait alors concevoir un Contrat social tripartite à proposer à la Nation, humaniste, juste et écologiste qui balaierait les trois types de rapports que l'existence contraint tout être humain à nouer avec son autre, rapport à l'Homme, rapport aux Autres et rapport à la Nature. Ce Contrat social, intangible, définirait ce autour de quoi devrait être pensée et construite par priorité la politique générale du gouvernement. C'est parce qu'elle va puiser ses prémisses ailleurs que celle-ci ne parvient pas à concilier ces trois exigences toujours ajoutées après-coup à des programmes déjà conçus pour répondre à d'autres finalités. Humaniste, ce Contrat mettrait hors-la-loi l'infra-décence pour tous, juste, il exigerait la contribution de toutes les couches de la société au financement de la vie nationale, en proportion réelle de leur richesse, sans fausse justification d'exonération pour certains, écologiste, il promouvrait les solutions les plus adéquates pour éviter le grand collapse planétaire attendu ou peut-être malheureusement déjà pour en atténuer seulement ses conséquences.

 Mais comment inoculer ce Contrat social tripartite dans la vie politique française ? C'est là où l'illégitimité de la politique générale du gouvernement qui a franchi la frontière de « l'inhumanisme » peut, par un effet en retour, laisser porter sur des institutions a priori légitimes un regard qui les considérerait a posteriori comme illégitimes pour la poursuite de la vie politique nationale, parce que devenues obsolètes pour avoir laissé la situation s'enkyster dans la durée. Il appert de l'agitation des « gilets jaunes » que, les déceptions ayant déjà été trop nombreuses, l'introduction du Contrat social ne saurait se faire en adressant un énième blanc-seing aux élus qui leur accorderait une confiance naïve contre la simple promesse de son inscription dans les faits, cette fois-ci bien réelle. Et si l'abandon à la représentation politique n'est plus de mise, cela signifie qu'il va bien falloir forger dans les institutions un mécanisme qui la contraigne, à défaut de la congédier.Voilà un mouvement n'attendant plus rien de la politique en cours, sinon l'explosion des inégalités, la pression sur le pouvoir d'achat et le rationnement de la consommation, qui décide d'occuper la rue sans patienter jusqu'aux prochaines élections parce qu'il désespère aussi des oppositions modérées qui, un temps aux responsabilités, n'ont pas donné de meilleurs résultats quant à ses attentes pour avoir promu des alternances politiquement fausses parce que économiquement similaires à celles de leurs prétendus adversaires. De déconvenue en déconvenue, il a fini par nourrir une méfiance généralisée vis-à vis du personnel politique rejaillissant également sur les oppositions plus dures qui, pourtant, n'ont jamais été en charge des affaires. Contrairement à l'époque où certains évoquaient l'absence d'instruction de leurs contemporains pour leur interdire l'accès direct à la vie politique, le temps n'est-il pas enfin venu où toutes les couches de la population ont acquis suffisamment d'intelligence pour en pénétrer le sens, ses arcanes et ses subtilités ? Ce rejet têtu de la représentation politique en général qui protège aussi du ralliement à l'offre politique extrême instituée et pré-constituée n'est-il pas finalement le signe d'une exceptionnelle maturité politique d'un « peuple » qui veut rester maître de ses idées et de ses actes, plutôt que celui d'une malléabilité excessive qui le livrerait à un chef dévastateur, comme on entend souvent le dire , même si, un jour sans doute très proche, il lui faudra sûrement se donner des « commissaires » pour faire remonter sa volonté dans cette phase d'ébullition propre à la recherche d'institutions renouvelées ? C'est aujourd'hui lui faire injure que de croire qu'il faille déployer de la pédagogie à son endroit pour lui faire accepter des programmes mitonnés par d'autres parce que mal compris, quand il ne les aurait que trop bien compris.

 La démocratie représentative a le mérite de dévoiler la condition de fonctionnement des relations générales de pouvoir, c'est-à-dire d'asymétrie entre gouvernants et gouvernés. Dans tout régime, si les ordres donnés par les gouvernants sont exécutés, c'est parce que les gouvernés y ont consenti d'une manière ou d'une autre. Certes, sous la Monarchie absolue, les gouvernés ne sont pas expressément sollicités pour autoriser les gouvernants à leur donner des ordres, mais la chose existe, invisible, parce que médiatisée par la croyance des uns et des autres à la théorie de droit divin selon laquelle le pouvoir provient transcendantalement de Dieu. Dans la relation horizontale et concrète des hommes entre eux cependant, il est possible d'affirmer que si les sujets exécutent les ordres du monarque, c'est bien parce que, quelque part, ils lui reconnaissent, fût-ce par divinité interposée, le droit de les leur donner et qu'en un certain sens ils l'y autorisent. Le propre de la démocratie représentative est précisément d'expliciter l'implicite des régimes non démocratiques dont aucun ne peut faire l'économie pratique du consentement des gouvernés, au point d'en devenir leur vérité, et d'inverser les termes de la relation entre ordre et autorisation. Parce que désormais les citoyens commencent par autoriser les gouvernants à leur donner des ordres, ils les exécutent ensuite.

La crise politique systémique inaugurée par le mouvement des « gilets jaunes » se situe précisément à ce niveau dans la mesure où elle signifie aux représentants de la Nation que dorénavant leurs ordres risquent de ne plus être exécutés parce que l'autorisation qui leur a été préalablement accordée peut leur être retirée. Et sans cette autorisation qui continue à fonder la dichotomie gouvernants/gouvernés, c'est la démocratie représentative elle-même qui s'écroule. Dès lors, par-delà celle-ci, il ne reste plus que la possibilité de renouer avec l'idée de démocratie directe qui faisait le contenu de la Constitution virtuelle du 6 messidor an I (24 juin 1793) élaborée par la Convention montagnarde. Mis sous le boisseau pendant plus de deux cents ans par les dix régimes qui se sont succédé depuis, du Directoire à la Vème République, le principe de la démocratie directe revient sur le devant de la scène à travers la revendication du référendum d'initiative populaire ou citoyenne.

Certes, en son article 11, abstraction faite du référendum d'initiative partagée issu de la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008, véritable usine à gaz totalement impraticable, la Constitution du 4 octobre 1958 a remis le référendum au goût du jour. Mais il s'agit là d'un référendum d'initiative institutionnelle, toujours actionné par le Président de la République, même si, au temps de Charles de Gaulle, outre son caractère législatif, voire constituant suite à une lecture forcée de la Loi fondamentale, il avait acquis, de par la volonté du général, un caractère également révocatoire. D'ailleurs celui-ci quittera ses fonctions prématurément, congédié par le référendum du 27 avril 1969.

Il faudra s'attendre à ce qu'un tombereau de critiques s'abatte sur le référendum d'initiative citoyenne qui alerteront, comme toujours, sur les dangers du populisme, antienne martelée sans relâche par des élites soucieuses d'assurer la reconduction de leur pouvoir et le magistère des idées. D'ailleurs, elles ont en un certain sens raison de durcir la tension entre ce que la plupart des gens comprend simplement aujourd'hui comme deux avatars d'un même régime politique, la démocratie. A l'origine, c'est-à-dire en 1789, les démocraties représentative et directe étaient regardées plus comme des régimes opposés, et même farouchement, que comme des nuances d'une même entité politique. Le mot « démocratie » était exclusivement réservé à ce que nous nommons aujourd'hui « démocratie directe », tandis que notre démocratie représentative était désignée par l'expression « d'Etat, de régime ou de gouvernement représentatif ». Ce n'est que plus tard, pour bénéfice électoral, que l'on a pris l'habitude d'étendre le mot « démocratie » au gouvernement représentatif au vu de la connotation positive que le terme revêtait aux yeux du peuple. Si le gouvernement représentatif devenait démocratie représentative, pour dissocier les deux régimes, on a alors accolé l'épithète « directe » à ce qui était considéré jusque là comme le seul régime démocratique. Ecoutons à ce propos, ce que criait l'abbé Sieyès dans son discours du 7 septembre 1789 prononcé à l'Assemblée nationale constituante qui témoigne, derrière l'opposition des deux régimes, de celle de deux couches de la population, les élites et le reste : « La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi, n’est pas douteux parmi nous. D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; ils doivent donc se borner à se nommer des représentants. […] Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »  A la même époque pourtant, lors de la convocation des Etats généraux, il y avait un autre profil de protagonistes, comme celui de Louis Pierre Dufourny de Villiers, obscur homme politique de la Révolution, qui appelait à la convocation d'un quatrième ordre, celui des infortunés, parce qu'il estimait que ceux-ci étaient de fait exclus du tiers état théorisé par Emmanuel-Joseph Sieyès.

 Pourtant, par souci de réalisme et de responsabilité politique, au lieu de tendre à l'extrême, jusqu'à l'affrontement, la différence entre ce qui est maintenant devenu deux modalités de la démocratie, ne vaut-il pas mieux s'efforcer d'en faire la synthèse et de proposer au pays une esquisse de réforme de l'organe législatif en reprenant partiellement le projet de rénovation du sénat soumis au référendum de 1969, là où le général de Gaulle l'a laissé  avant son départ? Le bicamérisme se traduirait par la conservation d'une chambre basse, l'Assemblée nationale élue au suffrage universel direct, et la transformation de la chambre haute, un Sénat issu en partie de la fusion du Sénat actuel et du Conseil économique, social et environnemental. Cette instance comprendrait ainsi deux catégories de sénateurs, 174 sénateurs territoriaux, représentants des collectivités locales, élus comme aujourd'hui au suffrage universel indirect, et 174 sénateurs économiques, sociaux et écologistes, représentants des forces vives du pays. Ces derniers seraient, pour les uns, élus séparément par chaque catégorie socio-professionnelle, y compris les chômeurs et les retraités, qui enverrait à la chambre un nombre de sénateurs la représentant, proportionnel à son importance numérique dans la population, et pour les autres, désignés par les associations écologistes les plus significatives selon une procédure encore à définir. Cette assemblée n'aurait pas l'initiative des lois ni le droit de les voter, mais elle jouirait d'une considérable autorité morale dans la mesure où, impénétrable par les lobbies, sa mission principale serait de veiller, à propos de chaque texte, au respect du Contrat social tripartite évoqué plus haut. Tout projet et proposition de loi lui seraient d'abord soumis pour qu'elle en émette un avis circonstancié. Le texte ainsi annoté serait ensuite transmis à l'Assemblée nationale qui se prononcerait en une seule lecture après adoption d'éventuels amendements. Deux hypothèses seraient alors possibles : soit l'Assemblée nationale voterait un texte qui respecte l'équilibre du Contrat social pointé par le Sénat et le texte deviendrait une loi sans possibilité de recours immédiat, soit la chambre basse adopterait un texte qui bouscule l'économie du Contrat social et elle ouvrirait la voie à l'éventualité d'un référendum d'initiative citoyenne après recueil de 850.000 signatures sur une période déterminée. Il appartiendrait de ce fait au peuple, dans toutes ses composantes, faut-il le souligner, de trancher le débat à la majorité.

La possibilité pour le Gouvernement d'être désavoué pendant une législature qui le soutient inconditionnellement reviendrait à insuffler de l'oxygène dans un système sclérosé où ce qu'on appelle le « fait majoritaire », à quelques exceptions près, notamment celles de la IXème législature (1988/1993) sous Mitterrand et surtout de la Ière (1958/1962) sous de Gaulle qui s'est même soldée par l'unique renversement ministériel enregistré sous la Vème République, a condamné jusqu'ici la majorité parlementaire à n'être que le pilier d'une chambre d'enregistrement et les oppositions à ne faire que de la figuration. Mais les temps changent. Et si en 1958, l'urgence était au rehaussement des statuts du Président et du Gouvernement en contrepoint du régime d'assemblée de la IVème République, de nos jours elle est à une refonte du pouvoir législatif qui le rendrait moins monolithique et soumis, plus critique et mieux articulé au peuple. On ne cache pas cependant que, pour éviter une interférence du juge constitutionnel dans le jeu démocratique entre l'Assemblée nationale, le Sénat et le peuple, un épineux problème juridique ne manquerait pas de se poser pour savoir s'il conviendrait, pour l'enraciner, d'intégrer le Contrat social tripartite dans le bloc de constitutionnalité, aux côtés, depuis 1971, de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 et du Préambule de la Constitution de 1946 d'une part, et, depuis 2005, de la Charte de l'environnement d'autre part.

On laissera aussi volontiers en suspens le point de savoir si une telle modification de la Constitution devrait exiger le passage à une VIème République en raison de ses retombées sur le pouvoir exécutif et les techniques sophistiquées du parlementarisme rationalisé destinées aujourd'hui à intensifier le contrôle du Parlement par le Gouvernement. Mais, il faut reconnaître que l'approbation par les citoyens de la logique interne de la Vème République remonte à 1958 et qu'à l'époque les plus jeunes des électeurs avaient 21 ans et étaient nés en...1937. De nos jours, avec leurs aînés qui ont aussi pris part au scrutin, ils ne représentent plus que 6% de la population totale et 8,6% des inscrits sur les listes électorales. Une nouvelle Constitution aurait alors l'avantage de solliciter également les 91,4% restants pour l'approbation de son économie globale, même s'il reste vrai qu'une révision constitutionnelle référendaire partielle, initiée au titre de l'article 11 de la Constitution, et non plus 89, conformément à une interprétation par deux fois déjà consacrée, portant seulement sur le pouvoir législatif les solliciterait également, bien qu'avec une portée plus limitée, comme en 1962 la réforme constitutionnelle relative au mode d'élection du Chef de l'Etat.

 Quoi qu'il en soit, la France, une fois de plus, révèle inconsciemment, son génie non seulement pour interpeller les fondements de son propre régime politique, mais aussi pour éveiller peut-être l'interrogation dans le cercle plus élargi de ses voisins. Même si le pays comprend près de 9 millions de pauvres au sens statistique du terme, le mouvement des « gilets jaunes » reste sans conteste minoritaire. Mais, il pèse bien plus que son nombre parce qu'il bénéficie du surpoids moral conféré par la teneur de son message. En plaçant au centre de sa revendication une exigence éthique, c'est-à-dire une existence digne de l'humain, il fait en quelque sorte coup double en suscitant, dans le reste de la population, un soutien majoritaire non seulement au contenu de sa doléance, ou à tout le moins une tétanisation de sa critique, mais également à ce qui ne peut être considéré que comme un surcroît de démocratie, c'est-à-dire au droit de regard sur le processus législatif que, par le référendum d'initiative citoyenne, il veut arracher pour contraindre les décisions politiques au respect de cette dignité. Il n'y a pas là de populisme, mais seulement des concitoyens qui veulent vivre une vie d'Homme permettant, même rarement, après avoir satisfait aux besoins primaires, à la famille d'offrir à ses membres une sortie au restaurant, au cinéma ou au musée et au mari des fleurs ou un bijou sans prétention à sa femme, renouant sans le savoir avec la belle pensée, trop rarement visitée aujourd'hui, de François Perroux qui militait avec passion pour placer l'Homme au cœur de l'économie.

 Parce qu'il a accéléré et accentué les politiques clivantes de ses prédécesseurs, le Président de la République, qui y a ajouté sa touche personnelle de maladresses arrogantes, a attiré sur sa mandature les foudres d'une partie des Français au point que certains poussent même à sa démission. Mais, compte tenu de son habilité politique qui a consisté à opposer à la protestation populaire un grand débat national plutôt qu'une réponse immédiate, négative ou en demi-teinte, il a réussi à différer le dénouement de la crise et à faire accepter pour le moment la dissociation du sort des institutions de celui du Chef de l'Etat. Si, dans la logique de la contestation actuelle, les premières réclament au moins à terme une révision évidente, le départ imminent du Président ne relève pas d'une massive nécessité logique, mais empirique et conditionnelle, seulement s'il devait par la suite faire obstacle à l'évolution des institutions et des politiques et aggraver la situation en cas de persistance ou d'intensification des turbulences. Ce peut être même pour lui une chance que n'ont pas eu ceux qui l'ont précédé, s'il ne veut pas rester à jamais dans l'historiographie comme « le Président des riches », que de saisir la main aujourd'hui tendue par l'Histoire. Mais, sans vouloir instruire un procès d'intention qui le réduirait à sa vassalité aux forces de l'argent, l'on peut se demander s'il en est capable, car on le tient aussi pour sincère quant à ses convictions et surtout fidèle à son orgueil. Cela supposerait certainement d'infléchir lourdement la logique de la politique menée jusqu'ici. On peut rêver cependant et imaginer qu'à l'issue de ce grand débat, il ne détourne pas les attentions vers l'accessoire et place la décence de la vie et le renouvellement démocratique au centre des processus économique et politique. Sa tâche, pour autant, ne serait pas achevée puisque, pour faire cohérence, il lui faudrait encore apporter la parole française au sein des institutions européennes, par définition rétives à ce genre de propos au nom d'une « réalité économique » libérale toujours plus dévoreuse de réformes structurelles dérégulatrices, qu'avec d'autres, elles ont pourtant contribué à construire.

 En matière économique et sociale, la « réalité » n'a pas l'objectivité dure et spontanée de la Nature. Initiée d'abord par des décisions humaines, premières et isolées, qui commencent à se concrétiser dans des faits, elle se durcit progressivement au fur et à mesure que d'autres allant dans le même sens viennent s'y agréger au point de faire ciment. Avec l'écoulement du temps et l'assemblage de pièces convergentes trop nombreuses, son démontage devient de plus en plus difficile, comme celui du tissu dont la dense continuité résulte de l'enchevêtrement serré de fils initialement séparés. Mais, parce que la matière du « réel » reste faite d'humain et de social, sa décomposition n'est pas impossible. C'est pourquoi l'utopie positive, c'est-à-dire la pensée critique dépourvue dans l'immédiat d'incarnation historique corrélative, mais candidate à la construction d'une « réalité » alternative, possède une vertu corrosive vis-à-vis du « réel » auquel elle se confronte quand elle parvient à s'annexer le rapport de forces. Non seulement elle peut finir par apparaître comme une option sérieuse contre le « réel » qui la contredit, mais encore elle peut fissurer celui-ci qui perdrait alors son sérieux parce qu'il aurait déjà perdu sa nécessité. C'est même cela la définition d'une révolution, fût-elle pacifique. Et assurément l'instant est révolutionnaire si l'on veut bien écarter du qualificatif l'image du coup de feu sur la barricade pour ne retenir que celle du bouleversement des sensibilités, des idées et des déterminations, bref des évidences.

 Aucun argument n'est consistant par lui-même parce qu'il posséderait une puissance logique intrinsèque, mais seulement par le support de crédibilité qui l'étaye, c'est-à-dire le groupe social qui le professe et s'y conforme dans l'action. Quelqu'un a déjà fortement souligné l'accord, dans les sociétés, entre les idées dominantes et celles du groupe dominant. Il n'y a pas de logique prépondérante de type mathématique qui imposerait les idées, mais seulement des sociologiques, c'est-à-dire des logiques sociales. Il suffit alors qu'une fin de non-recevoir ferme de la part d'une entité sociale qui se serait hissée à une position stratégique, fût-elle seulement morale, s'oppose à une idée jusque là considérée comme incontournable parce que normant la « réalité » pour qu'elle s'effrite jusqu'à l'inconsistance avec la « réalité » qui lui correspond. Et pourquoi le mouvement des « gilets jaunes » ne serait-il pas cette entité ? On se souvient du contrat d'insertion professionnelle porté par le gouvernement Balladur en 1993. Présenté au début comme la seule solution possible pour favoriser l'insertion professionnelle des jeunes et lutter contre leur chômage, il entendait, dans la continuité de la politique conduite, ajouter une pierre de plus au « réel » déjà construit, en rémunérant les moins de 26 ans à 80% du SMIC seulement. Mais, parce que, pour reconquérir au moins l'intégralité du salaire minimum légal, il a suscité une résistance sans concession, tout le monde s'est finalement accordé à en reconnaître l'inanité. Et pourquoi pas aussi le même sort aux critères « maastrichtiens » qui laisserait enfin respirer l'humain ?

 Si l'on veut un peu plus de précision, il faut au moins s'essayer, même péniblement, à l'épure de la relation entre les trois caractéristiques du Contrat social, l'humanisme, la justice et l'écologisme, que l'on voit comme les précipités de la revendication des « gilets jaunes », même si dans leur rhétorique la troisième s'avère beaucoup plus discrète. La question est alors de savoir si l'humanisme et l'écologisme considérés comme des fins de l'action politique seraient tributaires de la justice regardée comme leur condition de possibilité. Si l'humanisme, cantonnée au niveau de l'individu, se confond avec la revendication morale d'une vie acceptable pour chacun, et l'écologisme avec la volonté de sauvegarde de l'espèce humaine à travers la préservation de la planète, alors la justice serait le traitement équitable adossé à ces fins des différents intérêts dans la conduite de la politique économique. Il faudrait alors la rechercher dans le nouage finalisé des variables économiques qui conditionnent, après leur production, la distribution et la redistribution des richesses. On remarquera que l'aménagement et l'imbrication de ces variables sont précisément constitutifs en partie du « réel » tel qu'on l'a décrit. Dans la société actuelle cependant, le « réel » en vigueur est ordonné et durci hors des fins appelées par le mouvement de contestation. Sa solidité dépend des trois facteurs que sont le nombre des éléments qui s'interpénètrent, la convergence des finalités en fonction desquelles ceux-ci ont été liés et le temps, déjà long mais toujours inachevé, de la construction. Le succès de la révolte exigerait par conséquent le réaménagement drastique des variables économiques fondamentales, en les réaffectant aux finalités du nouveau Contrat social. Or, au cours de l'un de ces débats qu'il affectionne tout particulièrement, de nouveau capté par la télévision, le Chef de l'Etat, devant une assistance d'élus locaux complaisante, dubitative ou hostile on ne sait, en a déjà pour ainsi dire anticipé l'issue. Le rétablissement de l'impôt de solidarité sur la fortune par exemple n'aurait aucune incidence sur l'amélioration des conditions de vie des plaignants. Si l'on prend cet impôt comme le symbole de l'ensemble des conditions de possibilité de la vie normée sur la décence humaine et l'ordonnancement naturel, cela semblerait signifier qu'il ne faudrait rien attendre de leur réajustement parce qu'en soi toujours financièrement insuffisantes, et que la révolte, renvoyée à l'utopie négative, est d'avance vouée à l'échec, même si elle flatte la morale et les droits-créances de l'Homme, dits de deuxième génération, dont l'Etat, jusqu'à présent, a toujours réussi à s'exonérer. On ne peut alors que vivement se féliciter de ce qu'on a nommé « l'Affaire du siècle », qui témoigne du degré de résistance à ce discours démobilisateur, initiative prise par quatre organisations non gouvernementales qui, sautant directement aux droits environnementaux de troisième génération, entendent faire condamner l'Etat français devant la juridiction administrative pour inaction climatique.

Il faut craindre toutefois que l'issue du grand débat ne se réduise à des transformations mineures du « réel », insuffisantes pour rompre avec la logique ambiante de son agencement à finalité d'abord extra-humaniste et extra-écologiste, devenue très vite contra-humaniste et contra-écologiste, et faire le pari que le succès de la protestation est possible, à condition de la rendre à son utopie positive qui passe concomitamment par un ré-aménagement draconien du « réel » à finalité d'emblée humaniste et écologiste où les variables économiques ordonnées à ces fins ne seraient plus seulement d'ajustement, mais centrales.

Aujourd'hui, un rapport de forces est en train de s'installer. Selon ce que sa stabilisation en fera, tout pourra recommencer comme avant sous réserve de quelques modifications de détail ou bien l'essentiel pourra être changé et la vie devenir un peu meilleure. Mais, en cas d'éternel recommencement, si trop de femmes et d'hommes restent encore dans le caniveau, on peut craindre que ce mouvement social qui, globalement, s'est montré civilisé, une fois écrêté de ses excès, toujours à déplorer, mais inévitables dans ce genre d'exercice, ne resurgisse un jour beaucoup moins conciliant pour répondre à une question dont, depuis aujourd'hui, on n'aura pas su se départir parce que devenue de plus en plus lancinante, celle de l'individu et de sa dignité, assurément augmentée d'une autre, celle de l'espèce humaine et de son « salut ».

 Dominique Crescenzo, professeur de Sciences économiques et sociales à la retraite

 

 

 

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