Le livre "L'origine de la langue basque", récemment publié par l'Harmattan

L'Euskara, très vieille langue européenne, est réputée orpheline. Une thèse, vulgarisée dans cet ouvrage, contredit pourtant cette hypothèse

SurL’origine de la langue basque"

Arnaud ETCHAMENDY, Dominique & Fina DAVANT, Roger COURTOIS.

L’HARMATTAN, 2018

 

« […] les civilisations sont des réalités de très, très longue durée. […] elles sont solidement accrochées à leur espace géographique. Bien sûr, la plus forte, la victorieuse pénètre souvent chez la plus faible […] En fait, toute civilisation affirmée ne se soumet qu'en apparence, et généralement elle prend alors davantage conscience d'elle-même […] »

Fernand Braudel, La Méditerranée. L’espace et l’histoire, FLAMMARION, Champs, 1985, p. 168.

 

La maison d’édition l’Harmattan vient de publier un nouveau livre sur L’origine de la langue basque".

Le titre, voulu par la prestigieuse maison d’édition, n’en reflète pas le contenu profond. Il ne s’agit pas d’une œuvre de plus sur une supposée origine « mystérieuse » de la langue basque. Non, au contraire, c’est un travail de recherche qui aboutit à la mise en évidence de l’appartenance, en grande partie, de la langue basque à la grande famille des langues dites indo-européennes.

À l’origine de ce livre, le travail de recherche d’Arnaud Etxamendy (Eñaut Etxamendi, en graphie basque). Né dans la montagne navarraise, un domaine où la notion de frontière est évanescente, sa langue maternelle fut l’euskera (langue basque) qu’il maîtrise comme personne. Il a suivi une formation classique (grec, latin) avant d’obtenir les diplômes d’ingénieur en agriculture et de science politique à Toulouse. Auteur d’ouvrages littéraires en euskera, poète, compositeur-chanteur très connu et apprécié aussi bien au Pays Basque de France que celui d’Espagne, il a depuis « toujours » été intrigué par la proximité de construction de sa langue natale avec celle du grec ou du latin. Et surpris que les linguistes  -y compris ses maîtres de grec et de latin, pourtant excellents bascophones- ne s’en soient pas aperçus. Il a donc repris des études linguistiques, à l’heure de la retraite, et élaboré sa thèse de doctorat "Basque et Langues Indo-européennes-Essai de comparaison" qu’il a soutenue en 2007. Ses amis Fina & Dominique Davant l’ont encouragé et secondé dans cette tâche, bientôt rejoints par Roger Courtois qui a mis la thèse en ligne (www.euroskara.com).

Ses travaux, en résonnance avec les théories défendues par les archéologues Colin Renfrew et Jean-Paul Demoule, se sont attachés à démonter deux mythes récurrents. Celui des conquérants « indo-européens » et celui de la non-comparabilité de la langue basque, une langue réputée isolée, dont la part de vocabulaire apparenté à celui des langues voisines serait forcément un emprunt.

Le mythe indo-européen

Celui d’un peuple « indo-européen » de guerriers invincibles, venu d’on ne sait trop où, des confins orientaux de l’Europe, qui aurait conquis tout notre continent, soumettant tous les peuples et imposant à tous et partout leurs institutions et leur langue. Tel est le conte issu des travaux des linguistes allemands de la fin du XIXº siècle et du début du XXº. Ils  ont situé cette invasion irrésistible aux IVº et IIIº millénaires avant notre ère.

Conquis toute l’Europe occidentale ? Toute ? Non ! Dirait Astérix… les Basques et le Pays Basque auraient échappé à cette domination ! Par quel miracle ? Et de ce fait, la langue basque aurait conservé sa singularité et n’aurait donc rien à voir avec les langues indo-européennes.

Arnaud Etchamendy soutient que les langues qui partagent la parenté « indo-européenne » ne seraient pas issues de l’immigration de conquérants aryens, mais bien de langues parlées en Europe même par des populations clairsemées. Durant 8 000 ans de la plus forte période glaciaire (Wurms III) elles ont trouvé refuge dans quelques zones comme le sud-ouest de la péninsule européenne, les péninsules italienne, des Balkans et de Crimée (cf. Colin Renfrew, At the edge of knowability : Towards a Prehistory of languages, 2000 ; Archaeogenetics-Towards a “new synthesis” ?, 2010). Les langues parlées par ces petits groupes, confinés dans des espaces réduits durant des millénaires, auraient constitué des substrats à partir desquels la dispersion de ces populations, leurs rencontres et métissages, à la suite de la fin de la glaciation auraient produit les différenciations dialectales qui ont donné naissance au millier de langues classées dans la famille « indo-européenne ».

Longtemps les « indo-européanistes » ont pensé qu’il y aurait eu une « langue-mère » unique, parlée par un peuple unique -celui des conquérants aryens- qui aurait donné des « langues-filles » en divergeant au cours des temps. Mais les travaux des archéologues tels que Colin Renfrew et Jean-Paul Demoule ont prouvé qu’une telle conception relevait du pur mythe.

Le mythe du basque, langue orpheline

Comme Jean-Paul Demoule, Arnaud Etchamendy, soutient que la parenté des langues dites indo-européennes serait due, non aux divergences millénaires d’une « langue-mère » unique, mais au métissage sur les mêmes durées et sur des distances considérables de parlers différents, au gré des migrations et des échanges (notamment matrimoniaux).

Les migrations de populations à travers les âges et l’espace sont attestées par les généticiens ; leurs travaux mettent en évidence les « voyages » de marqueurs génétiques, tels que le marqueur « V », dû à une mutation intervenue à l’époque du plus fort glaciaire autour de l’ actuelle région basque, et dont la dispersion vers le Nord et l’Est de l’Europe indique les migrations post-glaciaires des populations qui la portaient. Bien évidemment, les marqueurs des groupes humains venus du levant, porteurs de la révolution néolithique, sont rapportés par ces travaux. Pas plus que l’archéologie, la génétique ne laisse pourtant de doute : il n’y a pas eu de conquérants invincibles. Mais prosaïquement une très lente diffusion dans le temps et l’espace (ce qu’en agriculture on appelait jadis la « vulgarisation par l’observation du voisin par-dessus la haie ») …

Partant de ce constat, Arnaud Etchamendy a appliqué les méthodes de grands linguistes, internationalement reconnus : Antoine Meillet pour le latin et Pierre Chantraine pour le grec ancien, en matière de comparaison linguistique ; Émile Burnouf et Gérard Huet pour le sanscrit ; Émile Benvéniste et sa « théorie de la racine ». Il s’est avéré que de nombreuses formes du basque partagent les racines élémentaires avec les langues dites « indo-européennes ». Arnaud Etchamendy a compris ce qu’aucun linguiste n’avait observé : Parmi les très probables diverses strates qui composent la langue basque, il en est qui fournissent un nombre considérable de racines et de formes qu’elle partage avec le sanscrit et le grec anciens notamment.

À ce titre, l’un des meilleurs outils pour l’étude du passé européen est l’approfondissement de la connaissance de la langue basque qui est certainement la plus vieille encore parlée dans notre continent.

Qui aurait pu penser que l’origine du mot « corps », corpus en latin, sans étymologie pour Antoine Meillet, pourrait avoir quelque chose en commun avec le basque gorputz, composé de deux racines : gor = « chair », et putz = « souffle ». Le corps est la chair pourvue de souffle. Ce n’est pas beau ? Ou le mot grec spéos = « grotte » (que nous retrouvons encore dans “spéléologie”) ; sans étymologie pour Pierre Chantraine ; n’est-il pas proche du basque aizpe qui a la même signification et qui est un mot composé de aiz = « roche » et pe = « dessous », « sous la roche », donc. Ou encore le basque zohargi = « resplendissement du ciel nocturne étoilé » et le sanscrit swargya « céleste, du paradis, voie lactée » dont la racine est swar « le ciel, le paradis » qui en basque se dit zeru ; les linguistes donnent pour origine de zeru l’emprunt au latin de la forme cœlum ; comment pourrait-on expliquer la quasi parfaite correspondance de forme et de sens du basque zohargi et du sanscrit swargya à partir du latin cœlum ? (le Z du basque correspond au Ç du français).

Et tant d’autres exemples décortiqués par Arnaud Etchamendy dans sa thèse pour mettre en évidence ce que tous les linguistes refusent d’admettre jusqu'à présent (du fait de leur insuffisante connaissance de la langue ? du fait d’un « chauvinisme » de langue « singulière », à caractère « exclusif » ?) : le basque n’est pas une langue isolée, bien au contraire, elle partage, comme déjà évoqué, beaucoup de ses racines élémentaires, issues souvent d’onomatopées, avec d’autres langues indo-européennes anciennes.

Si la thèse est ardue et sa compréhension difficile pour les non-initiés, la lecture et l’approche de cet ouvrage, L’origine de la langue basque", s’avère accessible au plus grand nombre et très agréable grâce à la créativité de Roger Courtois, pédagogue et informaticien de la première heure, champion de la vulgarisation. Il a réussi une mise en page simplifiée et amusante. Vous l’aurez compris : L’objectif de ce livre à huit mains, est de divulguer une nouvelle approche du rôle joué par le basque au sein des langues dites indo-européennes. Il tranche avec tout ce que l’on croyait jusq'à présent. Il apporte un éclairage complémentaire du passé européen du point de vue de la linguistique, comme le latin et le grec ancien, et il n’apporte pas à la réflexion des linguistes une langue morte de plus, mais une langue fossile"-vivante.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.