Lettre à monsieur Villani

Avec la réforme Blanquer du lycée, les mathématiques disparaissent du tronc commun des classes de première et de terminale. Monsieur Villani semble le nier, puisqu'il considère que les mathématiques auront toute leur place dans l'enseignement scientifique du tronc commun.Cette idée est pour le moins contestable et j'ai souhaité, par une lettre, lui faire part de mon point de vue.

Bonjour monsieur Villani,

En vous remerciant pour votre courrier, je me dois de préciser que votre réponse  ne va pas dissiper les craintes de ceux qui, parents, élèves ou enseignants, souhaitent la réussite de tous les élèves. Je n'ai ni votre expertise, ni votre ambition, je vais donc me limiter à quelques modestes réflexions sur l'organisation  du module d'enseignement scientifique qui fait partie du tronc commun de première et terminale.

Comme je vous l'ai déjà écrit, j'ai enseigné trente années dans un lycée général technologique à Hénin-Beaumont, avec des élèves issus pour la plupart de classes populaires.Pour chaque réforme du lycée, je me mets à la place d'un élève d'Hénin-Beaumont, j'adopte son point vue, j'écoute leurs professeurs et leurs parents. C'est ma méthode de réflexion sur l’École.

Vous écrivez que le module  d'enseignement scientifique commun à tous les élèves est une opportunité pour enseigner autrement les mathématiques et  vous avez utilisé cet argument pour réfuter l'idée que les mathématiques auraient disparu du tronc commun des classes de première et de terminale. Nous sommes nombreux à ne pas partager votre point de vue et nos expériences passées d’interdisciplinarité imposée, confortent nos inquiétudes, d'autant que cette réforme se fait dans la précipitation  avec des suppressions de postes d'enseignants.

A moins d'être naïf, il n'est pas possible de croire que cet enseignement sera harmonieusement partagé entre les disciplines scientifiques. La réalité est tout autre et vous négligez au moins deux aspects importants. D'une part, la réforme installe une concurrence entre les disciplines, et nos collègues de SVT et de Sciences Physiques, oubliés par la réforme, vont défendre, avec raison, leur matière et leurs postes. D'autre part, les chefs d'établissement sont également soumis à la contrainte  de services et de postes, et le partage harmonieux des enseignements sera le cadet de leurs soucis. ( voir l' organisation passée des TPE ou de l'aide individualisée). Dans ces conditions, il est prévisible que les mathématiques n'auront, au mieux, qu'un strapontin dans cet enseignement .                                                                   En outre, les remontées actuelles des établissements indiquent que de nombreux élèves entrant en première choisissent la spécialité mathématique, pas toujours par choix, mais, pour certains, par crainte de limiter leur orientation post-bac. Ainsi, cet enseignement scientifique a toutes les chances de régresser au supplément d'âme pour les plus curieux, car les élèves,  plongés dans un système trop complexe et sans visibilité, choisiront  l'utile et le sûr, plutôt qu'une culture scientifique aux enjeux incertains.Nous l'avons observé dans le passé avec les TPE, un dispositif louable et intéressant, mais qui est resté marginal à tout point de vue ( intérêt, évaluation, orientation). Pour finir, le choix contraint d'un enseignement de mathématiques de bon niveau ( niveau S amélioré), risque de conduire à bien des échecs, alors que les mathématiques des filières étaient mieux adaptées à l'orientation des élèves.Et dans le cas où la spécialité mathématiques n'est pas choisie, les élèves ont  compris tout seuls que l'enseignement scientifique proposé sera insuffisant pour un choix ambitieux d'orientation.

Monsieur Villani,  il est temps d'entendre que cette réforme du lycée est inquiétante, sur le fond comme sur la forme. Un temps précieux va être gâché à régler des problèmes trop complexes d'organisation et à s'adapter à une réforme injuste qui n'est ni acceptée ni  comprise. Il faut se souvenir de celle des rythmes scolaires, honnie de presque tous, sauf de quelques députés socialistes, imposée d'en haut, car chargée d'arrières pensées extérieures à l’École. Je garde le souvenir désagréable d'enfants gardés, après l'école, dans des vestiaires dégradés d'une salle de sports par des animateurs peu formés. C'était ça les rythmes scolaires dans une petite ville près de chez moi! Depuis cette histoire, je garde l'idée qu'il faut revenir à des mesures simples et qu'une réforme réussie de l’École est soumise à quelques principes élémentaires:

1) Elle doit être massivement partagée, comprise et acceptée  par les élèves, les parents et les enseignants. Celle de Mr Blanquer ne l'est pas.

2) Elle doit être compréhensible, dans ses buts et son organisation. Celle de Mr Blanquer ne l'est pas.

3) Elle doit concerner tous les élèves, les bons et les moins bons, y compris ceux du technique et du professionnel et elle doit améliorer leur formation. Celle de Mr Blanquer favorise les meilleurs.

4) Elle doit s'appliquer partout.Se défausser sur les structures locales sous prétexte d'efficacité conduit à de profondes inégalités. Mr Blanquer nie ce principe.

Pour illustrer mon propos, je vais prendre comme exemple la mesure  qui a fait la fierté de Mr Blanquer: la réduction des effectifs  en classe de REP . C 'est une réforme injuste car, tout simplement, beaucoup d'élèves en difficulté ne sont pas en REP! Par contre, je suis favorable à la réduction, certes progressive, des effectifs de toutes les classes. Mais ce n'est pas ce qui est constaté sur le terrain. Ainsi, l'école primaire, en face de chez moi, qui a des élèves en difficulté, va subir une suppression de classes et aura des effectifs de trente élèves dans toutes ses classes!

Pour terminer, monsieur Villani, ne soyez pas le garant inutile mais savant, d'une réforme régressive! Souvenez-vous de Paul Langevin et de son plan ambitieux pour l’Éducation et, plus proche de nous, de Stephen Hawking défendant le NHS du Royaume Uni!

Cordialement

Dominique Lecomte

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