Nous vivons sous le gouvernement de l'amour !

Intervention lors de la « Saint Valentin des Sans Papiers »(1), à Soissons, après la projection du film « Les Amoureux au ban public »

 

Mesdames, messieurs, chers amis,

Soyez-en bien convaincus, en cette Saint Valentin, nous vivons sous le gouvernement de l'amour !

Nous avons dans ce gouvernement les plus grands protecteurs de l'amour que la France ait jamais connus. Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, Éric Besson avant lui, protègent l'amour ; Pierre Bayle, notre préfet préféré est un défenseur intransigeant de l'amour, le sous-préfet aussi ; l'employé de préfecture qui interroge sur le nombre de fois où un couple a des rapports sexuels, veille attentivement à l'amour : deux fois, trois fois par semaine ? Dix fois ? Il faut être très vigilant pour protéger l'amour. Ne vous y trompez pas, le flic, qui vient, en visite domiciliaire, renifler les draps, est aussi un protecteur de l'amour !

Autrefois, il y avait le mariage. Le mariage, c'était l'« union légitime d'un homme et d'une femme », un acte officiel et solennel qui instituait entre deux époux une communauté de patrimoine appelée « famille » dont le but était de constituer de façon durable un cadre de vie commun aux parents et aux enfants pour leur éducation. Dans les sociétés traditionnelles, le mariage était l'alliance politique de deux familles ou de deux clans. Il y avait des mariages de convenance, quand la grossesse arrivait ; il y avait le mariage d'intérêt, pour payer moins d'impôts ou redorer le blason d'une noble famille en décrépitude. Le mariage, comme institution favorisant la stabilité de la société, était promu par les États, qui instituaient, par exemple, la fête des Époux durant la Révolution française. C'était une cérémonie. La mariée était en blanc, mais pas le mariage lui-même !

Mais c'était oublier l'amour ! Aujourd'hui, notre président, nos ministres, nos préfets ne jurent que par le mariage d'amour !

Alors n'écoutez pas ceux qui vous disent que ce gouvernement est le plus xénophobe et le plus raciste que nous ayons connu depuis 1945. N'écoutez pas ceux qui vous disent que la traque des couples franco-étrangers est une honte pour un pays démocratique.

C'est tout le contraire : si notre gouvernement ne s'intéresse pas aux couples franco-français, c'est qu'il porte une sollicitude particulière à l'amour des couples franco-étrangers. Il veille, il soutient, il exhorte à l'amour !

Amour, l'interpellation au petit matin, le conjoint menotté comme un criminel !

Amour, les centres de rétention où une femme peut perdre son enfant dans une fausse couche !

Preuve d'amour que de quitter son conjoint pour aller demander un visa improbable dans le pays d'origine !

Amour, les couples séparés pendant des mois et dont l'union s'achève dans une déchirure insupportable.

Amour enfin, l'injonction faite à Abdelmajid(2) de quitter sa femme et de retourner au Maroc pour solidifier un couple par le test d'une séparation de plusieurs mois, d'une année ou plus, si affinités avec le consulat.

Je vous le dis nettement, une civilisation qui protège ainsi l'amour ne peut être que supérieure à toutes les autres.

Dominique Natanson
Collectif de défense des sans papiers de l'Aisne

Notes :

(1) La Saint Valentin des Sans Papiers est une série d'actions menées par le Collectif de défense des sans papiers de l'Aisne, durant la semaine de la Saint Valentin. Voir par exemple l'article du journal L'Union.

(2) Abdelmajid est un marocain de Soissons, marié avec une française depuis l'été 2009, auquel le préfet de l'Aisne refuse la régularisation, exigeant qu'il retourne au Maroc pour demander l'autorisation de venir en France rejoindre son épouse. Le Collectif de défense des sans papiers de l'Aisne s'est mobilisé depuis 2010 (plus de 50 rassemblements) pour exiger qu'Abdelmajid reste à Soissons avec son épouse.
Une pétition est en ligne sur le site de RESF.

 

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