«L'immigration en France - Mythes et réalités» par El Mouhoub Mouhoud

Une analyse et des propositions sur la question de l'immigration qui tombent à point dans une période où les discours erronés et parfois nauséabonds se multiplient.

El Mouhoub Mouhoud

L’immigration en France – Mythes et réalités

Commentaires par Dominique Plihon, conseil scientifique d’Attac

Voilà un livre qui tombe à point ! Au moment où – campagne électorale oblige – on entend des discours souvent irrationels, et parfois nauséabonds, sur la question de l’immigration, E.M. Mouhoud nous prodigue des mises au point salutaires. Ce professeur d’économie à l’université Paris Dauphine, spécialiste des relations internationales, apporte une double contribution. Il commence par s’attaquer à « quinze mythes sur les migrations qui interdisent le vrai débat » ; puis il se prononce « pour une politique alternative d’immigration ». L’un des mythes les plus répandus est la croyance selon laquelle la France « accueille toute la misère du monde ». Statistiques officielles à l’appui, E.M. Mouhoud montre que cette idée est fausse. En effet, la population immigrée s’élevait à 5.9 millions de personnes en France au 1er janvier 2015, soit 8.9% de la population française, ce qui est largement inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, égale à 13%. Sans parler des grands pays d’immigration comme le Luxembourg, la Suisse, le Canada et la Nouvelle Zélande dont les taux sont supérieurs à 20%. Par ailleurs, celles et ceux qui dénoncent l’immigration mettent souvent en avant la présence d’une proportion excessive de migrants en situation irrégulière en France. Là aussi, les données existantes permettent de contredire une telle affirmation. Si l’on reprend l’estimation la plus haute, on recense 400 000 personnes en situation irrégulière en 2015, soit un taux de 0.6% de la population française, à comparer aux taux de 1.1% en Italie, 1.2% en Allemagne et 3.2% en Espagne. Ce qui peut signifier que la « chasse » aux immigrés en situation irrégulière est plus intensive en France que chez nos voisins …

La France n’est plus une terre d’accueil

Avec la multiplication des conflits au Moyen-Orient à partir de 2010, la question de l’accueil des réfugiés humanitaires a été posée. Là encore, la politique de la France n’est pas vraiment conforme à son image de « patrie des droits de l’homme » ! En 2010, la France se situait au onzième rang européen en prenant le critère du nombre de réfugiés rapporté à la population totale. Les derniers chiffres de l’Ofpra confirment ce constat : en 2010, le taux d’admission des réfugiés (demandes acceptées) s’est situé à 13.6%, en baisse par rapport à la période 2000-2005 (22%), et à un niveau nettement moindre qu’en Allemagne (23%), au Royaume-Uni (24.1%) et en Suède (30.7%).

L’ensemble des données présentées avec pédagogie par EM.M Mouhoud amène celui-ci à conclure : « Ainsi donc le mythe entretenu de la France comme grand pays d’accueil n’est plus fondé, comparativement aux autres pays développés, depuis les quinze dernières années.» (p. 31).

Un autre mythe a la vie dure, selon lequel les immigrés viendraient en France pour profiter des budgets sociaux dont ils alourdiraient les déficits. Deux études fondées sur une méthodologie rigoureuse et réalisées respectivement sur la France par Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, et par l’OCDE pour la plupart de ses pays membres, convergent pour montrer que l’impact budgétaire de l’immigration est faible et neutre en longue périod , car il est compris selon les années entre plus ou moins 0.2% du PIB en France, et plus ou moins 0.5% du PIB pour les pays de l’OCDE . La conclusion de E.M. Mouhoud est claire : « Là encore, ces évaluations précises démentent la croyance selon laquelle les budgets sociaux profitent d’avantage aux immigrés. Même en période de crise qui affecte d’avantage les immigrés, les effets sur les budgets sociaux restent d’une très faible ampleur. » (p. 76). Cette conclusion est importante, car elle détruit la crédibilité des programmes politiques aveuglés par la xénophobie qui prétendent retrouver des marges de manœuvre budgétaires en renvoyant chez eux les immigrés.

E.M. Mouhoud s’intéresse aussi aux analyses qui, à l’opposé des points de vue anti-immigration, défendent l’idée que l’immigration peut apporter une solution au vieillissement de la population et aux problèmes de financement des retraites qui en découlent. Les travaux récents cités dans le livre montrent que les effets économiques des migrations sur les pays d’accueil sont positifs mais assez faibles. On ne peut donc compter sur les migrations pour éliminer les déséquilibres liés au vieillissement de la population. En revanche, il apparait que les migrations ont des effets plus importants sur les pays d’origine des migrants, notamment par suite des transferts de revenus que ces derniers effectuent régulièrement vers leurs familles restées au pays, mais aussi vers les villages qui peuvent ainsi financer des infrastructures collectives dont les effets sur le développement ne sont pas négligeables.

 

Des pistes pour une politique alternative de migration

Partant du diagnostic établi dans la première partie du livre, E.M.Mouhoud propose six pistes de réflexion pour définir les contours d’une politique alternative de l’immigration. Il s’agit de propositions intéressantes, dont certaines méritent d’être questionnées. E.M. Mouhoud propose de réduire sensiblement les prélèvements des organismes qui opèrent les transferts de fonds des migrants. Cette proposition est-elle utile ? On peut en effet se demander si les innovations technologiques en cours, avec les transferts effectués à partir des téléphones portables, ne vont pas avoir raison du monopole actuel d’institutions prédatrices telles que Western Union.

Il est proposé de créer un « permis de résidence permanent », en fonction de critères précis, pour remplacer la multiplicité des statuts existants ; et de favoriser la mobilité des migrants en garantissant la transférabilité et la continuité de leurs droits. Pourquoi ne pas reprendre également l’idée d’un « passeport de citoyenneté universelle » proposé par certaines ONG comme France Liberté et Emmaüs International ? E.M. Mouhoud plaide également pour une véritable politique d’accueil des réfugiés coordonnée au niveau européen. Ne faudrait-il pas aller plus loin, et demander également la définition d’une politique à l’échelle internationale, sous l’égide de Nations Unies, dont les prérogatives devraient être élargies ? Enfin, l’auteur propose la mise en place de partenariats au niveau régional, euro-méditerranéen en particulier, pour coordonner les politiques migratoires. Il critique, à juste titre, les « accords de partenariat économique » (APE) existants qui sont très défavorables aux pays africains. Ne faudrait-il pas favoriser en priorité le développement de l’intégration régionale entre pays africains pour servir de cadre à des politiques migratoires alternatives et pour favoriser la mobilité des populations locales ?

Pour conclure nos commentaires et questions, on peut dire que E.M. Mouhoud a bien respecté la ligne de conduite qu’il s’est fixée et qu’il exprime ainsi : « Deux écueils menacent tout débat serein sur la possibilité d’une politique efficace d’immigration : diaboliser l’immigration pour la considérer comme responsable de tous nos maux, ou au contraire, voir en elle la solution aux problèmes du marché du travail ou aux effets du vieillissement de la population » (p 182).

 

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