L'électeur et la Loi du marché

Il en va donc de la politique comme de la loi du marché : offre et demande. L'abstention, ce n'est qu'à cause d'une absence d'offre. La politique, ce n'est pas un endroit que j'investis pour y construire la collectivité qui est possible avec mes voisins, non, c'est un produit terminé que je consomme. J'y cherche mon "intérêt", comme pour un livret d'épargne.

Constat du jour : on lit partout que l'offre politique est défaillante. Thomas Amadieu ou Nicolas Framont (sociologues) affirment même sans sourciller (dans Le Monde) que "les offres politiques dominantes sont en grande partie contraires (aux) intérêts à court et moyen terme" des abstentionnistes. Ces sociologues se revendiquent pour cela de Raymond Boudon qui postulait "que les individus agissent parce qu’ils ont de bonnes raisons de le faire".

Ce que les abstentionnistes affirment, de leur côté.

Moi, ce qui me saute aux yeux, dans les mots de ce discours, c'est que la politique, et par voie de conséquence l'élection qui est le paroxysme de la vie politique, n'est plus vécue que comme un marché (pas assez vaste). Le politique est prié de faire une offre. L'électeur se promène entre les étals comme un consommateur qui fait son choix parmi des produits, pour son "intérêt à court ou moyen terme". Et finalement tout cela marcherait avec des êtres capables de calculer rationnellement le coût marginal de la production d'une politique.

Il en va donc de la politique comme de la loi du marché : offre et demande. L'abstention, ce n'est qu'à cause d'une absence d'offre. La politique, ce n'est pas un endroit que j'investis pour y construire la collectivité qui est possible avec mes voisins (tels qu'ils sont... même si ça me déplaît), non, c'est un produit terminé que je consomme. J'y cherche mon "intérêt", comme pour un livret d'épargne. La politique comme un produit bancaire quand on dénonce soi-même l'ennemi "finance".

L'on développe tout un argumentaire de cette eau, tout cela tranquillement, en prétendant qu'il n'y aurait pas de "régression individualiste". (Ils se sont réellement relus, les sociolgues ? dans le même texte "mon intérêt" n'est pas "individualiste", ah bon. D'accord).

Et personne de se dire que ceux-mêmes qui se réclament de ce mécanisme, de cette "réflexion", se posent la plupart du temps en contempteur radicaux du marché, de la loi du marché, et des désastres qu'ils lui attribuent. A l'endroit de la politique, non, il n'y a plus de critique de la consommation, il y a un discours qui se dit rationnel : y a pas d'offre.

Pourquoi, mais pourquoi n'y a-t-il personne pour faire l'offre qui manque ? Pourquoi considère-t-on que le producteur de politique est forcément quelqu'un en dehors de moi ?

La vie politique comme espace de marché, et cette idée même pas contestée, même pas interrogée, comme une évidence, je vous le cache pas, j'adore ! Electeur-consommateur, tu vas mériter ce que tu auras acheté.

Je fais la morale ? Non, je vais me prendre la porte nationale dans la gueule. Ne suis pas près d'écouter encore quelqu'un gueuler contre la loi du marché.

 

 

 

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/23/les-citoyens-ont-de-bonnes-raisons-de-ne-pas-voter_4599484_3232.html

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