Les mots ont un sens (5)... et des effets à long terme

Tu as gagné, mon Empireur,En peu de temps, quelques années,La France est défaite.

Tu as gagné, mon Empireur,
En peu de temps, quelques années,
La France est défaite.Même tes opposants, aujourd’hui, utilisent ta langue et tes concepts,
tes clichés et tes tropismes.
Ils sont défaits.
Des automates.
Aïe !

 

C’est mauvais signes pour les douze mois qui viennent.
Il y a fort à parier que tous les quinze jours
nous revivions ce qui vient de se passer déjà deux fois,
alors que la campagne électorale officielle est encore très loin.
Ça va donc dégénérer de plus en plus.

Que s’est-il passé ?
Quinze jours de déchirements et de péroraisons péremptoires
sur l’affaire dite des « quotas » dans le foot français.
Suivis immédiatement d’une déferlante sur ce qu’il faut appeler maintenant « l’affaire DSK ».

 

Oh bien sûr oui, il faut prendre la parole et s’exprimer.
Ne suis-je pas en train de le faire ?
Toute opinion est bonne à dire !

Et le débat est propice à l’avancée des idées…
Mais aujourd’hui, le débat n’est plus débat,
les cartes ont été biaisées,
et ceux qui jouent, acceptent de n’utiliser plus que les cartes que tu as distribuées.

Depuis le prétendu débat sur l’identité nationale,
ta victoire est patente.
Cela ne paraît pas encore,
parce que le retour du FN semble t’être un désaveu.
Mais à bien y regarder,
cette remontée orchestrée par tes mots,
n’est que l’étape voulue par toi pour la conservation du Pouvoir entre tes mains.
Le simple fait que ce pseudo-débat ait pu se tenir est la preuve de la victoire.
Tes mots, encore tes mots, rien que tes mots.

 

Aujourd’hui
la Justice est par terre,
la pensée est par terre,
le journalisme est par terre.

Seuls subsistent le réflexe communautaire pavlovien,
et l’émotivité compassionnelle du premier degré.
Erigés en système de pensée.
Un comble.

 

J’affirme, j’affirme. Tu vas me dire que je suis bien péremptoire.

Patience. Je développe.

 

Je commence par ladite affaire des quotas.
Je ne te la résume pas. Elle est dans toutes les têtes.
Un journal,
qualifié depuis des mois de presse de caniveau par toi et les tiens
parce qu’il a sorti des informations stupéfiantes sur l’affaire Woerth Bettencourt,
sort un papier sur le sujet.
Les différents protagonistes de l’affaire nient
immédiatement et catégoriquement
l’entièreté du récit.
Le journal, donc, sort un verbatim.
Que n’a-t-il fait là ?
« Presse de caniveau » entend-on partout… ici même…
Et la France de se déchirer.
« Matraquage pléthorique ».
« Volonté de pénalisation des propos ».
« Mauvaise foi »…
J’en passe et des meilleures.
Un questionnement sur les quotas ?
Sur ce que c’est ?
Sur ce que ça veut dire ?
Non point.
L’entièreté de la conversation est confisquée
sur le thème de l’attachement à la nation,
à une affaire de binationalité qui est un détournement du sens des mots
- un art dont tu étais jusqu’ici le grand spécialiste -,
et à une bagarre pour savoir qui est raciste et qui ne l’est pas…

 

C’est énorme. Mais c’est comme cela que ça se passe.
Détournements.
Dérapages.
Nationalisme idiot (pardon pour le pléonasme).
Tu en étais le spécialiste.
Je m’en suis étonné ouvertement plus d’une fois
dans ces lettres que je t’envoie et auxquelles tu ne réponds jamais.
Mais aujourd’hui, ta spécialité est pratiquée par des millions de français décomplexés.
« Je dis tout haut ce que tout le monde pense ».
Un tien ministre vient encore de nous la sortir…
Ben ça y est, aujourd’hui, tout le monde dit tout,
en étant persuadé que sa pulsion est une pensée…

 

Alors j’en remets une petite couche au passage sur l’affaire des quotas.

 

Je l’ai écrit dans un commentaire sur l’un des billets foot…
Les quotas ?
J’y suis opposé. Fermement.
C’est évident quand il s’agit de distinguer des français de 12 ou 13 ans les uns des autres.
Mais j’y suis également opposé à l’Assemblée Nationale,
pour une meilleure répartition des sièges entre hommes et femmes.
J’avais ajouté dans ce commentaire « je crains trop les Alliot-Marie ».
Sans plus de développement. On parlait foot, non A.N.
Ça m’a permis de me prendre un joli direct du droit
«
ton argument fait un peu trop footeux pour mon goût. Bien gras et bien beauf macho »,
d’un commentateur qui a profité de ce raccourci pour ne pas avoir à répondre sur le fond du problème.
Le fond du problème des quotas,
cette absence d’idée que l’on vante comme une avancée sociale,
c’est qu’au mieux elle ne change rien.
Nous vivons dans une république dans laquelle la compétence,
et non l’appartenance,
définit l’offre des possibles.
Je ne vois pas ce qui changerait dans l’élaboration des lois,
si ceux qui lèvent la main à l’assemblée sont femmes plutôt qu’hommes,
puisque de toute façon,
ils/elles votent, tous et toutes, comme le parti a dit de voter. L’exception est rarissime.
Remplacer un Vanneste, par une Alliot-Marie ne change donc rien.
Des gens qui rampent comme on leur dit de ramper.

Avec morgue. Voilà ce que je crains.
A noter que des partis de gauche comme de droite sont dirigés par des femmes…

Le beauf’ dit merci.

 

Voilà pour le rêve d’une Assemblée à 50/50. D’une part.

Mais d’autre part, comment la faire, cette assemblée à 50/50 ?
Et pourquoi ?

 

C’est là que tu es responsable du dévoiement des idées et des pensées,
toi, les tiens, et vos systèmes de pensées.
Il faudrait que l’assemblée soit représentative des répartitions nationales ?
Autant de femmes que d’hommes ?
Pourquoi ?
Parce qu’une femme doit être représentée par une femme,
et un homme blanc par un homme blanc ?
Parce qu’une femme ne pense pas comme un homme ?
Si un homme ne peut valablement représenter une femme,
alors une femme ne peut valablement représenter un « black »…
Mais alors… il faut faire des listes d’hommes blancs pour les électeurs masculins blancs…
Et découper l’A.N. en autant de quartiers qu’il y a de communautés à représenter.
Et demander à chaque individu à quelle communauté il veut adhérer.
Voilà l’idée de l’identité à quelque chose.
Celle qui est au travail chez chaque penseur pulsionnel d’aujourd’hui.
Chez ceux et celles qui pensent qu’ils pensent en toute liberté,
alors qu’ils n’ont fait qu’entrer volontairement dans le cadre que tu as inscrit.
Moi, ça m’irait très bien, s’il n’y avait que des femmes à l’Assemblée Nationale.
Si elles sont toutes compétentes.
Ça nous changerait des incompétents d’aujourd’hui.
Mais les compétents me vont aussi.
J’ajoute que j’ai toujours voté pour des idées.
Non pour des personnes.

Encore un dévoiement consécutif au « Je » que tu claironnes chaque jour.

 

Je clos momentanément la question du foot et des quotas.
Juste dire quand même que, dans le cas du foot,
l’on se demande bien quelle identité nationale le groupe de joueurs doit représenter.
Moi, la compétence, ça me suffit.

 

Déjà trop long sur ce nationalisme qui infecte tout.
Je passe à la deuxième affaire.

 

Celle où l’on voit que le travail de sape du système judiciaire est efficace et presque terminé.

 

L’on pourrait déjà s’étonner, en lien avec le sujet précédent,
que les commentateurs s’inquiètent de l’image de la France…
Qu’un homme commette un crime et cela retombe sur sa Patrie ?
Mais je ne me sens nullement représenté par cet homme, tout haut fonctionnaire fût-il.
Tout au plus, en temps qu’élu, représente-t-il des idées que son électeur et lui partagent peut-être.
Des idées. Point barre.
Il ne représente pas la France ou Garge-les-Gonesse, par tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait.

Ça ne s’arrête pas là : cela retomberait aussi sur son Parti, et d’une manière générale, sur l’ensemble des hommes ? C’est fort de café.
Après « la rhétorique du mal raciste absolu »
-je cite un commentaire outrancier du débat footballistique-
voici la rhétorique du mâle sexiste absolu !
«
La violence faites aux femmes par les hommes »…
Quelle violence ai-je faite ?
Mais avant cela même, on devrait s’étonner simplement des commentaires.


La Justice sert justement à éviter les embrasements et les raccourcis.
Mais la Justice, aujourd’hui, est à ce point cisaillée,
par un travail de sape de longue haleine,
qu’il n’y a plus un homme, plus une femme, pour attendre et se contenter de ce qu’Elle dira.
Qui plus est, si cette Justice n’est pas La Nôtre…
Pourtant, l’affaire est entre les mains de ceux qui ont été choisis pour trancher ces choses infiniment douloureuses et révoltantes. C’est le souffle coupé que nous devrions attendre de savoir de quoi il retourne.
Cela n’interdit pas de prendre des informations. Et d’en souffrir.
Cela devrait interdire de les commenter à n’en plus finir dans un sens qui, le plus souvent, rejoint les préoccupations footballistiques : appartenance, nationalisme, identification primaire.
Nous devrions être rassuré que les choses soient entre les mains de la Justice.
Comme nous aurions été rassuré si elles avaient été prises en mains par la Justice dans l’affaire des quotas. Pour que, justement, la chose puisse être étudiée sans pression et avec le plus d’objectivité possible.
Mais non.

Défiance dans l’affaire des quotas, défiance ici.

La Justice a été tellement éreintée ces dernières années,
par des attaques incessantes,
questionnement sur la compétence des juges,
prétendu laisser aller de l’institution judiciaire,
méfiance à l’égard de l’indépendance des jugements (incompressibilité des peines…),
glissement du judiciaire de la recherche de culpabilité et de sa juste punition vers l’établissement d’une réparation et de son corollaire la « victimisation »,
etcetera.
Et l’on voit chacun, et chaque camp, se posant en victime de l’autre.
La perversion est saisissante.
Et au lieu d’arrêter le commentateur,
pour une réflexion profonde sur ce qu’engendre cette victimisation de la Justice,
l’on s’enfonce dans des débats sans fin « qui pense à qui dans cette affaire ».
La réparation, en terme de Justice criminelle, est une impasse récurrente.

Quelle sanction peut réparer un meurtre ou un viol ?
La victimisation de la Justice, c’est,

Mon Empireur,

Ta grande affaire depuis longtemps.

La volonté de faire entrer des « jurés populaires » dans les tribunaux correctionnels en est un des nombreux exemples.
Le durcissement régulier des sanctions, par incompressibilité, par peines plancher, en est un autre.
Et cette victimisation a pour corollaire la dégradation irrémédiable de la confiance dans la Justice, puisque la réparation des crimes est absolument impossible. Que la Justice est donc en échec permanent.
On le constate tous les jours.
La défiance monte. Et l’institution vacille.
C’est pratique un temps.

Ce vacillement permet de prendre la posture du Sauveur.
« Je suis celui qui écoute les victimes. »

« Je ne resterai pas silencieux. »

« Je pense aux victimes… »

 

Voilà. Aujourd’hui, sans l’ombre d’une question,
chacun accepte de se placer sur cet échiquier, de s’exprimer en terme de compassion,
en fonction de la victime.
« Je pense à la victime ».

Eh bien oui, nous y pensons tous à la victime, tous,
parce que nous ne voudrions pas être à sa place.
Et c’est à la Justice de dire qui elle est, et ce qu’elle a enduré.
Nous devrions attendre son verdict, pour reprendre notre respiration.
Ceci n’empêche pas de dire que la Justice est imparfaite. Mais ne pas y recourir, à cause de ses imperfections, et ne pas lui accorder confiance, c’est de facto, autoriser le lynchage.
Dans l’affaire DSK, tu n’as même plus à en dire quelque chose toi-même, ni même à briefer tes plus fins exégètes, la majorité des électeurs le fait à ta place sans même que tu le demandes.

 

Bon, je suis un beauf’. C’est entendu.
Mais ce sont tes pensées kärcher qui ont fait le travail du tronçonnage de lapensée.
Du dépeçage.


Cependant, je suis beau joueur :
je le reconnais,
tu as gagné.
Je suis maintenant comme toi,
je pense que tu as raison de « bien la sentir » , la situation, pour 2012.

Ton système est en place.
Et une large majorité y adhère sans plus même s’en rendre compte.

 

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