Vote FN et billard à trois bandes

Ô Mon Empireur,Te dire que tu me manques serait un mensonge.J'ai respiré, je te l'avoue, le 6 mai 2012, peu après vingt heures... Mais, comment te dire, depuis, je ne sais plus bien à qui écrire.

Ô Mon Empireur,

Te dire que tu me manques serait un mensonge.

J'ai respiré, je te l'avoue, le 6 mai 2012, peu après vingt heures...
Mais, comment te dire, depuis, je ne sais plus bien à qui écrire.
Aujourd'hui, on pourrait croire que c'est à cause de la surdité du Pouvoir en place.
Mais, mon Empireur, ce n'est pas la raison, et tu t'en doutes,
puisqu'à aucun moment tu n'écoutais, toi,
et que je me suis évertué, malgré tout, à t'en faire, des bafouilles.
- Quand je dis que tu n'écoutais pas,
bien sûr, ce n'est pas de mise sur écoute policière dont je parle,
ça, mon dieu (non c'est pas toi), je sais bien que tu le faisais.
Non, je parle de cette faculté de tendre l'oreille
vers celui qui veut te dire une chose essentielle,
mais qui est loin loin loin de toi -

 

Non, si je n'ai trouvé personne à qui écrire,
c'est parce que c'était ta mauvaise foi qui me plaisait, qui m'aiguillonnait.
Oh bien sûr, Copé était parfaitement de mauvaise foi, lui aussi.
Mais, je sais pas,
il y a toujours eu, chez Copé, un petit quelque chose qui faisait qu'on n’y croyait pas.
Qu'on savait qu'il allait dégringoler.
Qu'à l'UMP, tout le monde adorait le détester,
et qu'on l'avait mis là parce que c'était bien commode
pour neutraliser les autres en attendant les primaires...
Enfin, tout ça quoi.
Alors que toi, non, ta mauvaise foi crasse, tout le monde l'adorait.
A commencer par les journalistes.

 

Mais tu n'étais plus là, et j'avais pas envie de répondre à tes mièvres cartes postales censées entretenir le suspense.

 

Et là, maintenant,
Il est encore une fois question de ton retour, oh oui,
Encore une fois question que tu reviennes,
comme le sauveur,
de la droite,
de la France,
de la France tellement tentée par le FN...
Il en est tellement question,
malgré la Lybie et Khadafi,
malgré Bettencourt,
malgré Karachi et l'ami de trente ans,
malgré Bygmalion...
J'en passe et des meilleures !

 

Il est tellement question que tu sois le sauveur d'un 2017 qui ne devrait pas échapper au FN...
que,
oui, quoi que j'en aie,
je prends sur mes heures de sommeil pour t'écrire.

 

Ce qui me chiffonne, c'est cette fable qui se raconte :
l'Empireur comme unique rempart contre le FN fracassant tout.
Cette blague.

 

Mais que font les journalistes ?
Pourquoi véhiculent-ils ce double récit ?
Le FN qui fracasse tout, qui sera incontournable voire victorieux en 2017 ?
Et toi, le rempart parce que tu les as siphonnés en 2007 ?

 

Bon,
une chose à la fois.

 

Où en est le FN ?
En 1988, il réalisait 4.376.000 voix à la Présidentielle.
En 1995, il en réalisait 4.571.000 au 1er tour de la Présidentielle.
En 2002, ses 4.804.000 voix lui permettaient de passer au second tour.
Le second tour lui vit remporter 5.525.000 voix.
En 2007, il en réalisait encore 3.834.000 malgré deux années de kärsherisation de la politique par un ministre de l'intérieur prêt à tout pour lui piquer des voix.
En 2012 enfin, il obtenait carrément 6.421.000 voix, après 5 ans du même sinistre de l'intérieur devenu Empireur des froncés.

 

On regarde du côté des législatives ?
En 1993, 3.159.000 voix
En 1997, 3.775.000 voix
En 2002, 2.873.000 voix
En 2012, 3.528.000 voix

 

Il existe donc depuis 25 ans un sacré paquet d'électeurs pour le FN.
S'étonner aujourd'hui qu'il y ait 4.700.000 électeurs qui ont posté un billet FN dans l'urne européennes, c'est un peu,
comment dire ?,
de l'aveuglement,
de l’autruchisme,
des cris de fausses vierges, non ?

 

Et les journalistes télés radios papiers web de nous narrer depuis une semaine l'irrésistible ascension FN.
Et sondages de sortie des urnes,
et électeurs FN venant confesser leur vote aux micros tendus...

 

Cette semaine,
je ne peux plus compter le nombre d'électeurs FN
nous jurant leurs grands dieux à longueur d’antenne qu'ils votent FN pour la première fois.
Qu'avant ils étaient PS (le plus souvent, tiens tiens), ou UMP,
plus rarement anciennement communistes...
J'en ai pas entendu un seul venant des Verts. Marrant ça.
Pas un « moi, je votais Verts ». Non. Ni du Modem...
Ces électeurs-là sont-ils moins volatiles ?
Ou manquent-ils singulièrement d'imagination pour emmerder le monde ?
Ou encore, sont-ce les électeurs du FN qui manquent d'imagination pour raconter leur parcours d'ancien électeur ?

 

Pas un gars pour nous dire qu'il vote FN depuis 20 ans. Pas un.
Pourquoi ? Sont tous morts les électeurs FN de 1988 ?
Les journalistes les ont triés ?
Si oui, pourquoi ? Ils peuvent expliquer, les journaleux ?
Et si non, sont-ce des électeurs (nouveaux, bien sûr) du FN
qui votent pour la première fois en se confessant publiquement ensuite,
alors que, lors des sondages,
- tous les sondeurs le savent -,
ces mêmes électeurs,
pourtant parfaitement anonymes,
mentent sur leurs intentions (par honte ? par couardise ? par stratégie ? ) ?

 

Donc, voilà,
il faut prendre pour argent comptant
les paroles de gens pris au hasard d'une sortie d'urne
et expliquant pourquoi aujourd'hui ils votent pour la première fois FN
alors qu'avant ils avaient toujours voté PS...

 

On prend qui pour quoi, là ?

 

Attends, mon Empireur,
y'a pas que ça.

 

Les résultats des Européennes, là,
ça fait une semaine
qu'on entend les mêmes ressassements
à propos de la raclée des socialos.

 

Loin de moi de prétendre qu'ils ont gagnés.

Je vois d'ailleurs pas comment ça aurait pu leur arriver,
ça fait deux ans qu'ils sont au Pouvoir,
et qu'ils enchaînent bourdes sur bourdes et erreurs sur erreurs.
Sans parler des scandales.

Bon.
On n'a rarement vu des victoires électorales pour des partis au pouvoir dans ces conditions... (j’excepte les Haut-de-Seine qui fonctionnent sur un régime très très particulier).

 

Mais qu'observe-t-on ?
Qu'en 2009, le PS avait obtenu un maigre 14 sièges au Parlement Européen.

Qu'en 2014, le PS en obtient 13.
Je sais qu'ils partaient de très bas... mais tout de même,
la déroute n'est pas aussi hallucinante que ce que j'entends dire tous ces jours-ci.
C'est le niveau Rocard 1994.
C'est le score des socialistes au pouvoir.
S’étonner des socialos avec 13 sièges,
c’est un peu comme s’étonner du FN avec 4,7 millions d’électeurs.

Aux Municipales oui, ils ont pris une tatouille monumentale.
Clairement visible.
Ici, je vois pas aussi clairement, si tu vois ce que je veux dire.
Ah ! Ils espéraient remonter ?
Et puis quoi encore ?

 

Par contre, j'observe que
le Front de Gauche faisait 4 sièges en 2009.
Il lui en reste 3 en 2014.
Les Verts obtenaient 14 sièges en 2009.
Il leur en reste 6 en 2014.
L'UMP avait 29 sièges en 2009.
Il s'effondre littéralement à 20 sièges en 2014.
Sont-ils partis au Centre, ces 9 sièges  perdus ?
Avec l'UDI plaquant l'UMP pour rejoindre le MODEM de Bayrou ?
Non. Le Centre avait 6 sièges en 2009, et en obtient 7 en 2014.

 

Entre temps, trois de ces quatre partis se sont installés dans l'opposition la plus frontale au gouvernement PS-Verts, puis PS. Opposition frontale qui devait leur assurer d’être du bon côté du manche au moment de la paire de claques.
Et les Verts,
qui ont d'abord accepté des responsabilités,
et qui n'ont pas arrêté de se tortiller sur leurs maroquins,
ont finalement décidé de quitter le Pouvoir,
suite à des Municipales dont ils sont sortis presqu'aussi triomphant (selon eux) que l'UMP de Copé,
pour pouvoir se distinguer des socialos qui (selon eux toujours) ne comprenaient vraiment rien à rien. Distinction qui devait clarifier leur position et leur éviter d’être associé à la déroute prévisible des socialistes.

 

Au final,
le Front de Gauche ne perd pas grand chose,
mais ne gagne rien à s'être opposé aux socio-traîtres, depuis deux ans,
n'ayant jamais de mots assez durs pour disqualifier le gouvernement et se mettre du bon côté du manche,
Les Verts perdent 8 sièges,
L’UMP en perd 9.

 

Et au bout du bout,

le FN passe de 3 sièges à 24. D'où viennent-ils ? Des socialistes ?

 

La stratégie du Front de Gauche depuis deux ans a été sans effet.
Sauf à considérer que taper à bras raccourcis sur "Bruxelles" et sur le PS a rapporté quelque chose à quelqu'un.
Peut-être,
mais à qui ?

La stratégie des Verts,
illisible depuis deux ans,
ne leur a pas porté le bonheur qui semblait pourtant s'étaler à leur pied après la prise de Grenoble. Ils s'opposent aux damnés socialos qui méritaient leur raclée autant que les écolos méritent Grenoble... et patatras !
(ils n'ont manifestement pas compris pourquoi ils ont eu 14 sièges en 2009 les Verts...)
La stratégie de l'UMP,
pourtant sûre d'avoir écrasé les socialos aux Municipales,
ne leur a pas porté bonheur non plus.

 

A croire qu'après la paire de claque au gouvernement,
cette fois,
la boîte à claques s'est ouverte pour d'autres joues... Non ?
Tout ceux qui ne se sont pas sentis éclaboussés aux Municipales.
Voire qui triomphaient.
Petits coqs sur de frais fumiers.

 

Enfin, tout ceci pour te dire,
ô l'Empireur de situation
qui a patiemment soufflé sur les braises durant pas loin de dix ans,
que non, l'UMP pas plus que toi n'êtes la solution à la "montée" (laquelle ?) du FN.

 

Qu'il me semble même, à moi,
que les satanés socialos sont encore ceux qui ont le plus de chance d'être ceux qui portent des solutions.
"Encore faut-il qu'ils écoutent..." entend-je de partout.

 

Oui, je suis bien d'accord.
Et qu'ils s'allient… (mais avec qui ? qui veut d’eux ?).
Parce que, hein, pour être écouté, il faut être audible…
et comment écouter des gens
qui mentent à longueur de vote et d'explications  (et qu'entendre) ?
Non,
bien sûr,
il faut les croire quand ils disent qu'ils votent FN pour la première fois
(il doit bien y en avoir, j'en conviens),
et les croire encore quand ils disent qu'ils ne sont pas xénophobes
(non, là, il n'y en a pas un, pas un seul, qui soit xénophobe, l'étranger, ils kiffent, à mort)...
mais quand même le porc dans les cantines, la burqa, et les rRoms... je fais pas toute la liste.

 

Attention,
quand je dis « ils mentent »,
je ne pose pas de regard moral sur ce mensonge (oh les vilains menteurs !),
mais un simple regard politique.
Parce qu’ils « mentent » politiquement.
Ils sont dans un jeu de billard à trois bandes.
Je fais ceci, je dis ceci, et j’espère obtenir cela, par ricochet,
parce que j’intuite que mes interlocuteurs,
menteurs eux-mêmes,
voire pervers,
vont adopter telle stratégie à cause de la mienne.
Des stratégies et des manipulations, quoi.
Du pur jeu politique.
Plus rien,
dans la parole publique,
n’est dit pour ce que les mots veulent dire,
mais pour ce qu’on croit qu’ils auront d’effets sur l’interlocuteur
dont on est persuadé qu’il joue le même jeu de billard à trois bandes…

 

Un jeu où tu as excellé, ô Empireur, manipulateur de mots. Que tu as porté au pinacle pendant 5 ans.

 

Je fais ceci, je dis ceci, et j’espère obtenir cela, par ricochet !
Si l’on peut entendre facilement les « ceci »,
le « cela » est (par essence et par nécessité) obscur.
Je dis « par nécessité »
parce que quand on tente une manipulation,
il est évident qu’il ne faut pas que le manipulé sache où vous voulez aller,
sinon il se rebelle et part dans la direction opposée.
Il faut qu’il ait l’impression d’y aller tout seul.
Librement.

 

Donc, le vote FN est un vote obscur,
à trois bandes,
où l’électeur, délibérément, ne dit pas ce qu’il pense,
et où il espère que cela mènera où il ne dit pas qu’il veut aller.
Ce constat est au moins rassurant pour une chose :
l’on peut inférer de cela que
le vote FN n’est probablement que très partiellement un vote d’adhésion.
Ce n’est pas un vote pour lui-même.
C'est ce qui permet à l'électeur FN, d'ailleurs, de nier être xénophobe comme le parti qu'il soutient. Alors que...

 

Voilà, mon Empireur,
ce que j'ai eu envie de t'écrire,
moi, le français d'ascendance belge,
dont les grands-parents étaient polonais
(voire biélorusses, ukrainiens et même lituaniens...
tu sais, ceux dont « on n'a rien à foutre, on en connait pas un »),
et hongrois (oui, comme toi),
espagnols et anglais (ah les vilains anglais).

 

J'ai beaucoup souffert des mois de campagne électorale
où j'ai bien peu entendu qui que ce soit dire que,
pour changer l'Europe,
il faut d'abord trouver des alliés qui représentent ensemble au moins 51% des parlementaires,
(non, au contraire, on a entendu que tel avait voté avec tel... ouh la la, l'horreur, un compromis)
et dire qu'on ne peut indéfiniment dévaloriser les points de vue des autres
(eh oui, les pays qui ont soufferts de 40 ou 70 ans de communisme soviétique votent très à droite aujourd'hui. Pourquoi ? Leur faute ?
- fallait-il les laisser à la porte de l'Europe en 1989 quand le Mur est tombé, comme nous les avions laissé à Yalta ? n’avions-nous pas une dette à leur égard ?
et devions-nous, pour faire avancer l'Europe,  trier, parmi les européens, les pays de tradition progressiste ? Lesquels d’ailleurs devraient s’engager à voter à gauche en permanence…
Faut-il leur dire, à ces anciens du Pacte de Varsovie, après 40 années où ils ont servis de tampon entre l'Est et l'Ouest, au plus grand bénéfice de l’Ouest "Quand les grands parlent à table, les petits écoutent"... "Faisons l'Europe à 6... motivés..." comme en 1950... ? Ah, le fameux plombier polonais...).

 

Il semble que les français
(si prompts à demander le retour de la proportionnelle)
n'aient pas mesuré que le scrutin européen n'était pas un scrutin majoritaire à deux tours...
Qu'il n'y a pas, à l'échelon européen,
une tendance, un parti, qui sort du scrutin, seul(e), majoritaire,
et qui, ensuite, du coup, peut imposer ses visions et ses diktats
au restant de la population devenue quantité négligeable.
C'est la France qui marche (mal) comme ça.

 

Ni la France, ni l'Europe n'ont voulu envoyer une majorité de gauche à Strasbourg (à Strasbourg... hein, pas à Bruxelles...).
Et l'on va encore taper pendant 5 ans sur "Bruxelles" et sur les socialistes au Pouvoir en France parce que l'Europe ne change pas.
Aurait-on l'idée de reprocher au Conseil Régional d'Alsace (région UMP) la politique menée par Vals (PS) ? Eh bien c'est pourtant ce que l'on reproche aux socialistes français à propos de la politique européenne. Et aussi aux Allemands, que l'on imagine ici comme une entité unique menée par Merkel et tous derrière elle...

 

Mais en effet, en France, des mairies ont basculé sans autre raison que l'idiot jeu de faire entendre à la finance internationale que non, nous, non. Pas pour leur bilan.
Et les régions basculeront pour les mêmes raisons. Pas pour leur bilan.

 

Rien ne changera en Europe, tant que chaque pays ne réussira pas à comprendre les autres. En France, c'est pas gagné. Ce qui se passe ici, c'est à l'échelle de l'Europe ce qui se passe en Belgique entre flamands et wallons. La tentation du rejet de l'autre. Tentation qui en est aujourd'hui au passage à l'acte.

 

Voilà, mon Empireur.
Ceci dit, sans minimiser l'importance des 4,7 millions d'électeurs pour le FN.

C’est beaucoup. Mais tout de même.
Il lui faudra, pour aller plus haut, le FN, qu’il s'allie, lui aussi, avec quelqu'un...
Pour gagner une Présidentielle,
il faut 20 millions d'électeurs....
On sait qu’il en a déjà 6.
On sait qu’il arrivera à 10.
Mais personne ne veut s'allier avec le FN...  qui ne veut de personne.
Donc, les 20 millions, souvent inatteignables pour les républicains qui en cherchent et en ont, des alliances… c’est pas pour un FN, même dédiabolisé.

 

Alors arrêtons de jouer à nous faire peur. Et voyons qui travaille avec qui pour quel objectif ...
En France, aujourd'hui, en Europe, personne ne veut travailler avec personne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.