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Billet de blog 28 avril 2020

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Paroles d’hospitaliers désabusés et en colère

Il y a dans nos hôpitaux une omerta, une loi du silence qui se mettent en place. C'est le «coup de gueule» que veulent lancer les agents hospitaliers de l'hôpital du sud77 dont le président du Conseil de Surveillance, maire le la ville de Fontainebleau est aussi le président de la Fédération Hospitalière de France.

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Il y a dans nos hôpitaux une omerta, une loi du silence qui se mettent en place. L’hôpital de Fontainebleau (Seine et Marne 77) et son EHPAD n’y échappent pas. Les déclarations de son directeur, dans la République du 6 avril, qui rappelle que « d’une certaine manière, nous retrouvons nos valeurs intrinsèques à l’origine de notre entrée dans nos professions respectives », sont à saluer. Mais le courage des hospitaliers ne suffit pas. Le président de la FHF, maire de la ville de Fontainebleau, devrait en tirer leçon, plutôt que de supprimer des commentaires qui lui déplaisent sur la page Facebook de la ville. Et arrêter de mépriser ceux qui ne sont pas dupes de sa communication.

Les hospitaliers, sans moyens, font face à une crise sanitaire sans précédent ; ils vont à la guerre sans armes. Les chiffres sont là. 5 cas Covid confirmés à l’Ehpad (bien plus en réalité aujourd’hui), et toujours pas de tests systématiques des résidents contrairement aux annonces du gouvernement : « Tests de tous les résidents dès le premier cas Covid confirmé ».

Plus de 35 arrêts de travail rien que sur le secteur d’hébergement. De nombreux soignants contaminés faute de protections adaptées, des masques de 2001, dont on ne sait d’où ils viennent, pas de casaques, pas de blouses, pas de lunettes...

Des questions se posent concernant la position de la Fédération Hospitalière de France.

Quelle est la stratégie du président de la FHF ? Qui disait que l’hôpital ferait face avec ses 108 établissements mobilisés dans le premier temps de l’épidémie !

Qui dit aujourd’hui qu’il ne peut rien faire, comparant son rôle à celui de l’union des commerçants !

Le gouvernement, lui, fera croire que certes il pouvait, mais ceux qui devaient l'alerter ne l'ont pas fait assez fort, qu'à cause de cela "il n'a pas pris la mesure de l'urgence" ou quelque autre formule vide de communicant.

Bref c'est toujours la faute de l'autre ; ce sont les autres qui inventeraient de mauvaises polémiques ; ce ne serait « pas le moment » (et dans un an, on nous dira au contraire que « c’est une vieille histoire » qu’il ne faut pas remuer). Il suffit de rappeler que cela fait des mois, ou plutôt des années, que les soignants sont régulièrement en grève pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail. Cela, on ne peut pas dire qu'on ne le savait pas ! L’épidémie a beau être exceptionnelle, les difficultés étaient, elles, récurrentes et déjà critiques. On a cherché à faire maigrir l’hôpital pour qu’il soit tout juste apte à gérer les situations normales : et on s’étonne ensuite qu’il ne soit pas du tout en mesure de gérer une situation extrême !

Les hospitaliers demandent plus de transparence, de l’action et non pas des réactions. Ils attendent de la FHF, non pas d’être le porte-parole du gouvernement mais bien une force de proposition qui pèse sur ses décisions pour redonner à l’hôpital public sa place centrale qu’il n’aurait jamais dû quitter dans notre système de santé.

Les hospitaliers sont donc en droit d’avoir des réponses à leurs questions :

  • Pouvez-vous nous dire les yeux dans les yeux que l'hôpital et l’Ehpad du Pays de Fontainebleau étaient préparés à cette crise ? Si non, qui en est responsable ? Et que ferez-vous concrètement pour que cela change ?
  • Reconnaissez-vous vous-même une part de responsabilité ?
  • Quand nous serons sortis de la crise, vous engagez-vous solennellement à la pleine transparence dans la communication des informations dont vous disposez, depuis votre prise de fonction à la FHF, sur la conduite des politiques publiques hospitalières, afin que toute la lumière soit faite ?

Pensons à nos hospitaliers et pas seulement le soir à 20 heures

Outre l'omniprésence de la mort, la crise a en effet nécessité de complètement chambouler les organisations. Comment pourront-ils comprendre et assimiler les injonctions actuelles contraires à toutes les bonnes pratiques enseignées ?

  • « Nous avons, dans l'aile Covid, eu l'ordre que dans chaque chambre de résidents contaminés nous devons rentrer en surblouse (chose normale !) mais cette surblouse reste dans la chambre toute la journée. IDE, AS ou ASHQ qui entrent dans cette chambre doivent porter la même surblouse… » et ainsi entrer en contact avec un matériel passant de mains en mains et potentiellement contaminé.
  • À l'unité Covid, pas de masque FFP2 systématique pour les aides-soignantes. Difficile de faire manger un résident à une distance d’un mètre, voire un mètre 50 sans protection.
  • À la création de l’unité Covid, pas de FFP2 ni de lunettes. Depuis on nous dit qu’il n’y a pas besoin de blouse car ce n’est pas propre, et que les masques chirurgicaux suffisent. Les hospitaliers apportent donc leurs propres lunettes.
  • Dernier scoop : les blouses jetables du bloc sont lavées pour leur réutilisation.

Peut-on blâmer les directions ? Bien sûr que non car elles sont sur le front avec le personnel et composent chacune dans son établissement avec ce dont elles disposent, c'est-à-dire RIEN. Le gouvernement annonce l’arrivée des masques fin juin ! Ce sera, et c’est d’ailleurs déjà trop tard.

Ces soignants, ces héros ; attention à la décompression !

L’hôpital est applaudi aujourd’hui à 20 heures. De nombreuses entreprises, particuliers, participent à rendre la vie des hospitaliers plus facile. On promet une réforme en profondeur. On a compris et tout va aller mieux !

Avant ces promesses, il faut d’ores et déjà accompagner concrètement les personnes, prendre en compte les troubles post-traumatiques. Les hospitaliers témoignent de leur état de stress, d'épuisement par surcharge ; de la crainte de contaminer les enfants et les proches. On peut craindre des vagues d'anxiété sévères, des dépressions et l'aggravation des difficultés au travail préexistantes quand on a perdu tant de repères…

Les hospitaliers vous remercient pour vos applaudissements et votre soutien. Mais il se passeraient bien de devoir être « héroïques » face à l’ampleur de tâches qui deviennent chaque année, épidémie ou non, plus difficiles ; ils préféreraient avoir les moyens de faire leur travail plus posément et plus facilement, et ne pas avoir à mettre les autres et eux-mêmes en danger pour ce faire. Par ailleurs, quand ils viennent des responsables de la décomposition actuelle de l’hôpital, ces applaudissements ne sont pas les bienvenus, parce qu’il est trop évident qu’ils sont hypocrites. Applaudir le courage des autres est un moyen commode pour détourner le regard de ses propres défaillances.

Juste une parenthèse : le Conseil des ministres de ce 8 avril a démis le directeur général de l'ARS Grand-Est. Alors qu’il n’a que simplement, certes cyniquement, rappelé la situation du CHU de Nancy. Outre un nouveau schéma immobilier, le COPERMO prévoit la suppression de 598 équivalents temps plein et de 179 lits en cinq ans. Et c’est comme ça partout en France. Que se serait-il passé à Nancy, si le zèle de l’administration avait parachevé ces suppressions de postes avant le début de l’épidémie ? Des morts parmi les malades, des souffrances et un stress encore plus épouvantables pour le personnel. Ce sont des questions de vie ou de mort !

Jusqu’où tirerons-nous sur la corde ? Cette interrogation se pose aussi à l’hôpital de Fontainebleau, qui a obtenu le financement de sa reconstruction, moyennant une réduction de lits et suppression de personnels. Les Bellifontains en sont-ils conscients ?

En un mot, monsieur le président de la FHF, mettez la pression sur le gouvernement pour venir en aide aux établissements de santé en défendant son personnel, leur vraie richesse, visible aujourd’hui, et qui est la seule à ne pas faillir dans cette crise sanitaire monstrueuse.

Crise qui a le triste mérite de montrer à tous l’incurie de tous ces plans et réformes qui ont ruiné le service public hospitalier.

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