Comment le « Petit Journal » maltraite l’actualité internationale

Comment le « Petit Journal » maltraite l’actualité internationale (Acrimed)


 

Le constat vaut pour l’ensemble des « grands médias » : la disparition des correspondants permanents et leur remplacement par des envoyés spéciaux contribue à dégrader la qualité de l’information internationale, qui nécessite pour être fiable et sérieuse une bonne connaissance du pays sur lequel on entend informer. Symptôme de rédactions ayant progressivement fermé la plupart de leurs bureaux à l’étranger, Martin Weill incarne alors – jusqu’à la caricature – l’envoyé spécial obligé de se démultiplier pour pallier ces fermetures et ce rétrécissement à l’œuvre dans les grands médias. Or nul ne peut prétendre maîtriser, en l’espace de quelques jours, les enjeux de tel ou tel pays, a fortiori lorsqu’il s’agit de pays dans lesquels la situation politique est particulièrement instable.

Le « Petit Journal » et son « envoyé spécial » Martin Weill prétendent pourtant informer avec sérieux et fiabilité – une responsabilité d’autant plus grande lorsqu’il s’agit de relater des événements peu, voire pas du tout couverts par la plupart des grands médias audiovisuels. Et malheureusement, ou logiquement serait-on tenté de dire, les reportages en question manquent cruellement de nuances, et versent souvent dans la simplicité, sinon les clichés. Ainsi en va-t-il de ces sujets où Martin Weill prétend « donner la parole » « à la jeunesse cubaine », « à la jeunesse iranienne », « aux Kurdes de Syrie », « aux migrants » ou même « auxélecteurs de Donald Trump ». On parle pourtant dans chaque cas de groupes pluriels, complexes, traversés de nuances ou de contradictions, dont on peut difficilement prétendre rendre compte dans un reportage de quelques minutes tourné en quelques jours par des journalistes ne connaissant pas, ou très peu, le pays.

Exemple parmi bien d’autres, le reportage réalisé en Iran, diffusé le 17 juin 2015, est annoncé ainsi par Yann Barthès : « Comment vit-on en Iran ? Fringues, musique, sport, hommes, femmes, jeunes, vieux, liberté d’expression, religion… Une semaine dans l’un des pays les plus fermés du monde : bienvenue dans le Petit Journal. » Sont alors évoqués, dans l’ordre (et parfois en quelques secondes) : l’encadrement des journalistes étrangers, la place de la religion, les interdits vestimentaires, les interdits culturels, la culture « underground », les restrictions de la liberté d’expression, la propagande anti-États-Unis et anti-Israël, et les condamnations d’opposants.

En d’autres termes, rien de bien original et, de toute évidence, des thématiques et des angles qui étaient probablement dans la tête des journalistes avant même qu’ils ne quittent la France : « Le premier endroit dans lequel on est allés, c’est la mosquée » (sic)… Quand bien même plusieurs témoignages présentent un intérêt certain, prétendre répondre à la question « Comment vit-on en Iran ? » en ayant passé seulement quelques jours à Téhéran et sans évoquer, entre autres, le complexe système institutionnel, la variété des peuples iraniens, les rapports de forces politiques, la situation économique, les mobilisations sociales, le rôle et la place des universités, les relations avec les pays voisins, les rapports villes-campagnes, etc., n’est pas sérieux.

Comment s’en étonner ? Ces raccourcis, manques de nuance et de complexité, clichés… deviennent parfois des approximations, voire des erreurs. C’est ainsi que l’on apprend, toujours à propos de l’Iran, lors de la présentation du pays, qu’il a des frontières « avec l’Iraq et l’Afghanistan ». Certes. Mais il en a aussi avec le Pakistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et le Turkménistan. Pourquoi parler seulement de l’Iraq et de l’Afghanistan ? Mystère. On apprend également qu’il est « interdit d’organiser un concert » en Iran. Voilà qui mériterait d’être clarifié : il est nécessaire d’obtenir des autorisations, souvent très difficiles, et il arrive fréquemment que des concerts soient arbitrairement annulés par les autorités, mais prétendre qu’il est « interdit d’organiser un concert » est, au mieux, une approximation et, au pire, une contre-vérité.

Le 27 octobre 2015, Martin Weill propose un reportage en Israël et dans les territoires palestiniens. Le lancement de Yann Barthès commence ainsi :« Le mot qui fait peur en ce moment c’est celui-ci [« intifada »] : ce mot est dans le dictionnaire, une intifada est “dans les pays arabes une révolte populaire menée contre un régime oppresseur”, c’est la définition du Larousse. Il y a eu deux intifadas, dans les années 1990 puis au début des années 2000, ce qu’on a appelé l’intifada des pierres. » Un drôle de gloubi-boulga, puisque la première Intifada date de 1987 (et non des années 1990) et la seconde de septembre 2000, et que c’est la première (et non la seconde) qui a été souvent appelée « guerre des pierres ». Notons toutefois que Yann Barthes ne s’est pas, ce jour-là, emmêlé les crayons dans les noms de lieux, contrairement à ce qui s’est passé le 10 novembre lorsque l’animateur a confondu le nom officiel de la Birmanie (Myanmar) et l’ex-capitale Rangoun.

Nous avions relevé, en octobre 2013 [4], d’autres contre-vérités lors d’un reportage consacré à la criminalité dans la ville de Ciudad Juarez, au Mexique, avec un Yann Barthès expliquant que « les règlements de compte ont fait depuis quatre ans près de 11 000 morts dans la ville, soit plus que la guerre en Iraq ». Rappelons que la guerre en Iraq avait déjà fait, à l’époque, plusieurs centaines de milliers de morts (et même si l’on considérait que le journaliste voulait parler du nombre de morts en Iraq « depuis 4 ans » – donc depuis 2009 –, celui-ci reste largement supérieur à 11 000). Simple erreur ou volonté d’en faire un peu beaucoup pour mieux vendre son sujet ? Peut-être un peu des deux… Comme dans le cas d’un « petit » bidonnage en septembre 2013, avec la diffusion d’une interview d’un militant homosexuel russe évoquant une agression dont il avait été victime, illustrée d’une vidéo… d’une autre agression, plus spectaculaire, survenue plusieurs semaines auparavant [5].

Nous pourrions multiplier les exemples de ces clichés, caricatures, raccourcis, approximations et erreurs, qui sont finalement la conséquence logique du principe même de « l’envoyé spécial aux quatre coins du monde » qui, quand bien même il donne parfois à voir, redisons-le, des situations et des témoignages d’un intérêt indéniable, ne permet pas au téléspectateur de saisir les véritables enjeux et la complexité de telle ou telle situation. Mais ce phénomène est tellement évident, y compris, probablement, pour les journalistes du « Petit Journal » eux-mêmes, qu’une dernière question mérite d’être posée : l’information est-elle véritablement au centre des préoccupations de ces journalistes ?

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