A Saint-Denis, les soins aux habitants traumatisés butent sur l'indifférence des politiques

Republié depuis mon blog (passages surlignés par moi)A Saint-Denis, les soins aux habitants traumatisés butent sur l'indifférence des politiques


 

L'immeuble où s'est déroulé l'assaut policier, au coin des rues Corbillon et République © AP

L'immeuble où s'est déroulé l'assaut policier, au coin des rues Corbillon et République © AP

Au milieu de la vaste esplanade que bordent la mairie et la basilique de Saint-Denis, ils forment, samedi 28 novembre, un groupe serré. Séparés depuis peu, ils se retrouvent avant d’entrer dans la mairie. Les enfants jouent, s’énervent un peu, sont cajolés par les uns et les autres. Les passants les reconnaissent : « Ce sont ceux du 48. » L’immeuble du 48, rue de la République, à cent mètres de là, a subi le 18 novembre au petit matin un assaut antiterroriste d’une violence folle. Les forces de l’ordre ont tiré 5 000 balles, un homme s’est fait exploser.Pendant trois à sept heures, les 87 habitants de l’immeuble,dont 26 enfants, sont restés couchés au sol, sous leurs lits, se sont cachés dans des placards, terrorisés par le fracas des balles tirées en rafales, dont certaines ont brisé leurs fenêtres, leurs portes. Une forte explosion a fait trembler leurs murs, certains sont tombés en morceaux. En sortant enfin de leur immeuble presque détruit, ils ont vu des morceaux de chair humaine éparpillés.


Les enfants et les adolescents, victimes directes ou non, sont également atteints dans leur sentiment de sécurité. Les psychiatres et les psychologues les écoutent, mais ne peuvent pas leur dire « c’est fini ». La seule parole de consolation possible est de leur dire que le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour que cela ne se reproduise pas, et que la police est là pour les protéger. Cette affirmation n’a pourtant rien d’évident à Saint-Denis, ces professionnels le savent.L’imaginaire colonial y est encore vivant, à travers « des restes traumatiques non élaborés collectivement et individuellement en France », explique la psychologue clinicienne Malika Mansouri, qui exerce en pédopsychiatrie au Centre hospitalier de Saint-Denis et conduit desrecherches, notamment sur les racines postcoloniales des émeutes urbaines. « Il y a une inquiétude latente, celle d'une police qui ne viendrait pas pour les protéger, mais au contraire, pour les considérer comme de potentiels criminels, alors même qu'ils sont victimes des événements, eux aussi.Comment faire alors pour se préserver quand la police, dont le rôle est de protéger, est vécue comme une menace ? »Mercredi 18 novembre, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve s’est déplacé quelques minutes pour constater la fin de l’opération antiterroriste et n’a eu aucune parole de consolation, se contentant de saluer « le sang-froid » des habitants. Depuis, aucun membre du gouvernement n’a fait le (court) voyage à Saint-Denis. Selon Le Mondeet Libération, six habitants de l’immeuble assailli ou du voisinage, tous sans papiers, ont été mis en garde à vue pendant 72 heures avant d’être mis hors de cause. Quatre d’entre eux ont ensuite été placés en centre de rétention administrative avant d’être libérés. Tous ont reçu des obligations de quitter le territoire français.Pour la psychologue Malika Mansouri, « ce traitement ne peut qu’alimenter la peur de la police. Les personnes vivant des situations de précarité ne pourront plus s'autoriser à appeler la police en cas de danger. Car quel sera, pour elles, le plus grand danger ? Les politiques publiques devraient réfléchir aux conséquences psychiques et sociales sur la durée de telles décisions ». Pour Tigrane Tovmassian, « les représentants de l’autorité doivent au contraire montrer qu’ils se soucient des gens, pas seulement en paroles, mais en actes. Ils devraient même faire preuve de tendresse. Les victimes ne peuvent sortir de ce statut qu’à condition d’être reconnues comme telles. Si elles ne le sont pas, elles restent enfermées dans cette revendication ».

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